West Ryder Pauper Lunatic Asylum, de Kasabian
Par Anansi le samedi 13 juin 2009, 10:36 - Le canard et la musique - Lien permanent

Je vous l’accorde, je n’ai pas donné beaucoup de signes de vie, ces temps-ci. Mémoire de stage, soutenance, tout ça tout ça. Mais après tout, on s’en tape ; y’a-t-il encore des gens qui lisent ce site, véritable torchon 2.0 ? Toujours est-il que je reviens, et pour la bonne cause : le troisième album des pop-rockeurs Kasabian vient de sortir, et il est excellent.

« In that moment, poetry would be made by everyone…»
Histoire de fous.
Sur la pochette de West Ryder
Pauper Lunatic Asylum, on peut voir les membres de Kasabian déguisés en
différents types de personnages malsains. On y distingue Napoléon, plein de
fougue et d’égo surdimensionné, un prêtre noir à l’allure franchement douteuse,
une personne couchée à moitié masquée… Un asile de fous ? On n’est pas loin. Un
asile, pour tous les laissés-pour-compte de l’histoire, ceux dont la grandeur
et la situation les ont rendus psychédéliquement fous, sincèrement déconnectés.
Cette pochette, et son titre associé, on pourrait en parler pendant des heures.
Ils ont en tout cas l’excellence de parfaitement résumer l’album.
En effet, pour leur troisième essai, les guys from
Leicester ont eu l’idée judicieuse d’aller là où personne ne les
attendait. C’est couillu : d’une manière générale, le troisième album d’un
groupe hype est très attendu. Le premier est la surprise, le deuxième est la
consécration, le troisième est la confirmation. On s’attendait donc à une prise
de risque minimum, où Kasabian ne ferait que du Kasabian. Mais c’est avec
bonheur qu’on voit arriver la « bande originale d’un film imaginaire » comme
ils disent, plein de psychédélisme sixties, mélodies planantes, influences
indiennes, brit/rock…
On se rappellera que, l’année dernière, Oasis avait eu à peu
près la même approche avec leur fantastique (je le rappelle) Dig Out Your
Soul, expérience psyché-rock pleine de beauté. Kasabian étant super potes
avec Oasis, on se dit qu’il y a peut-être copinage… Pourtant, West Ryder
Pauper Lunatic Asylum aborde un psychédélisme différent, beaucoup plus
noir. Du début à la fin, on ne quitte pas ce rock planant malsain et
déstructuré, comme si le studio d’enregistrement avait été embué dans des
vapeurs de substances étranges… Tout est délicieusement flou, vaporeux, tout en
gardant paradoxalement une force destructrice.
Déconstruction planifiée.
A ce sujet, Underdog, le titre ouvrant l’album (et
qui est le premier single), constitue la transition parfaite entre « l’ancien
Kasabian » et la nouvelle approche. En surface, la rude et saturée guitare
électrique de Sergio Pizzorno imprime un rythme extrêmement fort, renvoyant
directement à des morceaux comme Empire ou Shoot The Runner, tandis que la voix
de Tom Meighan ajoute de la force à l’ensemble. Et pourtant, on perçoit en
filigrane une étrangeté sous-jacente, sans doute due à la ligne de synthé,
comme si nous étions en équilibre entre la clarté et la démence. Et avec les
ruptures de rythmes parsemant le morceau, on sent la musique passer d’un coté à
l’autre.
Puis, avec Where Did All The Love Go?, on atterrit
de plein pied dans le rock planant que je vous énonçais, et qui rappelle ce
rock anglais des années 60 rempli de LSD et commandé par le Sergent Pepper.
Entièrement construit sur une nappe de synthé, tout le morceau se fait calme,
sans électricité apparente : claquements de mains, cymbales… Ah, un petit riff
de guitare électrique. Des violons, qui viennent et repartent. Le refrain,
calme, haut, douceureux. Puis, tout à coup, tout s’arrête. Une guitare
électrique et des violons jouent un thème aux allures hindoues, sans prévenir.
Et puis, comme s’il ne s’était rien passé, la musique revient à la normale, une
guitare acoustique en plus. Splendide.
Pauper Asylum, on vous dit. Orgie musicale. Folie
auditive. Mais attention, ce n’est pas du grand n’importe quoi pour autant, et
c’est là où l’album trouve toute sa qualité : malgré son apparent grand
psychédélisme non maîtrisé, tout est calibré, soigneusement réfléchi. On le
voit avec Secret Alphabets ou West Ryder / Silver Bullet qui
interviennent plus tard, et qui poursuivent ce thème de la « planitude extrême,
dude ». Secret Alphabets est particulièrement sublime, avec son intro
presque tibétaine, sa fin en forme de BO de vieux thriller des années 20, ses
percussions tout en grâce et ses instruments étranges… Bordel, les mecs sont
même allés chercher un sitar, on se croirait dans Paint It Black.
De l'art de varier les
plaisirs.
Parallèlement, plusieurs morceaux que l’on retrouve au début
de l’album, sont beaucoup plus marqués par le rock pur, intense. Fast
Fuse, en particulier, est efficace parce que rapide et immédiate. On
ressent dans ces morceaux plus que dans tout autre l’influence de Dan The
Automator, producteur de l’album. Arrivé alors que l’album était terminé à 75%,
celui qui a co-construit le premier album de Gorillaz avec Damon Albarn a
permis d’apporter une rythmique beaucoup plus franche. Il a apporté une
approche plus crue, plus sèche, qui fait littéralement exploser les
instruments.
West Ryder Pauper Lunatic Asylum contient donc
beaucoup de qualités, et très peu de défauts. Malheureusement, « très peu » ne
signifie pas « aucun », et quelques morceaux moyens viennent ternir l’ensemble,
tel que ce Vlad The Impaler sans charme. Malgré une intro Black
Sabbathienne du plus bel effet, on n’a finalement affaire qu’à du rock qui
peine à s’élever. A noter également la très chiante Happiness,
clôturant l’album. Décidément, je ne sais pas qui a décidé que le dernier
morceau d’un CD devait être une balade mollassonne et faiblarde, mais cette
personne n’est pas à remercier.
Surtout qu’on a eu droit un peu plus tôt à l’excellente
Ladies and Gentleman (Roll The Dice) ou encore Thick As
Thieves, une autre balade acoustique, mais celle-ci infiniment mieux menée
que Happiness. Habitée par des douces percussions, des guitares sèches
pleines de voluptés, et une voix pleine d’élégance, on a véritablement le joyau
de l’album. Un passage serein au milieu d’un asile de fous, un monde
psychotique, psychédélique, psychiquement névrotique. Et qui offre à Kasabian
un univers passionnant à explorer, où seule la démence permet de se protéger de
la folie.
