Pop et jazz sont dans un bateau...
    Il y a certaines choses que l’on aime savoir inéluctables, et dont on sait que, quoiqu’il arrive, on ne pourra jamais s’en passer. Il y a le nutella, ou un bouquin de Neil Gaiman. Hé bien, dans le même registre, on trouve la voix de Norah Jones. Une splendeur incomparable, douce et fissurée, chaude et soyeuse. Beaucoup de chemin a été parcouru depuis 2002, quand la fille de Ravi Shankar sortait Come Away With Me chez Blue Note (mythique label de jazz), premier album fantastique, qui allait se vendre à 20 millions d’exemplaires. Un deuxième album suivrait et, puisque Miss Jones cherchait beaucoup plus le plaisir de la musique que la célébrité, les projets commençaient à s’enchaîner.
    Un groupe de country – The Little Willies - , un groupe de rock complètement fou mené avec ses potes… Comme pour s’enlever le poids de la reconnaissance et de l’attente qui en découlait, Norah Jones aimait (et aime toujours) aller l’a où ne l’attendait pas forcément. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle en a oublié le jazz qui l’a emmené à la musique, comme en témoigne Not Too Late, toujours excellent troisième album sorti en janvier 2007. Tout ceci nous amène à The Fall, quatrième album solo de Norah Jones, toujours chez Blue Note. Un disque qui marque encore une fois une rupture, la texane gardant toujours intacte cette volonté de se renouveler.
    Elle s’est donc séparée de son Handsome Band qui l’accompagnait depuis ses débuts, a largué son boyfriend et contrebassiste Alexander Lee pour l’occasion, et est allé chercher les services de Jacquire King (Tom Waits, Kings of Leon) à la production. Le résultat est beaucoup plus pop que ses précédents albums, avec des guitares électriques beaucoup plus présentes. Le tout gagne en vivacité, ce que pourront apprécier les incultes qualifiant de « soporifique » la musique de Norah Jones. Néanmoins, dans un même temps, beaucoup de morceaux et de passages nous ramènent aux débuts jazzy de la chanteuse, car elle s’est débarrassée de cette influence country qui prenait de plus en plus de place.

De l'art de la candeur.
    Ce pont vers un jazz doux et mélodieux, on l’obtient tout particulièrement avec Back To Manhattan, somptueuse ballade nostalgique à tous les sens du terme. Une ode à la ville où la chanteuse est née mais où elle ne s’est installée qu’à 20 ans (« I’ll go back to Manhattan, as if nothing ever happened. When I cross that bridge, It’ll be as if this don’t exist »), pleine de délicatesse, où des percussions sourdes accompagnent un piano et une contrebasse élégante. On se tait et on écoute, tout simplement, et tout comme on le fera un peu plus tard avec December.
    Le morceau prend quasiment la forme d’une comptine, Norah Jones chantant délicatement devant une guitare sèche élégante, métronomique, seulement rejointe par un piano ajoutant un peu plus de douceur. Simple, concret, montrant encore une fois que, lorsqu’on sait vraiment bien s’y prendre, on peut dire cent fois plus de choses avec deux instruments qu’avec tous les orchestres du monde. Mais attention : la guitare électrique n’a pas dit son dernier mot pour autant ; comme je vous le disais plus tôt, cet album se fait beaucoup plus électrique que les précédents, et on le voit très tôt, avec Light As A Feather.
    Comme symbolisant la transition qu’opère l’album, la chanson garde l’élégance jazzy qui fait nous amouracher de Norah Jones, mais en y implémentant plus de guitares électriques et des percussions plus franches. Cela offre un bien bel écrin à cette voix toujours aussi parfaite, pour une chanson qui constitue l’un des meilleurs moments du disque. Le single Chasing Pirates, similaire dans son approche, marche par contre moins bien : c’est catchy, principalement grâce aux percussions et au wurlitzer bien rigolo, mais ça manque d’une mélodie forte.

Entre révolution et stabilité.
    Young Blood est plus intéressante, grâce à ses légers chœurs dans les refrains et le rapide débit de paroles de Jones, Dylan-style. Les mots eux-mêmes ne sont pas franchement passionnants, comme toujours avec la jazzwoman (en général, ça parle d’amour, d’amour déçu, d’amour retrouvé, ou d’amour non partagé) ; c’est dans leur rythme qu’on trouve ici leur intérêt. Et ce n’est pas It’s Gonna Be qui va nous faire dire le contraire ; là, on est carrément dans le pop-blues le plus pur, qui aurait pu paraître déplacé mais qui marche en fait incroyablement bien.
    En fait, The Fall est un aller-retour permanent entre deux univers, l’un jazzy doux et l’autre pop plus rythmé. Deux mondes qui se complètent à la perfection malgré leurs aspects contradictoires, car ils sont les éléments d’un projet concret, abouti, et réfléchi dans les moindres détails. Tout est fait pour apporter quelque chose (même si ce n’est pas toujours réussi, cf Even Though) jusqu’au délicieux Man Of The Hour, finissant l’album sur une touche drôle et intimiste, comme pour rester encore un peu dans un rêve éveillé, satiné et tamisé.
    Et voilà un quatrième album se clôturant, laissant de la chaleur dans les cœurs et plein d’autres métaphores à la con. Une certitude reste : par les évolutions successives dans les approches musicales et les volontés constantes de se renouveler en douceur, Norah Jones montre qu’elle n’est pas là pour profiter d’une gloire éphémère, comme la quasi-totalité d’un secteur musical suffocant. Elle est là pour durer, en faisant la musique qu’elle veut, et l’excellence de The Fall témoigne du fait que le premier heureux dans l’affaire, c’est l’auditeur. L'album ne va pas révolutionner le monde de la musique comme l'a fait Come Away With Me en son temps, mais là n'est pas l'intention. Il s'agit de se poser et prendre du bon temps. Alors, « Ush, now. Watch the stars Fall… »

    Quelques extraits de l'album



Norah Jones - Light As A Feather


Norah Jones - December