Naissance des vautours.
    Au commencement étaient deux millionnaires, qui voulaient passer le temps ensemble. Ils auraient pu faire des parties de mini-golf à Malibu sous le soleil couchant, ou faire une croisière autour du monde à bord d’un yacht plaqué or, mais ces deux millionnaires-là sont musiciens. Alors, ils décidèrent de faire de la musique ensemble. L’un est Josh Homme, guitariste et leader de Queens of the Stone Age, et qui a participé à de nombreux autres projets, dont Eagles of Death Metal, ou encore les Arctic Monkeys dont il a produit le dernier album.
    L’autre est Dave Grohl, batteur de Nirvana, et qui a formé un autre groupe, Foo Fighters. Un beau petit couple de talents était né. Il ne manquait plus qu’à trouver un bassiste et, pour remplir cette fonction, Joshy et Davy s’acoquinèrent avec rien de moins que John Paul Jones, bassiste des Led Zeppelin. Celui donne toute sa force à Immigrant Song, qui constitue le squelette de Kashmir, qui a écrit Black Dog ! Un homme bien, sans doute, qui voulut bien rejoindre les deux inséparables pour monter un plan à trois de tous les diables. Them Crooked Vultures était né, sans que personne ne le sache.
    Et puis, un beau jour d’août où le soleil miroitait, le site internet du festival américain Lappalooza afficha une page étrange, avec pour seul affichage le code « Metro – 8/9 – Midnight » qui surmontait les logos de Queens of the Stone Age, Foo Fighters et celui de JPJ dans le Led Zeppelin IV. Les places s’écoulèrent en trois minutes. Alors, quand les spectateurs virent débarquer sur scène ces trois mastodontes du rock, ils explosèrent de joie, tiraillés entre la surprise d’un secret si bien gardé, et l’envie de les entendre très vite. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de les voir sur scène, alors ce supergroup-là était le projet rêvé.

Everybody loves them.
    Passionnant comme histoire, hein ? Oui, je sais, je les raconte comme personne. Toujours est-il que, trois mois après ce premier concert, l’album des Them Crooked Vultures est arrivé dans les baccalauréats, et il est temps de se poser la vraie question : ce groupe aux allures de fantasme du rock est-il aussi bon qu’on pourrait l’espérer ? Après les Dead Weather, on est en droit de se poser la question. Hé bien, figurez-vous que oui. Ce premier album livre une partition excellente, offrant un rock bluesy brut, viscéral et sexy. Ça explose, ça se dandine, les solos très led-zeppeliniens sont légion, les guitares saturent, la batterie implose… Fantastique.
    La première moitié du disque est parfaite. No One Loves Me & Neither Do I (tout un programme) est un blues-rock jouissif où les guitares se font vicieuses, tandis que Homme affirme que « tu peux garder ton âme, je ne veux pas d’une âme-sœur ». Construit sur les changements de rythme, le morceau vite du tout-au-tout en son milieu, pour être beaucoup plus brut. Tout comme le reste de l’album, cette ouverture parait immédiate et très simple, mais il faut en réalité beaucoup d’écoutes pour en distinguer les contours, et s’en imprégner.
    Mind Eraser (No Chaser) est elle une explosion de guitares, au tempo presque épileptique, tandis que New Fang qui suit, s’ouvre une belle batterie manœuvrée par un Grohl en belle forme. Les guitares et la basse ne tarderont pas à se joindre à la fête, offrant un bel écrin à Homme, au chant rythmé foutrement efficace. Tout cela continue à exploser de plus belle, les différentes strates d’instruments apportant chacune leur pierre à l’édifice. Dead End Friends et surtout Elephants suivent le même créneau, tout en étant plus sombre, plus proches des QOTSA. Elephants est particulièrement spectaculaire, un immense défouloir de sept minutes, ouvrant sur des guitares et une batterie à la limite de l’explosion.

Inconstance est mère des vertus (non ?).
    La deuxième moitié de ce premier album des Them Crooked Vultures est toutefois un brin plus faible, parce que plus inconstante. Si Bandoliers et ses allures franchement Nirvaniennes sont efficaces, Interludes With Ludes ne sert pas à grand-chose si ce n’est à casser le rythme effréné depuis le départ, et Warsaw Or The First Break You Take After You Give Up est un sympathique délire instrumental à la Led Zep mais c’est bien trop long pour qu’on daigne s’y attarder (presque 8 minutes !). En live ça peut faire un beau petit solo, mais ce n’est pas assez révolutionnaire pour valoir le coup sur l’album.
    Caligulove est par contre un morceau fantastique. Nous ramenant aux belles heures des Doors (même le chant de Homme rappelle celui de Jim Morrisson), tout est un peu fou, du riff de Homme qui constitue « le plus débile » qu’il ait jamais fait, au piano-orgue des années 60 de John Paul Jones, qu’il détestait à l’époque. A noter également un final explosif, où Grohl se déchaîne sur sa batterie, avant d’enchaîner sur Gunman, titre mid-tempo où Homme joue beaucoup sur les effets de voix. C’est sombre, on est vite plongés dans l’ambiance et l’univers en place ; ça marche bien.
    Ce premier essai des Them Crooked Vultures est donc une réussite, un joyau certes imparfait mais plus que beau à voir. Aussitôt le supergroup annoncé, on avait peur d’être déçus. Il faut dire que les attentes étaient énormes. Mais les trois amis ont parfaitement su y répondre, en mettant sur pied un album réfléchi, sans précipitation. En résulte un rock aux multiples influences, dont l’immédiateté apparente créée par la force des instruments cache en fait une profondeur qui ne s’offre qu’aux plus méritants, qui auront passé du temps dans le monde de Ces Vautours Véreux. Ils ne le regretteront pas.