« In that moment, poetry would be made by everyone…»


Histoire de fous.
    Sur la pochette de West Ryder Pauper Lunatic Asylum, on peut voir les membres de Kasabian déguisés en différents types de personnages malsains. On y distingue Napoléon, plein de fougue et d’égo surdimensionné, un prêtre noir à l’allure franchement douteuse, une personne couchée à moitié masquée… Un asile de fous ? On n’est pas loin. Un asile, pour tous les laissés-pour-compte de l’histoire, ceux dont la grandeur et la situation les ont rendus psychédéliquement fous, sincèrement déconnectés. Cette pochette, et son titre associé, on pourrait en parler pendant des heures. Ils ont en tout cas l’excellence de parfaitement résumer l’album.
    En effet, pour leur troisième essai, les guys from Leicester ont eu l’idée judicieuse d’aller là où personne ne les attendait. C’est couillu : d’une manière générale, le troisième album d’un groupe hype est très attendu. Le premier est la surprise, le deuxième est la consécration, le troisième est la confirmation. On s’attendait donc à une prise de risque minimum, où Kasabian ne ferait que du Kasabian. Mais c’est avec bonheur qu’on voit arriver la « bande originale d’un film imaginaire » comme ils disent, plein de psychédélisme sixties, mélodies planantes, influences indiennes, brit/rock…
    On se rappellera que, l’année dernière, Oasis avait eu à peu près la même approche avec leur fantastique (je le rappelle) Dig Out Your Soul, expérience psyché-rock pleine de beauté. Kasabian étant super potes avec Oasis, on se dit qu’il y a peut-être copinage… Pourtant, West Ryder Pauper Lunatic Asylum aborde un psychédélisme différent, beaucoup plus noir. Du début à la fin, on ne quitte pas ce rock planant malsain et déstructuré, comme si le studio d’enregistrement avait été embué dans des vapeurs de substances étranges… Tout est délicieusement flou, vaporeux, tout en gardant paradoxalement une force destructrice.

Déconstruction planifiée.
    A ce sujet, Underdog, le titre ouvrant l’album (et qui est le premier single), constitue la transition parfaite entre « l’ancien Kasabian » et la nouvelle approche. En surface, la rude et saturée guitare électrique de Sergio Pizzorno imprime un rythme extrêmement fort, renvoyant directement à des morceaux comme Empire ou Shoot The Runner, tandis que la voix de Tom Meighan ajoute de la force à l’ensemble. Et pourtant, on perçoit en filigrane une étrangeté sous-jacente, sans doute due à la ligne de synthé, comme si nous étions en équilibre entre la clarté et la démence. Et avec les ruptures de rythmes parsemant le morceau, on sent la musique passer d’un coté à l’autre.
    Puis, avec Where Did All The Love Go?, on atterrit de plein pied dans le rock planant que je vous énonçais, et qui rappelle ce rock anglais des années 60 rempli de LSD et commandé par le Sergent Pepper. Entièrement construit sur une nappe de synthé, tout le morceau se fait calme, sans électricité apparente : claquements de mains, cymbales… Ah, un petit riff de guitare électrique. Des violons, qui viennent et repartent. Le refrain, calme, haut, douceureux. Puis, tout à coup, tout s’arrête. Une guitare électrique et des violons jouent un thème aux allures hindoues, sans prévenir. Et puis, comme s’il ne s’était rien passé, la musique revient à la normale, une guitare acoustique en plus. Splendide.
    Pauper Asylum, on vous dit. Orgie musicale. Folie auditive. Mais attention, ce n’est pas du grand n’importe quoi pour autant, et c’est là où l’album trouve toute sa qualité : malgré son apparent grand psychédélisme non maîtrisé, tout est calibré, soigneusement réfléchi. On le voit avec Secret Alphabets ou West Ryder / Silver Bullet qui interviennent plus tard, et qui poursuivent ce thème de la « planitude extrême, dude ». Secret Alphabets est particulièrement sublime, avec son intro presque tibétaine, sa fin en forme de BO de vieux thriller des années 20, ses percussions tout en grâce et ses instruments étranges… Bordel, les mecs sont même allés chercher un sitar, on se croirait dans Paint It Black.

De l'art de varier les plaisirs.
    Parallèlement, plusieurs morceaux que l’on retrouve au début de l’album, sont beaucoup plus marqués par le rock pur, intense. Fast Fuse, en particulier, est efficace parce que rapide et immédiate. On ressent dans ces morceaux plus que dans tout autre l’influence de Dan The Automator, producteur de l’album. Arrivé alors que l’album était terminé à 75%, celui qui a co-construit le premier album de Gorillaz avec Damon Albarn a permis d’apporter une rythmique beaucoup plus franche. Il a apporté une approche plus crue, plus sèche, qui fait littéralement exploser les instruments.
    West Ryder Pauper Lunatic Asylum contient donc beaucoup de qualités, et très peu de défauts. Malheureusement, « très peu » ne signifie pas « aucun », et quelques morceaux moyens viennent ternir l’ensemble, tel que ce Vlad The Impaler sans charme. Malgré une intro Black Sabbathienne du plus bel effet, on n’a finalement affaire qu’à du rock qui peine à s’élever. A noter également la très chiante Happiness, clôturant l’album. Décidément, je ne sais pas qui a décidé que le dernier morceau d’un CD devait être une balade mollassonne et faiblarde, mais cette personne n’est pas à remercier.
    Surtout qu’on a eu droit un peu plus tôt à l’excellente Ladies and Gentleman (Roll The Dice) ou encore Thick As Thieves, une autre balade acoustique, mais celle-ci infiniment mieux menée que Happiness. Habitée par des douces percussions, des guitares sèches pleines de voluptés, et une voix pleine d’élégance, on a véritablement le joyau de l’album. Un passage serein au milieu d’un asile de fous, un monde psychotique, psychédélique, psychiquement névrotique. Et qui offre à Kasabian un univers passionnant à explorer, où seule la démence permet de se protéger de la folie.


L'album est sur Deezer