Blessé mais pas tué.
    Avant de détailler à proprement parler Dark Night of the Soul, revenons sur sa genèse, qui fut plutôt laborieuse. L'album est le projet commun de trois hommes. Danger Mouse, producteur de génie (Gnarls Barkley, le dernier album de Gorillaz, et l'autre projet de Damon Albarn, The Good, the Bad & the Queen), s'occupe de la production et des compositions. Sparklehorse s'attache lui à l'écriture. David Lynch, LE David Lynch, se charge lui de tous les visuels et l'iconographie, l'homme étant non seulement un cinéaste renommé mais aussi un photographe exceptionnel. Pour les voix, différentes personnes sont invitées, une sur chaque morceau : ça va de Julian Casablancas à Iggy Pop, en passant par David Lytle et Suzanne Vega.
   Le projet était donc hyper-calibré et prêt à être lancé mais, suite à un litige avec EMI à propos de certains droits obscurs et d'autres contingents propres aux zombies bureaucrates de l'apocalypse, l'album ne pourra jamais sortir dans le commerce. Le trio créateur étant malgré tout très fier de leur bébé, il décide de passer par une voie parallèle : vendre sur son site internet le package qui devait sortir – CD + le livre de photographies David Lynch – à l'exception près que le disque n'est pas l'album, mais un CD vierge accompagné de la mention "For Legal Reasons, enclosed CD-R contains no music. Use it as you will."
   En bref : téléchargez notre album illégalement sur le net. Le package est limité à 5000 exemplaires... Résultat : tout a été vendu en quelques jours à peine. Un succès qui doit bien faire marrer les auteurs ("in your fuckin' face, fuckwat !"), et qui est plus que mérité, compte tenu de la qualité de l'album. Tout au long des treize morceaux, Dark Night of the Soul ne cesse d'interpeller, émerveiller, de transporter son auditeur dans un état second. Je vous le dis, le projet maudit de Danger Mouse, Sparklehorse et David Lynch est peut-être ce que vous aurez entendu de mieux cette année. Au milieu des productions polies, voilà une œuvre qui a une vraie âme, joyeuse mais torturée, toute en clair-obscur.

Explosion des sensations.
    La première partie de l'album laisse entrevoir une pop-folk planante aux effets omniprésents mais subtils, comme le montre Revenge (feat. Wayne Coyne des Flaming Lips) et sa psyché-pop qui n'aurait pas dépareillé sur un album de David Bowie. Un morceau où la voix haute de Coyne flotte sur un combo basse-batterie magnifique, plus tard suivi par un orgue, quelques violons et enfin un tambour du plus bel effet. On ressent dès le départ cette volonté de jouer sur les détails, de mettre au point des créations plus complexes qu'elles n'y paraissent, car se construisant sur différentes strates d'instruments, chacun étant là pour servir l'harmonie commune.
   La sublime Just War est elle aussi très mélodieuse, le doux piano et les cymbales suivant le rythme imprégné par la douce voix de Gruff Rhys (chanteur des Super Furry Animals). La lenteur relaxante de l'introduction et du premier couplet trouvera son contraste dans la force du refrain, la batterie explosant soudain, exactement comme une fleur ouvrant ses pétales. La comparaison est pourrave, je vous l'accorde, mais c'est pourtant ce qui pourrait définir le mieux ces premiers morceaux : des compositions florales, tout en subtilité, lumineuses sans être niaises. De la simple beauté musicale, complexes mais sans fioriture. M. Ward n'est pas loin.
   Un peu plus loin, Everytime I'm With You (chantée par le grand Jason Lytle) est l'un des joyaux de l'album. Une ballade entièrement forgée autour du synthé et des percussions, aux allures inoffensives mais qu'on sent profondément marquée, comme torturée de l'intérieur. Une sorte de monstre, à la fois sombre et déprimé mais mélodique. La noirceur du morceau ne nous frappe pas de plein fouet, nous mettant mal-à-l'aise : elle nous accompagne, nous dit que tout va bien, avec un sourire effrayant. Mais elle nous mènera dans un endroit horrible, comme on n'en voit que dans les films d'horreur, sous la musique de Grim Augury (feat Vic Chesnutt) et Dark Night of the Soul clôturant l'album (avec David Lynch au chant). Orgues désaccordés, voix douce-amère à l'écho impossible, bruits étranges, grésillements... Nuit noire de l'âme.

Un trip orgasmique.
    Mais avant d'arriver à ce final en apothéose (parce que, malgré leur noirceur, ces titres finaux ne sont pas déprimant pour autant, ce qui les rend excellents), on passera par diverses sensations, plus heureuses. Citons par exemple Little Girl, chantée par Julian Casablancas, leader des Strokes. Du pop-rock léger, finalement très proche des Strokes eux-mêmes, où la guitare électrique est la reine. Le morceau le plus "facile" d'écoute de l'album. Dans le même genre, le joyeux Daddy's Gone (avec David Linkous (Sparklehorse lui-même) et Nina Persson des Cardigans) apporte une légèreté toute bienvenue, au rythme des guitares sèches et des violons élégants.
   Par contre, d'autres passages de l'album se feront beauoup plus nerveux, flirtant avec un blues rock brut de décoffrage, comme par exemple Angel's Harp avec ses guitares électriques, amplis saturés, et crépitements électronique, ou Pain qui suit la même lancée (et où Iggy Pop est fantastique). En tout cas, on le voit, Dark Night of the Soul n'hésite pas à mélanger les genres. Et pourtant, on n'a jamais l'impression d'avoir affaire à une compilation hétérogène. L'album est cohérent dans sa construction, chaque morceau vient apporter sa pierre à l'édifice, et tout les chanteurs sont là pour participer à un ensemble clair, défini, pensé jusque dans les moindres détails.
   Avec Dark Night of the Soul, Danger Mouse, Sparklehorse et David Lynch ont donc créé définitivement l'une des œuvres musicales de l'année. Tour à tour aérien, ésotérique, virevoltant, noir, clair, le projet marque par la qualité de sa construction. De plus, le livre de Lynch l'accompagnant n'est pas un détail : il contribue à la visite de l'univers créé, un monde à géométrie variable dont l'essence même est capturée par les compositions mélodiques des auteurs. Un album qui doit se vivre, qu'on n 'écoute pas à la va-vite. Mais si vous êtes prêts à vous offrir à lui, il vous frappera de plein fouet, comme peu d'autres l'ont fait avant lui.



L'album est en streaming intégral sur NPR, et téléchargeable sur le pir-tou-pir du Diable. Pour une fois qu'on vous y encourage !