Invictus, de Clint Eastwood
Par Anansi le mercredi 3 février 2010, 10:29 - Pellicule aviaire - Lien permanent

Clint nous revient, pour nous parler cette fois-ci de Nelson Mandela et de la coupe du monde de rugby 1995 en Afrique du Sud. L'occasion de parler de l'Apartheid, et d'un pays en reconstruction encore très marqué par les clivages blancs-noirs. Invictus est donc un film passionnant, mais on peut regretter qu'il soit trop unidirectionnel et subjectif pour qu'il émeuve réellement. Et puis, entre un Mandela aux allures de Dieu, des scènes mièvres mal gérées et une intensité mal dosée, le film n'est définitivement pas l'un des meilleurs du réalisateur. Malgré tout, beaucoup de qualités restent présentes, donnant tout son intérêt au film.

Mandela et le rugby.
Nouveau projet d’un Clint Eastwood décidément survitaminé
depuis plusieurs années, Invictus raconte l’histoire de Nelson
Mandela, ou plutôt celle d’un évènement symbolique : la coupe du monde de rugby
1995. Un sport qui servira ici d’allégorie. Parce que, lorsque Mandela est élu
à la tête du pays en 1994, il trouve un peuple encore marqué par l’apartheid,
où les blancs et les noirs ne se mélangent pas, même pas dans le sport. Les
noirs jouent au ballon rond, les blancs choisissent l’ovalie. Mandela va donc
choisir l’équipe des Springboks, et en faire un porte-étendard de la tolérance
et l’égalité en tentant de gagner la coupe du monde, dans son pays.
Mais le temps presse, et les Springboks doivent être
métamorphosés : de médiocre équipe habituée à la défaite, elle va devoir
devenir une équipe modèle. Le moral du pays en dépend. La suite, on la connaît…
Une sorte d’histoire parfaite, qui offre à Eastwood de quoi traiter ses sujets
chers : l’exclusion, la tolérance, le pardon, le patriotisme. En évoquant de
surcroît l’une des plus nobles figures politiques qui soient, incarnée par un
Morgan Freeman absolument parfait dans son rôle. A noter que Freeman, ami de
Mandela, est celui qui a initié ce projet de l’adaptation du livre Déjouer
L’Ennemi de John Carlin.
Néanmoins, il faut l’admettre : Invictus est loin d’être le
meilleur film d’Eastwood. Si on retrouve évidemment sa patte (direction
artistique impeccable, dialogues souvent excellents), tout ça est trop poli,
trop admiratif. Plutôt que de voir évoluer de vrais personnages, on a
l’impression de voir leurs stéréotypes, Eastwood enchaînant les passages
symboliques et autres discours pompeux. Mandela y est décrit comme une figure
christique devant laquelle le réalisateur se prosterne lui-même, sans recul ni
vision interrogatrice.
Un peu de recul ne fait pas de
mal.
Le capitaine des Springboks sert lui de catalyseur pour
véhiculer le message d’admiration à Mandela. On retrouve en effet ici le
symbole du fils qui n’a rien en commun avec son « père spirituel » mais qui va
apprendre de lui, car il l’admire, le vénère presque. Cf la scène où il visite
la prison de Mandela (la célèbre « cellule du prisonnier 46664 »), en
quasi-extase, tandis que le fameux poème Invictus se fait entendre en voix off…
Tout ça manque de subtilité, tout de même, et fait de ce capitaine un
personnage seulement défini par rapport à Mandela, sans intérêt propre.
Les scènes fadasses sont en fait légion : les Springboks
allant jouer avec des gamins noirs sur un terrain vague, la famille blanche qui
invite la gentillette servante noire à venir au stade voir la finale, etc.
Toutes ces scènes cassent complètement l’émotion que l’on pourrait ressentir
pour Mandela et son pays, tant on vire vers le cliché. La ligne entre
stéréotype et réalité est parfois fine et légère, et Eastwood tangue
régulièrement, sans se casser la gueule mais en dérapant plusieurs fois. A
commencer par ce capitaine d’équipe, donc, véritable erreur d’arbitrage.
En outre, ce n’est pas Matt Damon et son jeu plat comme Jane
Birkin qui vont nous faire aimer le personnage. C’est en fait « Matt Damon qui
fait du Matt Damon » pourrait-on dire, tellement l’homme joue exactement de la
même façon dans tous ses films. A la seule différence près qu’il prend ici le
très rigolo accent sud-africain… Par contre, je le répète, Morgan Freeman fait
lui un boulot remarquable, avec un jeu tout en subtilité. Arborant avec
beaucoup de classe le costume d’un homme autoritaire mais altruiste,
intelligent et passionné, il interprète Mandela avec tact et justesse.
Relations tumultueuses.
Bon, je vous l’accorde, cet article n’est pas vraiment très
élogieux… Et pourtant, Invictus a plusieurs qualités. Tout d’abord,
Eastwood narre très bien les relations « compliquées » (pour utiliser des bons
mots politiquement corrects) entre les blancs et les noirs pendant cette
période de reconstruction de l’Afrique du Sud : les uns dénigrent les autres,
qui eux ne font pas confiance aux premiers. Les esprits sont encore bien
marqués par l’Apartheid et l’Afrikana, et ça se retrouve partout, jusque dans
le service de sécurité de Mandela où les gardes du corps noirs doivent
collaborer avec les blancs.
Tout comme il avait su parfaitement parler du problème de
tolérance des américains avec les peuples extérieurs à leur continent dans
Gran Torino (avec le cas des Hmongs), le réalisateur retranscrit ici
avec beaucoup de justesse la tension qui régnait en Afrique du Sud. C’est
d’ailleurs ce qui fit des Springboks un symbole : une équipe de blancs, que les
noirs voulaient démanteler, mais que Mandela voulut conserver à tout prix, pour
marquer l’avènement d’un gouvernement nouveau, tolérant. Le rugby est donc un
étendard fort, qui gagnera en puissance au fur et à mesure que la coupe du
monde avance, jusqu’à cette finale historique contre les All Blacks, alors
équipe imbattable menée par Jonah Lomu (maintenant vieux, gros, et jouant à
Marseille. Hééééé ouais).
Pour tout ça, Invictus reste un bon film, comme sait
les faire Clint Eastwood. Mais il restera sans aucun doute comme un élément
mineur de sa carrière. Loin d’avoir la verve de Gran Torino, la portée
épique de Mémoires de nos Pères, ou l’émotion de L’Echange
(pour parler des films récents), Invictus est un éloge à Mandela, sans
beaucoup plus. L’homme le mérite bien, certes, mais j’aurais aimé un film moins
unilatéral, mois poli, pour qu’il m’émeuve plus. Une belle histoire, sans
surprise, sans accroc (aucune mention du fait que tous les néo-zélandais
souffraient d’ « indigestion » le matin de la finale…). Un peu comme une finale
de coupe du monde sans essai.
