Renouveau.
    Aujourd’hui plus que jamais, la littérature de l’imaginaire est scindée en deux parties bien distinctes. A ma gauche, nous avons les livres que je vais qualifier sournoisement de « basiques » : cela contient à peu près toutes les œuvres dont les rôles sont de combler les rayons de la FNAC, et qui ne s’éloignent jamais des codes instaurés par ce bon vieux Jean-Robert Raoul Tolkien. Jeune paysan qui se découvre un avenir de sauveur du monde, magiciens, épées runiques de toutes sortes, magiciens barbus, des cycles qui n’en finissent pas… De la fantasy légère, de la fantasy pop-corn.
    Et puis, à ma droite, nous avons tous les originaux, ceux qui se cadrent dans la littérature de l’imaginaire mais qui y injectent des éléments nouveaux, issus de toutes les références qu’ils ont ingurgités. Ces œuvres-là tendent à se multiplier depuis quelques années, donnant un second souffle à tout le secteur. Et, tout comme Scott Lynch dont je vous parle depuis deux ans, Joe Abercrombie est de ceux-là. The Blade Itself, débutant la trilogie The First Law qui est entièrement disponible, est un chef-d’œuvre de dynamisme et de qualité narrative, loin de tous les stéréotypes du genre.
    Abercrombie, c’est un auteur anglais, et un geek avant tout ; fan de SF, de jeux de rôles papiers (vous savez, ces truc étranges où des gens se réunissent autour d’une table pour lancer des dés à dix faces), de séries télé… Sans oublier le fameux blog, évidemment, que l’ami Joe cultive à l’état de passion, en parlant de ses influences, références, et œuvres qu’il critique (au sein du critique journaliste) régulièrement. Bref, une véritable éponge à pop-culture, et la narration – vive, incisive et essentiellement centrée sur les personnages - s’en resssent.

Une intrigue complexe mais fluide.
    The Blade Itself se divise en trois points de vue principaux, qui alternent à chaque chapitre. Tout d’abord, Logen Ninefingers, barbare du Nord au lourd passé, parcourant seul les montagnes après le massacre de son village. De l’autre, Jezal dan Luthar, noble de l’Agriont, grande capitale du monde civilisé, qui doit gagner le concours de duel à l’épée pour faire la gloire de son pays, mais est plus enclin à boire et dormir. Enfin, l’Inquisiteur Glokta est l’un des hauts dignitaires de la House of Questions, et passe à ce titre son temps à torturer ceux qui doivent l’être, parce que les complots ne manquent pas. Même si la guerre l’a laissé aussi agile qu’un vieux croulant, à peine capable de marcher.
    Le livre traite ainsi ses trois histoires en parallèle. Des histoires indépendantes dans un premier temps, mais qui vont se croiser et s’entrechoquer, nouées par un fil conducteur… Parce qu’une guerre entre les riches du sud et les barbares du nord se prépare, et qu’elle n’épargnera personne. C’est la première grande qualité de l’œuvre : l’enchaînement des intrigues se fait avec une fluidité exemplaire, Abercrombie maniant avec dextérité les différents nœuds narratifs. Jamais le lecteur n’est noyé dans une histoire faussement compliquée, tout est élégamment distillé.
    L’intrigue, passionnante, se lit donc très facilement et rapidement. De plus, les chapitres étant généralement plutôt courts (pas plus d’une quinzaine de pages, sauf exceptions), le dynamisme de l’action frappe encore plus fort. Des scènes de combat, crues et violentes, aux séquences d’interrogatoires en lieu clos, Abercrombie manie tout avec aisance et parvient à nous accrocher jusqu’à la fin, en ajoutant par dessus tout ce soupçon d'humour qui fait toute la différence. Il est en plus parti d’un postulat intelligent : l’histoire n’est pas racontée avec recul, mais est au plus près des personnages, comme si l’on était à coté d’eux.

To be continued (avec passion).
    Plutôt que de vouloir se situer en hauteur et tout raconter en panoramique, l’auteur prône la proximité. L’équivalent littéraire de la caméra à l’épaule, si vous voulez. Et, heureusement, les personnages sont suffisamment profonds pour que le résultat soit passionnant. Tout comme Scott Lynch, Abercrombie dépeint des héros aux multiples couches, ni noirs ni blancs. Glokta est un tortionnaire qui se demande où sa vie peut le mener, Ninefingers est conscient d’être une légende de terreur mais est émoussé par des années de combat… Les méchants ne le sont pas par nature, les gentils ne le sont pas vraiment ; tout le monde vit par défaut, soit pour soi soit par ordre.
    Toujours à propos de cette « caméra au cœur de l’action », vous ne trouverez d’ailleurs pas de carte au début du bouquin, pourtant véritable institution de la littérature fantasy. Une décision de l’auteur, qu’il justifie par son choix de nous placer au milieu des protagonistes. Alors, tout comme Logen ne traverse pas le Nord avec une carte ou Jezal ne parcourt les rues de l’Agriont avec une boussole, on découvre le monde des héros en même temps qu’eux. Et c’est vrai que revenir à la carte à chaque description de tel ou tel lieu nuirait franchement à l’immersion, point fort de l’œuvre.
    The Blade Itself est donc excellent, parce qu’il fait partie de ces œuvres dynamiques et originales qui arrivent récemment et qui sont les bébés d’auteurs voulant proposer autre chose que les sempiternelles histoires d’elfes et de héros sans peur ni reproche. Ici les personnages sont torturés, autant physiquement que mentalement, le bien se mêle au mal et la paix ne peut qu’annoncer la guerre. Alors, il me reste maintenant à lire la suite de la trilogie – Before They Are Hanged et Last Argument of Kings, pas encore dispos en France – ainsi que le one-shot Best Served Cold pour vous dire si Joe Abercrombie est bien l’un des nouveaux cadors de la fantasy. C’est bien parti.