Histoire d'une révolution.
    Tout commence par une envie de nouveauté. Compréhensible. Pour écrire ce quatrième album studio, Emilie Simon est allée se réfugier à la grande pomme de New-York, après avoir passé de longs mois à se balader au Canada et aux Etats-Unis. L'idée était de prendre du large et de se fondre dans une nouvelle façon de vivre. Forcément, The Big Machine est le fruit de ses découvertes, et le changement musical est radical. La Montpelliéraine y est beaucoup plus énergique, imprégnant un sentiment de vitesse brute qui écrase tout sur son passage. Une Grosse Machine.
    Et le problème, c'est que tout tombe à plat. Coincée entre Kate Bush, Patti Smith et Depeche Mode (oui, ça fait peur), la chanteuse-interprète en fait des caisses, autant dans sa voix qu'elle fait crier dans chaque morceau, que dans les arrangements dont la poésie électro-acoustique a laissé place à la ringardise type 80's. Contrairement à Végétal qui faisaient s'entrechoquer des instruments de natures différentes (allant du Mac à la botte de foin), toutes les compositions ont ici été formées à partir d'un squelette piano-voix, donnant un aspect très brut à l'ensemble, voire sec et cinglant, où l'on va à l'essentiel.
    The Big Machine est donc déroutant dès sa première écoute, en particulier lorsque l'on connaît les premières œuvres de la miss. Son premier album éponyme, sa splendide BO de La Marche de l'Empereur et (dans une moindre mesure) Végétal prenaient des airs d'intellectuelles et timides confessions nocturnes, des poèmes écrits à la lueur d'une bougie vacillante et dictés avec réserve par une petite voix qui aimait à créer un cocon musical vaporeux. Tout ça est ici écrasé, écrabouillé, malaxé et éventré par un rouleau compresseur sans pitié. Le petit oisillon est sorti de sa cage en pain d'épice, et s'est transformé en faucon mangeur d'hommes. Ou gros ours poilu, vous choisissez la métaphore que vous voulez.

Erreurs et mauvais goût.
    Il faut dire qu'on voyait le choc venir, lorsqu'était arrivé Dreamland, premier single. Les beats kitsch un peu bizarres assortis d'une voix qui se prend pour Kate Bush, tout nous rappelait que le petit coté « je fais de la musique dans ma cave à Montpel pour me faire mon trip » avait glissé vers un « je vais à New-York pour faire mon disque, je mets quatre ans à le sortir et je me la joue Patti Smith parce que je le vaux bien ». Et tout le disque va suivre cette voix toute tracée, comme Nothing To Do With You, dont la mélodie au piano – tout en contretemps et saccade - aurait pu être belle sans les envolées vocales d'une Emilie qui est décidée à se lâcher.
    Plus tôt, Rainbow a introduit l'album en posant les bases d'emblée : synthé crissant suivi d'une rythmique basse-batterie toute en pulsation, donnant un résultat loin d'être génial mais plutôt bon comparé au reste, Emilie ne cherchant pas à crier. Les ruptures de tempo donnent un coté imprévisible au morceau, et le piano analogique mêlé aux trompettes et aux choeurs renvoient une imagerie SF vintage, qu'on va retrouver un peu plus tard sur Chinatown et ses grosses pulsations. Un morceau (médiocre, encore une fois trop Kate Bush-ien) évidemment dédié au quartier de New-York, dans lequel l'interprète était installée et qui a servi d'inspiration à tout l'album.
    Ballad of the Big Machine est la seule vraie bonne chanson du disque. Débutant par des bruits sourds accompagnant un piano léger, le titre sera entièrement construit autour du piano, qui va ensuite imprégner un rythme dansant à l'aide de quelques batteries. Un morceau léger, acidulé, dans lequel les refrains en chœurs rappellent des fêtes foraines un brin étranges. Pour le coup, la mélodie est réfléchie et est beaucoup moins brouillon que le reste. Et le reste commence avec The Cycle, dont le titre est révélateur : c'est redondant, répétitif, et les enchaînements de boites à rythmes sont rapidement décourageants.

Vite écouté, vite oublié.
    Plus tard, Emilie s'essaiera à de nouvelles expérimentations, comme avec Rocket To The Moon qui se fait presque jazzy. Claquements de doigts, saxophones, et instrumentation épurée malgré quelques apparitions électroniques ça et là ; tout ça est rondement mené, franchement étonnant mais réussi. Fools Like Us qui suit n'est pas mal non plus, notamment grâce à ses couplets, où Emilie chante doucereusement devant un parterre de voix fantomatiques et nappes de synthés. Le rythme se fait très agréable, marqué par des clappements de mains à la manière de la très pop Fleur De Saison du précédent album.
    Oui, finalement, ce sont ces quelques chansons honorables qui sauvent The Big Machine de la catastrophe ultra-nucléaire. Malgré tout, les morceaux suivants comme The Way I See You nous rappellent à quel point l'album est faible ; on a encore droit à des instrus électroniques franchement cheaps et des mélodies absentes de toute âme. Que sont devenues Il Pleut, Le Vieil Amant, Chanson de Toile, Opium ? Elles ont été mangées par un tourbillon pop dévastateur. Un changement qu'on avait déjà commencé à entrevoir sur certaines chansons de Végétal, mais qui est ici plein et entier.
    Alors, peut-être que certains aimeront, je ne sais pas. En ce qui me concerne, la déception est réelle, car The Big Machine porte malheureusement bien son nom. On a affaire à une grosse machine virevoltante, crachotante, qui se contente plus de faire beaucoup de bruit que de transmettre des émotions. Pourtant digne représentante d'une électro-acoustique poétique et intellectuelle sans être élitiste, Emilie Simon a ici basculé vers une grosse pop qui flirte parfois goulûment avec le mauvais goût. Alors bon, tant pis. M'en vais réécouter la BO de la Marche de l'Empereur, tiens.