Songe d'une nuit d'automne : The Hazards Of Love, de The Decemberists
Par Anansi le mardi 14 avril 2009, 09:40 - Le canard et la musique - Lien permanent

Les membres de The Decemberists, le grand groupe "indie folk-rock from Portland" (oh yeah), sont de retour, avec une musique toujours autant littéraire et portée sur l'ambiance. Cette fois-ci, The Hazards Of Love représente un nouveau pas dans la discographie du groupe, puisqu'il s'agit carrément d'un opéra-rock très inspiré du Tommy des Who et de tous les contes de l'Angleterre victorienne. C'est couillu, franchement bien orchestré, et ça donne un disque qui ne peut s'apprécier que dans sa totalité.

De la folk épique et mélodique, ça vous dit
?
Je vous le dis, l’année 2009 sera une grande année musicale.
Jugez plutôt : rien qu’en mars, nous avons eu droit aux derniers albums de M.
Ward, PJ Harvey et The Decemberists. Tout ça sera suivi plus tard par les
prochains Bob Dylan, Arcade Fire, Wolfmother, Arctic Monkeys, ou encore le
nouveau projet de Jack White… Mais pour l’heure, revenons sur ceux dont le nom
vient du groupe de révolutionnaires ayant raté leur coup d'état contre le tsar
Nicolas 1, à savoir les Decemberists. Pour ceux qui ne les cernent pas trop, il
faut savoir que les membres de ce quintet de Portland, aux tendances folk-rock
typiques de ce coin de l’Oregon (M. Ward en vient aussi), sont en quelque sorte
des geekos ultimes : le genre de gens qui passe la plus grande partie de son
temps à lire des vieux bouquins de chevalerie, plutôt qu’à sortir en
boîte.
Ainsi, pour leur nouvel essai, on n’est pas étonné de voir
débarquer un concept album un peu fou, sorte d’hybride entre un opéra-rock et
une pièce de théâtre… Comme si Tennesee Williams écoutait le Queen du début des
années 70. The Hazards Of Love, c’est un hommage à la littérature
anglaise médiévale et aux récits arthuriens pleins de bravoures, d’amours
farouches, de gentianes en fleurs, de lacs magiques, de gentils chevaliers
blonds, et de méchantes sorcières qui mangent des bébés. On est comme ça en
Albion. Et très franchement, l’expérience vaut plus que largement le coup
d’oreille.
L’histoire regroupe ici pêle-mêle Margareth, son amant
William (un faune pouvant prendre d’autres apparences), une Reine jalouse, et
un Rake (j’ai pas la traduction en français), c’est-à-dire selon les codes du
théâtre classique un individu méchant apparaissant par deus ex machina. Et ici,
le méchant est très méchant : alors que Margareth courait vers la forêt pour
annoncer à son n’amoureux qu’elle était enceinte, le Rake la kidnappe.
Tadadaaaam. William va alors tenter de la secourir, en implorant l’aide de sa
mère, la Reine de la forêt. Pas l’agence immobilière, le truc avec plein
d’arbres.
Pas une surprise ; un simple
aboutissement.
Bon, il faut l’admettre, l’histoire vaut ce qu’elle vaut
(pas grand chose, donc), et ce n’est pas là le plus important. Malgré tout, on
peut remercier les Decemberists et leur leader, Colin Meloy, de vouloir offrir
une musique beaucoup plus littéraire que la normale. C’est une constante que
l’on retrouve depuis les débuts du groupe et The Crane Wife, leur
précédent album, était lui aussi très narratif, avec plusieurs chansons
dépassant les dix minutes… La venue d’un album complètement opéra-rock n’était
donc qu’une question de temps, finalement. Et le temps est venu, mes chers
camarades.
Mais au-delà des paroles, des personnages ou de l’histoire
en elle-même, là où The Hazards Of Love prend toute sa force, c’est
dans son ambiance. Quel panard ! Tout au long de l’heure que dure l’album (qui
est une piste unique, séparée artificiellement pour faire dix-sept morceaux),
on est véritablement emmené dans ce conte un peu bizarre, à grands coups
d’orgue de barbarie, de violons, de guitares sèches et électriques, de pianos
fous… Tout le disque baigne dans un univers particulier, ésotérique et
onirique, parfois printanier, souvent automnal. Un vrai bonheur auditif.
Alors oui, je vais être clair : ce n’est pas du tout le
genre de disque que vous écoutez à fond dans votre bagnole, ou d’une oreille
distraite alors que vous surfez sur le net. On n’est pas chez Wolfmother
(vivement leur prochain disque, tiens). Là, c’est une musique qui ne s’écoute
pas n’importe où, qui ne se grignote pas. Vous devez avoir du temps devant
vous, vous devez lui accorder l’attention qu’elle mérite. Elle vous parle.
Certains ne voudront pas l’écouter, parce qu’ils ne seront pas touchés, parce
qu’ils ne veulent pas d’une musique qui accapare toute autre activité. Mais les
personnes qui, comme moi, adorent être complètement submergées par une
partition, sans penser à rien d’autre, seront aux anges.
Comme quoi, la musique intelligente, ça
existe.
Malgré sa grande cohérence d’ensemble, The Hazards Of
Love n’en est pas moins très varié ; la folk langoureuse comme The
Hazards Of Love 1 (The Prettiest Whistles Won’t Wrestle The Thistles
Undone) accompagne le pur rock de The Queen’s Rebuke, entre
autres, sans états d’âmes. En fait, le groupe prend un malin plaisir à faire
des transitions brutes et franches entre plusieurs univers musicaux, pour mieux
marquer les personnalités des protagonistes. The Wanting Comes In Waves /
Repaid est en ce sens stupéfiante : construite comme un dialogue entre
William et sa Reine de mère, elle démarre simplement, avec une rythmique
franche marquée par un orgue, pour ensuite partir en crescendo façon Arcade
Fire, et enfin devenir du blues-folk à la guitare électrique.
Sssssplendide.
Notons d’ailleurs au passage que le groupe est accompagné
sur cet album de collègues : outre Jim James (de My Morning Jacket) et Robyn
Hitchcock, nous avons Becky Star (de Lavender Diamond) qui incarne Margareth,
et Shara Worden (de My Brightest Diamond. Décidément, les femmes aiment les
diamants, on le voit encore) qui se glisse dans la peau de la Reine. Et ça
donne lieu à de superbes moments, comme par exemple ce Isn’t It A Lovely
Night? qu’on croirait échapper de Sweeney Todd, le dernier Tim Burton.
Tout ça est mélodieux, fin et léger, sans oublier ce soupçon de noirceur qui
suffit à rendre mal à l’aise. Parfois, ce sera plus qu’un soupçon, citons par
exemple The Rake et ses percussions quasi-militaires qui
s’introduisent en fourbe dans le morceau.
Cependant, tout n’est pas parfait. Certains passages sont
plus dispensables que d’autres, à commencer par The Hazards Of Love 4 (The
Drowned) clôturant l’album. Une simple balade, sans charme, que je n’ai
écouté qu’une seule fois avant de me jurer de ne plus y revenir. Mais ça
n’empêche pas ce dernier album des Decemberists d’atteindre une excellence
qualité. Par son originalité, son ambition, son univers (impitoyaaaaaableuh) et
ses partitions finement composées, il constitue franchement une œuvre majeure
du groupe. Décidément, à Portland ils sont trop forts.
Quelques extraits de l'album
The Decemberists -
The Rake's Song
The Decemberists -
The Wanting Comes in Waves / Repaid
