Le projet un poil fou d'un mégalomane.
    On le sait maintenant depuis une quinzaine d’années : James Cameron est un homme obsessionnel, un réalisateur se posant sans cesse de nouveaux défis techniques pour mieux faire exploser les limites du réel et du virtuel. Avec Terminator, son premier film (excusez du peu), il marchait sur les pas de Kubrick, Lucas et Spielberg, et transformait Schwarzy en cyborg par des techniques de maquillages apportant un réalisme alors inédites. Aliens continuait sa passion pour les hybrides hommes-machines, tandis que Abyss marquait une étape charnière puisqu’il montrait les réelles obsessions dévorantes de Cameron pour les fonds marins, véritables espaces de néants d’où tout peut surgir, et qui le hantent depuis sa jeunesse.
   Ce n’est donc pas par hasard qu’il s’est plus tard attaqué à retranscrire l’histoire du Titanic. Un projet dingue dans sa conception, où Cameron était venu rappeler un état de fait fondamental : les images de synthèse doivent servir le récit, et pas l’inverse. Titanic constituait ainsi une étape fondamentale dans l’histoire du réalisateur, une histoire dont il convient de se rappeler lorsque nous en venons à évoquer Avatar. Car le dernier film du canadien constitue une formidable œuvre-somme, cristallisant en son sein tous les désirs et névroses d’un homme un peu fou : écologie, interface homme-machine, contrôle d’esprits, science, défis technologiques et narration rythmée.
   Cela a pris du temps, évidemment ; 12 années se sont passées, durant lesquelles les studios de Cameron se sont occupés à perfectionner les techniques de motion capture, à mettre au point de nouvelles caméras virtuelles pour pouvoir s’autoriser des libertés infinies dans l’espace, et à intégrer la 3D directement dans la réalisation. Les poncifs et déclarations marketées du genre « Cameron avait le film dans sa tête, mais il dut attendre que les technologies soient prêtes » n’ont pas manqué d’émailler les pubs à la con pour le film, mais il faut admettre que le défi technologique est bien là.

Le Bon Dieu est dans les détails.
    Les limites entre êtres vivants et de pixels étant pulvérisées par un process de motion capture poussé à l’extrême, James Cameron crée un monde entier. Celui de Pandora. Et là, comment dire… Là, c’est la claque. Parce que, bien au-delà de la performance numérique, Pandora est un monde fabuleux d’une beauté stupéfiante, pensé dans les moindres détails pour plonger le spectateur dans un univers parallèle. Des gigantesques arbres dominant le monde, jusqu’à la multitude de petites plantes exotiques, la somptueuse végétation s’illuminant la nuit, ou encore les montagnes volantes (merci Miyazaki), tout concourt à créer un monde vivant, dans lequel on voudrait se perdre des heures durant.
   Tout le travail sur la flore est simplement stupéfiant, offrant un écrin splendide à l’intrigue. L’histoire est ainsi celle de Jake Sully, marine paraplégique faisant partie de l’opération sur Pandora visant à expulser la population locale pour exploiter le minerai de leur terre. Pour cela, Jake doit se mêler à la population par le biais de son avatar, hybride créé génétiquement à partir d’ADN d’humain et de Na’Vi, et tenter de convaincre diplomatiquement la population de partir… Sans quoi, ce sera l’armée qui se mettra en route. L’histoire est ainsi carrément simple (voir simpliste) dans ses grandeurs, prenant la forme d’un melting-pot de Pocahontas, des films de Miyazaki (encore lui), ou des fables écologistes classiques.
   Et alors que cela pourrait être un clair rebutoir, on se rend en fait vite compte que, lorsque l’on est plongé au cœur de Pandora, l’intrigue va à l’essentiel parce qu’elle n’est pas l’élément-clé. Ici, c’est le parcours du héros qui compte, et la quête initiatique qu’il entreprend pour comprendre la culture et les coutumes de ces indigènes. On suit ainsi avec émerveillement le parcours de Jake, sa découverte des merveilles de ce nouveau monde, son apprentissage de la monte des créatures terrestres et volantes, son acceptation au sein de la tribu… Le film se fait quasi-documentaire, n’hésitant pas à se faire très lent et à utiliser les voix off, pour mieux nous faire profiter de l’univers créé pour nos beaux yeux (écarquillés).

Explosion des barrières.
    En outre, là où le numérique se fait véritablement fabuleux, c’est qu’on ne le distingue justement pas. On voit Pandora et ses habitants défiler devant nos yeux, comme si Cameron était parti en voyage filmer ses aventures, et l’on ne se rend compte qu’après coup que tout est virtuel, tout est créé. Les Na’Vi paraissent réels, crédibles, humains même, le fantastique (et je pèse mes mots) bestiaire créé avec tant d’imagination par les équipes de Weta Digital ne choque pas au milieu des humains… Le suspension of disbelief est complet, tellement le réalisateur parvient à nous faire croire à son monde, et à nous y emprisonner.
   Mais, et c’est là où le film parvient à trouver une alchimie rare, Avatar n’est pas seulement un exceptionnel « film d’aventure SF virtuel », c’est aussi un film d’action d’une efficacité rageuse. Avec Aliens, Cameron avait montré qu’il avait une affection toute particulière pour les figures militaires archétypales, et les grosses scènes d’action. Cela se retrouve au centuple dans Avatar, dans des scènes d’action magistrales opposant les Na’Vi aux marines terriens pour la gouvernance du territoire, et dans le personnage du colonel Miles Quaritch, stéréotype du « méchant qui ne meurt jamais » (peut-être trop caricatural justement, c’est peut-être le seul gros défaut du film).
   Avatar est donc un monument du cinéma numérique 3D, oui, mais c’est bien plus encore. C’est un joyau d’une beauté folle, où les images de synthèse quittent leurs apparats ostentatoires pour se mettre au service d’un monde qu’elles façonnent avec amour, nous laissant bouche bée. C’est un film d’aventure à la mise en scène d’une excellence rarement vue, où les spectaculaires scènes d’action n’hésitent pas à laisser place à des scènes lentes uniquement dédiées à la contemplation. C’est un brûlot contre l’humanité destructrice, et sa salvation (im)possible. C’est un pamphlet contre la volonté toujours humaine de détruire son paradis. C’est Avatar. C’est Pandora. C’est formidable.