The Blade Itself (The First Law, T.1), de Joe Abercrombie
Par Anansi le mercredi 14 octobre 2009, 11:10 - Littérature et BD - Lien permanent

Peu connu en France, Joe Abercrombie est depuis plusieurs années en Angleterre l'un des garants de la nouvelle littérature Fantasy, dynamique et originale. Je vous parlerai ici du premier tome de sa trilogie The First Law, sorti en 2007 en Grande-Bretagne et en 2008 en France sous le nom L'Eloquence de l'Epée. Il est difficilement trouvable par chez nous mais, si vous parlez un tant soit peu anglais, n'hésitez pas à le commander sur Amazon UK : vous aurez devant les yeux l'un des meilleurs bouquins Fantasy de ces dernières années.

Renouveau.
Aujourd’hui plus que jamais, la littérature de l’imaginaire
est scindée en deux parties bien distinctes. A ma gauche, nous avons les livres
que je vais qualifier sournoisement de « basiques » : cela contient à peu près
toutes les œuvres dont les rôles sont de combler les rayons de la FNAC, et qui
ne s’éloignent jamais des codes instaurés par ce bon vieux Jean-Robert Raoul
Tolkien. Jeune paysan qui se découvre un avenir de sauveur du monde, magiciens,
épées runiques de toutes sortes, magiciens barbus, des cycles qui n’en
finissent pas… De la fantasy légère, de la fantasy pop-corn.
Et puis, à ma droite, nous avons tous les originaux, ceux
qui se cadrent dans la littérature de l’imaginaire mais qui y injectent des
éléments nouveaux, issus de toutes les références qu’ils ont ingurgités. Ces
œuvres-là tendent à se multiplier depuis quelques années, donnant un second
souffle à tout le secteur. Et, tout comme Scott Lynch dont je vous parle depuis
deux ans, Joe Abercrombie est de ceux-là. The Blade Itself, débutant
la trilogie The First Law qui est entièrement disponible, est un
chef-d’œuvre de dynamisme et de qualité narrative, loin de tous les stéréotypes
du genre.
Abercrombie, c’est un auteur anglais, et un geek avant tout
; fan de SF, de jeux de rôles papiers (vous savez, ces truc étranges où des
gens se réunissent autour d’une table pour lancer des dés à dix faces), de
séries télé… Sans oublier le fameux blog, évidemment, que l’ami Joe cultive à
l’état de passion, en parlant de ses influences, références, et œuvres qu’il
critique (au sein du critique journaliste) régulièrement. Bref, une véritable
éponge à pop-culture, et la narration – vive, incisive et essentiellement
centrée sur les personnages - s’en resssent.
Une intrigue complexe mais
fluide.
The Blade Itself se divise en trois points de vue
principaux, qui alternent à chaque chapitre. Tout d’abord, Logen Ninefingers,
barbare du Nord au lourd passé, parcourant seul les montagnes après le massacre
de son village. De l’autre, Jezal dan Luthar, noble de l’Agriont, grande
capitale du monde civilisé, qui doit gagner le concours de duel à l’épée pour
faire la gloire de son pays, mais est plus enclin à boire et dormir. Enfin,
l’Inquisiteur Glokta est l’un des hauts dignitaires de la House of Questions,
et passe à ce titre son temps à torturer ceux qui doivent l’être, parce que les
complots ne manquent pas. Même si la guerre l’a laissé aussi agile qu’un vieux
croulant, à peine capable de marcher.
Le livre traite ainsi ses trois histoires en parallèle. Des
histoires indépendantes dans un premier temps, mais qui vont se croiser et
s’entrechoquer, nouées par un fil conducteur… Parce qu’une guerre entre les
riches du sud et les barbares du nord se prépare, et qu’elle n’épargnera
personne. C’est la première grande qualité de l’œuvre : l’enchaînement des
intrigues se fait avec une fluidité exemplaire, Abercrombie maniant avec
dextérité les différents nœuds narratifs. Jamais le lecteur n’est noyé dans une
histoire faussement compliquée, tout est élégamment distillé.
L’intrigue, passionnante, se lit donc très facilement et
rapidement. De plus, les chapitres étant généralement plutôt courts (pas plus
d’une quinzaine de pages, sauf exceptions), le dynamisme de l’action frappe
encore plus fort. Des scènes de combat, crues et violentes, aux séquences
d’interrogatoires en lieu clos, Abercrombie manie tout avec aisance et parvient
à nous accrocher jusqu’à la fin, en ajoutant par dessus tout ce soupçon
d'humour qui fait toute la différence. Il est en plus parti d’un postulat
intelligent : l’histoire n’est pas racontée avec recul, mais est au plus près
des personnages, comme si l’on était à coté d’eux.
To be continued (avec
passion).
Plutôt que de vouloir se situer en hauteur et tout raconter
en panoramique, l’auteur prône la proximité. L’équivalent littéraire de la
caméra à l’épaule, si vous voulez. Et, heureusement, les personnages sont
suffisamment profonds pour que le résultat soit passionnant. Tout comme Scott
Lynch, Abercrombie dépeint des héros aux multiples couches, ni noirs ni blancs.
Glokta est un tortionnaire qui se demande où sa vie peut le mener, Ninefingers
est conscient d’être une légende de terreur mais est émoussé par des années de
combat… Les méchants ne le sont pas par nature, les gentils ne le sont pas
vraiment ; tout le monde vit par défaut, soit pour soi soit par ordre.
Toujours à propos de cette « caméra au cœur de l’action »,
vous ne trouverez d’ailleurs pas de carte au début du bouquin, pourtant
véritable institution de la littérature fantasy. Une décision de l’auteur,
qu’il justifie par son choix de nous placer au milieu des protagonistes. Alors,
tout comme Logen ne traverse pas le Nord avec une carte ou Jezal ne parcourt
les rues de l’Agriont avec une boussole, on découvre le monde des héros en même
temps qu’eux. Et c’est vrai que revenir à la carte à chaque description de tel
ou tel lieu nuirait franchement à l’immersion, point fort de l’œuvre.
The Blade Itself est donc excellent, parce qu’il
fait partie de ces œuvres dynamiques et originales qui arrivent récemment et
qui sont les bébés d’auteurs voulant proposer autre chose que les
sempiternelles histoires d’elfes et de héros sans peur ni reproche. Ici les
personnages sont torturés, autant physiquement que mentalement, le bien se mêle
au mal et la paix ne peut qu’annoncer la guerre. Alors, il me reste maintenant
à lire la suite de la trilogie – Before They Are Hanged et Last
Argument of Kings, pas encore dispos en France – ainsi que le one-shot
Best Served Cold pour vous dire si Joe Abercrombie est bien l’un des
nouveaux cadors de la fantasy. C’est bien parti.
