Shutter Island, de Martin Scorsese
Par Anansi le lundi 1 mars 2010, 17:23 - Pellicule aviaire - Lien permanent

De prime abord (oui, j'aime commencer mes chroniques par des expressions moisies), Shutter Island a l'air d'être l'un des films les plus "hollywoodiens" de Scorsese. Un thriller d'apparence simple, qui tranche avec les films charismatiques aux héros méga-classieux qu'il peut réaliser, comme encore récemment avec Les Infiltrés. Et pourtant, en adaptant le livre de Dennis Lehane, Martin Scorsese réalise son film le plus troublant et habité depuis un très long moment. Shutter Island est un modèle du genre, avec un scénario extrêmement bien ficelé et une réalisation à tomber par terre. Bienvenue à Shutter Island ; on ne vous garantit pas que vous repartirez indemne, mais le séjour sera mémorable.
« Sa démence… Elle le préserve de la folie. » Neil Gaiman, Sandman
Le scénar'
Nous sommes en 1954. Le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule sont envoyés sur l'île de Shutter Island, abritant un hôpital psychiatrique pour fous dangereux. Rachel Solando, l'une des patientes, a disparu depuis 24H, sans que personne ne l'aie vu s'échapper. Mais au fur et à mesure que l'enquête avance, et que les agents fédéraux pénètrent dans les rouages de l'institution, de nombreux mystères apparaissent. Laissant entendre que cet asile n'est peut-être pas aussi paradisiaque que prévu.
Mon n'avis
Une mer déchaînée. Du brouillard.
Epais. Infini. Un ferry en sort, monstre de fer, seul élément concret au milieu
du néant. Destination, Shutter Island. L’île flotte au milieu de l’océan,
entourée de cette brume, comme pour mieux souligner que le reste du monde
n’existe plus. Il n’y a que l’île, ses pierres rongées par les embruns, ses
grillages électriques, ses murs aliénants. Dès cette première scène, le message
du dernier film de Martin Scorsese est clair ; il s’agit d’un voyage
inquiétant, angoissant, où la peur se fait psychologique. Lorsque les deux
marshals arrivent sur l’île, ce huis-clos naturel, le malaise est immédiat.
L’ambiance est posée, les pions avancés, l’histoire peut commencer.
Et quelle histoire. Oui, avec Shutter Island, Scorsese montre que le « vieil italo-américain » n’est pas fini, et qu’on doit encore composer avec lui. Tandis qu’il ne nous avait pas habitués aux thrillers psychologiques tortueux, le réalisateur construit ici une œuvre entière et intense, qui nous prend à la gorge dès la première seconde et qui ne nous lâche pas pendant presque 2h30. On savait le scénario excellent, puisqu’il s’agit de l’adaptation du livre éponyme de Dennis Lehane, l’un des maîtres du polar (ses précédents romans Mystic River et Gone Baby Gone ont déjà connu leur version cinéma). Mais Scorsese le retranscrit avec une incroyable justesse, sans trancher dans le lard de l’intrigue littéraire.
Et tandis que les héros débarquent sur l’île et qu’ils commencent leur enquête sur la disparition d’une patiente, les mystères affluent : comment cette femme a-t-elle pu sortir toute seule de sa « chambre/cellule », et s’échapper d’un asile ultra-protégé ? Pourquoi plusieurs bâtiments sont-ils interdits d’accès ? Les méthodes pour guérir les patients, ces dangereux criminels, sont-elles aussi pacifiques qu’on veut bien nous le faire croire ? Les questions, réponses et rebondissements s’enchaînent, pour mieux torturer l’esprit du personnage principal, Teddy Daniels.
Un héros campé d’ailleurs à merveille par un Leonardo DiCaprio qui est passé de « petit blondinet pour midinettes » à l’un des plus grands acteurs actuels grâce à la moulinette Scorsese (c’est leur quatrième film ensemble). Il prend véritablement toute la place à l’écran, et joue avec une force rare mais pas exagérée un homme droit sur ses principes, pourtant rongé par ses névroses et les horreurs vues – et commises – pendant la guerre.
Au fur et à mesure de l’entrée toujours plus profonde dans les méandres de l’asile, les psychoses du héros vont se manifester, par des rêves étranges superbement mis en scène par Martin Scorsese, définitivement très inspiré. L’ambiance se fait toujours suintante et angoissante, tenant le spectateur en haleine par des scènes à la limite de la folie régnant sur Shutter Island. La musique se mêle alors à la fête, par des violons et instruments discordants (rappelant le bijou There Will Be Blood de Paul T. Anderson), ajoutant énormément de force à l’ambiance. En outre, les décors de cette île constituent des écrins formidables à des passages accentuant encore plus la démence générale. Tout comme la forêt sombre d’Antichrist était idéale pour transcrire la paranoïa de cette folle furieuse de Charlotte Gainsbourg, ici l’île – et les notions d’isolement complet qu’elle sous-tend – ne fait qu’ajouter du mystère à l’intrigue.
Shutter Island est donc un film profondément marquant, non seulement pour la qualité de son scénario contenant un nombre conséquent d’éléments et de retournements de situation, mais également par la réalisation alambiquée de Scorsese. Les séquences fortes visuellement sont légion, mais le réalisateur n’hésite pourtant pas à poser les choses et construire des scènes entières autour de dialogues, pour mieux nous faire rentrer dans l’histoire et le monde fou créé devant nos yeux. Le trip est fort, intense, il met mal-à-l’aise, il interpelle. Et longtemps après la projection, on se pose encore des questions. On ne veut alors qu’une chose : retourner sur l’île. Aussi dérangeante soit-elle.
Dans une coquille de noix

Film : Shutter Island
De Martin Scorsese
Avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Emily
Mortimer, Michelle Williams
Sortie en salles le 24 février 2010


Commentaires
Oula ça faisait un moment que j'étais pas venue faire un tit tour ici ^^
Bon que rajouter sur le film ? Tout est dit, et merveilleusement bien dit en outre !!
J'ai tout aimé dans ce film, en fait le seul truc que j'ai pas aimé, c'était l'ambiance dans le ciné, mais ça scorsese n'y pouvait rien !!!
Aaaaaaaaaaaaah, te voilà, ça fait plaisir
C'est clair que samedi j'étais bien content d'avoir déjà vu le film, parce que c'était à devenir fou ! Respect quand même au vengeur masqué et son gaz lacrymo à la fin, je l'aime lui. Heureusement c'est vrai que le film lui-même est un bijou ! Pour le coup, un revisionnage du dvd ne sera pas de trop, d'autant que le scénar' y pousse.