The Fall, de Norah Jones
Par Anansi le lundi 7 décembre 2009, 18:35 - Le canard et la musique - Lien permanent

Norah's back, folks, et ça c'est bien. Pour ce quatrième album, sobrement intitulé The Fall, l'américaine s'est séparée de son groupe, et s'est tournée vers Jacquire King, producteur de Kings of Leon et Tom Waits (et fier propriétaire d'un prénom incroyablement ridicule). Le résultat est un album plus incisif que les précédents, où les guitares ont remplacé les contrebasses. Mais, peu importe l'orchestre, la classe jazzy est toujours là, portée par une voix toujours aussi fantastique. Un grand bonheur.

Pop et jazz sont dans un
bateau...
Il y a certaines choses que l’on aime savoir inéluctables,
et dont on sait que, quoiqu’il arrive, on ne pourra jamais s’en passer. Il y a
le nutella, ou un bouquin de Neil Gaiman. Hé bien, dans le même registre, on
trouve la voix de Norah Jones. Une splendeur incomparable, douce et fissurée,
chaude et soyeuse. Beaucoup de chemin a été parcouru depuis 2002, quand la
fille de Ravi Shankar sortait Come Away With Me chez Blue Note
(mythique label de jazz), premier album fantastique, qui allait se vendre à 20
millions d’exemplaires. Un deuxième album suivrait et, puisque Miss Jones
cherchait beaucoup plus le plaisir de la musique que la célébrité, les projets
commençaient à s’enchaîner.
Un groupe de country – The Little Willies - ,
un groupe de rock complètement fou mené avec ses potes… Comme pour
s’enlever le poids de la reconnaissance et de l’attente qui en découlait, Norah
Jones aimait (et aime toujours) aller l’a où ne l’attendait pas forcément. Mais
ce n’est pas pour autant qu’elle en a oublié le jazz qui l’a emmené à la
musique, comme en témoigne Not Too Late, toujours excellent troisième
album sorti en janvier 2007. Tout ceci nous amène à The Fall,
quatrième album solo de Norah Jones, toujours chez Blue Note. Un disque qui
marque encore une fois une rupture, la texane gardant toujours intacte cette
volonté de se renouveler.
Elle s’est donc séparée de son Handsome Band qui
l’accompagnait depuis ses débuts, a largué son boyfriend et contrebassiste
Alexander Lee pour l’occasion, et est allé chercher les services de Jacquire
King (Tom Waits, Kings of Leon) à la production. Le résultat est beaucoup plus
pop que ses précédents albums, avec des guitares électriques beaucoup plus
présentes. Le tout gagne en vivacité, ce que pourront apprécier les incultes
qualifiant de « soporifique » la musique de Norah Jones. Néanmoins, dans un
même temps, beaucoup de morceaux et de passages nous ramènent aux débuts jazzy
de la chanteuse, car elle s’est débarrassée de cette influence country qui
prenait de plus en plus de place.
De l'art de la candeur.
Ce pont vers un jazz doux et mélodieux, on l’obtient tout
particulièrement avec Back To Manhattan, somptueuse ballade
nostalgique à tous les sens du terme. Une ode à la ville où la chanteuse est
née mais où elle ne s’est installée qu’à 20 ans (« I’ll go back to
Manhattan, as if nothing ever happened. When I cross that bridge, It’ll be as
if this don’t exist »), pleine de délicatesse, où des percussions sourdes
accompagnent un piano et une contrebasse élégante. On se tait et on écoute,
tout simplement, et tout comme on le fera un peu plus tard avec
December.
Le morceau prend quasiment la forme d’une comptine, Norah
Jones chantant délicatement devant une guitare sèche élégante, métronomique,
seulement rejointe par un piano ajoutant un peu plus de douceur. Simple,
concret, montrant encore une fois que, lorsqu’on sait vraiment bien s’y
prendre, on peut dire cent fois plus de choses avec deux instruments qu’avec
tous les orchestres du monde. Mais attention : la guitare électrique n’a pas
dit son dernier mot pour autant ; comme je vous le disais plus tôt, cet album
se fait beaucoup plus électrique que les précédents, et on le voit très tôt,
avec Light As A Feather.
Comme symbolisant la transition qu’opère l’album, la chanson
garde l’élégance jazzy qui fait nous amouracher de Norah Jones, mais en y
implémentant plus de guitares électriques et des percussions plus franches.
Cela offre un bien bel écrin à cette voix toujours aussi parfaite, pour une
chanson qui constitue l’un des meilleurs moments du disque. Le single
Chasing Pirates, similaire dans son approche, marche par contre moins
bien : c’est catchy, principalement grâce aux percussions et au wurlitzer bien
rigolo, mais ça manque d’une mélodie forte.
Entre révolution et stabilité.
Young Blood est plus intéressante, grâce à ses
légers chœurs dans les refrains et le rapide débit de paroles de Jones,
Dylan-style. Les mots eux-mêmes ne sont pas franchement passionnants, comme
toujours avec la jazzwoman (en général, ça parle d’amour, d’amour déçu, d’amour
retrouvé, ou d’amour non partagé) ; c’est dans leur rythme qu’on trouve ici
leur intérêt. Et ce n’est pas It’s Gonna Be qui va nous faire dire le
contraire ; là, on est carrément dans le pop-blues le plus pur, qui aurait pu
paraître déplacé mais qui marche en fait incroyablement bien.
En fait, The Fall est un aller-retour permanent
entre deux univers, l’un jazzy doux et l’autre pop plus rythmé. Deux mondes qui
se complètent à la perfection malgré leurs aspects contradictoires, car ils
sont les éléments d’un projet concret, abouti, et réfléchi dans les moindres
détails. Tout est fait pour apporter quelque chose (même si ce n’est pas
toujours réussi, cf Even Though) jusqu’au délicieux Man Of The
Hour, finissant l’album sur une touche drôle et intimiste, comme pour
rester encore un peu dans un rêve éveillé, satiné et tamisé.
Et voilà un quatrième album se clôturant, laissant de la
chaleur dans les cœurs et plein d’autres métaphores à la con. Une certitude
reste : par les évolutions successives dans les approches musicales et les
volontés constantes de se renouveler en douceur, Norah Jones montre qu’elle
n’est pas là pour profiter d’une gloire éphémère, comme la quasi-totalité d’un
secteur musical suffocant. Elle est là pour durer, en faisant la musique
qu’elle veut, et l’excellence de The Fall témoigne du fait que le
premier heureux dans l’affaire, c’est l’auditeur. L'album ne va pas
révolutionner le monde de la musique comme l'a fait Come Away With Me
en son temps, mais là n'est pas l'intention. Il s'agit de se poser et prendre
du bon temps. Alors, « Ush, now. Watch the stars Fall… »
Quelques extraits de l'album
Norah Jones -
Light As A Feather
Norah Jones -
December
