Trois hommes, trois visions.
    L’idée est formidable : réunir Jimmy Page, The Edge et Jack White dans une salle, leur guitare dans les mains, et les laisser parler. De tout, et de rien : leur technique, leur histoire, leur rapport à la musique. Une sorte de réunion au sommet de la gratte, où trois guitar heroes (même si, personnellement, The Edge ne m’a jamais impressionné ; on y reviendra) se rencontrent simplement. Voilà le point de départ de It Might Get Loud, documentaire formidable de Davis Guggenheim, précédemment oscarisé pour un autre docu, le An Inconvenient Truth mené de front avec Al Gore.
    Le film se charge ainsi de retracer le parcours des trois guitaristes, avec toujours cette réunion en fil rouge. Le résultat est simplement fascinant, d’une part grâce au charisme et au talent des trois bonshommes en question, mais aussi parce que It Might Get Loud permet d’approcher leur psychologie par des images très souvent jamais vues. En gros, si vous appréciez un tant soit peu le rock et/ou la guitare électrique, ce documentaire est une perle rare, à ranger à coté de Don’t Look Back et autres No Direction Home (oui, je cite deux docu sur Dylan, mais je vous enquiquine).
    On retourne ainsi à Détroit avec Jack White (qui n’a de cesse de me montrer que j’ai raison de l’adorer beaucoup plus que n’importe quel rockeur actuel ; Jack, I LOVE YOU), à Dublin avec The Edge, et à Londres avec Jimmy Page… Trois générations, trois styles radicalement différents, trois approches individuelles d’aborder la guitare électrique, qui font toute la profondeur et l’intérêt du film. Chacun apporte une pierre à l’édifice, en faisant partager son expérience et les coulisses du spectacle. Comme si It Might Get Loud était un immense pass backstage dans la vie de trois guitaristes.

Le bout de la page blanche (blague foireuse inside).
    D’un coté, Jack White a une relation extrêmement viscérale avec ses guitares, très roots, sans s’enquiquiner de fioritures. Il explique qu’il doit livrer un combat perpétuel avec l’instrument, faire hurler la machine pour mieux la prendre aux tripes. Cela est évidemment en rapport avec le blues, qu’il vénère plus que tout, et qui l’a poussé à former The White Stripes avec son ex-femme, Meg White. Le moment où il fait écouter son morceau fétiche – Grinnin’ In Your Face, de Son House -, en pleine introspection presque transcendantale, est d’ailleurs formidable.
    Par contre, The Edge est dans une approche complètement opposée : lui ne jure que par les effets, les reverbs, les bidules et autres machins permis par tous ces jolis boutons sur les amplis. Ca a donné tous ces riffs caractéristiques des morceaux de U2, mais je n’en suis pas particulièrement fan : c’est un peu comme si le musicien reconnaissait qu’il jouait mal de son instrument, et qu’il devait donc se cacher derrière des effets de toutes sortes pour sortir quelque chose de convenable. Bon, malgré tout, il faut admettre que retracer la vie de The Edge, depuis les tout débuts de son groupe, est très agréable.
    Et puis, nous avons Jimmy Page, le mentor, l’homme qui a plus ou moins inventé le heavy-metal avec Led Zeppelin, le créateur de ce qui a été élu comme meilleur guitar solo de tous les temps (dans Stairway to Heaven)… En gros, une légende, que Davis Guggenheim nous présente sous toutes les coutures, grâce à des tonnes d’archives live de Led Zep et des Yardbirds, précédent groupe de Page (il prit la succession d’Eric Clapton). On visite également la Headley Grange, immense manoir dans le comté d’Hampshire où Led Zep a enregistré des passages de Led Zeppelin III et IV, House of the Holy et Physical Graffity.

La passion avant tout.
    Mais, au-delà des reportages, des images des lives de tous ces groupes ou des discussions animées autour de la guitare électrique, le plus jouissif est quand même les moments où les bonshommes jouent véritablement de leurs instruments. It Might Get Loud offre ainsi des moments de musique fantastiques, comme lorsque Page joue la ligne de guitare de The Battle of Evermore devant la Headley Grange avec son banjo un peu bizarre, ou quand Jack White écrit, compose et interprète un tout nouveau morceau en quelques minutes devant la caméra. Ce sont des moments rares, des instants où les musiciens ne sont guidés que par leur amour pour leurs instruments, en oubliant tout ce qu’il peut y avoir autour.
    Dans le même sens, voir ces trois guitaristes jouer ensemble Dead Leaves and the Dirty Ground des Stripes ou In My Time of Dying de Led Zep est tout simplement fabuleux. Cela donne toute son importance au film : permettre de créer des moments d’alchimie qui n’auraient jamais pu arriver ailleurs. C’était là toute la volonté de Guggenheim, qui désirait mettre dans une même pièce The Edge et son Explorer, Jack White et sa Kay Hollowbody, et Jimmy Page et sa Stratocaster, et voir ce qui pourrait se passer. Laisser les maestros à l’œuvre, ne pas intervenir ; simplement poser les caméras et attendre.
    It might Get Loud est donc un condensé de ce que tout fan de rock’n’roll peut attendre : une entrée intimiste et sincère dans la vie de trois guitar heroes, assortis de séances de jams où la guitare électrique est reine. L’idée de raconter l’histoire de cet instrument mythique par le biais de trois générations différentes est excellente, et est en plus sacrément bien réalisée. En résulte un documentaire passionnant, fascinant à beaucoup d’égards (même pour des personnes pas forcément fanatiques de rock, d’ailleurs), et qu’on espère voir un jour arriver en France. En attendant, vous savez quoi faire.