Un projet de longue date.
    Cela faisait une dizaine d’années que l’idée d’Inglourious Basterds trottait dans la tête de Quentin Tarantino. Et, même s’il croule sous des tonnes de projets de différentes natures, l’homme n’est pas du genre à abandonner. Parce qu'il est avant tout un réalisateur passionné, qui avance par coup de cœur, quitte à décevoir. Il suit sa voie, sans se préoccuper de ce que le public lui demande, avec toujours la même ferveur qu’il avait lorsqu’il dirigeait un video store. Ses manies, ses habitudes, peuvent énerver le plus grand nombre (on y reviendra), mais lui s’en tape. Il fait ce qu’il aime faire.
   Inglourious Basterds s’inscrivait d’emblée comme un projet atypique dans la filmo de Tarantino, qui n’avait jamais encore fait de film de guerre. On s’attendait alors à un film plus sérieux que ses précédents métrages, le contexte de la seconde guerre mondiale ne se prêtant pas franchement aux délires pop à la Kill Bill ou Death Proof. Et bien, on s’est bien planté. Oui, nous sommes bien dans la seconde guerre mondiale, pas de doute. Mais c’est Tarantino qui invite, et ça, ça change tout. Dialogues cisaillés au millimètre, personnages charismatiques et franchement délirants, scènes de violence ultra-marquantes… Welcome home.
   Encore une fois chez le réalisateur, son dernier film ne fera pas l’unanimité, comme on a déjà pu le voir au Festival de Cannes, où Inglourious Basterds était présenté en grande pompe. Certains parlaient de génie, d’autres à la déception d’un auteur qui tournait en rond, et le reste mangeait du caviar sur la terrasse du Martinez. Tout le monde se fait sa propre idée, se construit sa propre opinion, parce qu’il ne faut pas compter sur Tarantino pour faire des compromis. La mienne, d’opinion, est claire : Inglourious Basterds est criant d’excellence, tant il est maîtrisé de bout en bout.

Moins américain qu'européen.
    Le film, contrairement à ce que peut faire croire son titre, n’est pas uniquement centré sur les Basterds, cette troupe d’américain dirigée par Brad Pitt (hilarant, notamment grâce à son accent) et lâchée en pleine France occupée pour trucider du nazi. Ils en sont des héros, certes, mais ce ne sont pas les seuls. Un personnage particulièrement mis en avant est celui de Shosanna Dreyfus, une française d’origine juive jouée par l’excellente Mélanie Laurent. Alors que toute sa famille est massacrée dans la superbe scène d’ouverture du film, on la retrouve plus tard directrice d’un cinéma et liée malgré elle à un héros nazi.
   Diane Kruger joue elle le rôle de Bridget Von Hammersmark, actrice allemande adorée de tous les nazis mais jouant un double rôle puisqu’elle va s’allier aux Basterds pour mener à bien un complot d’envergure. Le film est donc avant tout cosmopolite, car tous ses personnages, d’origines différentes, s’expriment dans leur langue : américaine, française, ou allemande. Le point central de tout cela étant le colonel SS Hanz Landa, surnommé le "chasseur de juif". Un homme polyglotte, tellement génial qu’il en est presque fou, joué avec une perfection inouïe par un Christoph Waltz qui n’a pas volé sa Palme d’interprétation.
   Oui, finalement c’est ce colonel nazi qui est le véritable personnage central du film, et nous rappelle que personne ne peut dresser le portrait de méchants aussi charismatiques que ceux de Tarantino. Par son phrasé élégant, sa violence retenue qui peut exploser à tout moment, son cynisme qui exsude littéralement de tous les pores de sa peau, Hanz Landa et son interprète font briller la pellicule à chaque fois qu’ils sont à l’écran. Ses scènes de dialogues sont magistrales, à l’image de celle qu’il entretient avec Shosanna au restaurant autour d’une crème glacée, laquelle Shosanna voyant en face d’elle le bourreau de toute sa famille.

Coup de coeur (en pleine poire).
    Cette française juive, jouée par une Mélanie Laurent qui nous rend fier d’être français, est un personnage puissant du film, puisqu’elle cristallise beaucoup de thèmes chers à l’auteur : la femme forte filmée avec une candide sensualité (la voir dans sa robe rouge nous ramène directement à ces grandes dames du cinéma comme Audrey Hepburn), rongée par la haine, qui va la jouer profil bas devant l’ennemi tout en mettant méticuleusement au point sa vengeance. Il parait que c’est un plat qui se mange froid. Tout cela pour arriver à un climax d’anthologie, une scène d’une force et d’une beauté hors du commun. En fait, tout le film est parsemé de scènes fantastiques, à l'image de celle du bar, qui nous ramène directement à la grande époque de Reservoir Dogs. De plus, par son métier, Shosanna est l’excuse de Tarantino pour faire ce qu’il adore le plus : parler de cinéma, tout simplement.
   Parce qu’au-delà de son contexte cruel, ses personnages hilarant, ou ses dialogues passionnants, Inglourious Basterds est avant tout une lettre d’amour au beau cinéma, celui des années 30, européen. Une déclaration énamourée au cinéma dans son ensemble, en fait. Pas celui des paillettes et des loges de luxe avec petits fours et peignoirs en cachemire, mais celui des pellicules au nitrate et des caméras grand objectif. La passion du réalisateur transparaît véritablement dans son œuvre, et c’est aussi cela qui la rend si forte, l'ensemble étant sublimé par une magnifique mise en scène. On ne sait pas toujours où le réalisateur veut nous emmener, mais il le fait avec un tel sourire que l’on ne peut s’empêcher de le suivre.
   Alors, oui, Inglourious Basterds n’est pas parfait, et les dialogues prennent parfois une telle place que certains thèmes ne sont traités qu’en superficialité. Là où on s’attendait à ce que Tarantino soit plus sérieux, le réalisateur traite en fait de la seconde guerre mondiale avec l’humour qu’on lui connaît, en ne voulant pas aller vers la noirceur. Certains lui reproche cela. Mais en fin de compte, Inglourious Basterds est l’un des films les plus maîtrisés de Tarantino, parce qu’il conjugue à merveille tout ce que le metteur en scène sait faire, tout en possédant cette passion qui me fait adorer cet homme. Avec Tarantino, il n’y a pas de films d’auteur, ou de films à grand spectacle. Il n’y a que le cinéma. Tchi tcha.