Il était plusieurs fois...
    Oui, franchement, il faut le dire, l’idée de départ est turbo-puissante. Un film déconstruit, paranoïaque et schyzophrène, pour raconter la vie de Bob Dylan, il n’y a rien de plus pertinent. Parce que Dylan n’a jamais voulu être ce qu’on lui disait d’être. « Whatever people say I am, that’s what I’m not ». C’est le titre du premier album des Arctic Monkeys, ça n’a donc rien à voir, mais ça résume complètement la vie de Robert Allen Zimmerman, alias Bob Dylan, alias Jack Frost, alias le plus grand poète-folk-rockeur de la planète… A hero from Minnesota. Un homme qui n’a jamais voulu, dans toute sa carrière (qui continue encore), suivre le chemin qu’on cherchait à lui tracer.
    Et Todd Haynes, le réalisateur de Velvet Goldmine, voulait rendre hommage à cette protéiformité (bon, celui-là je le tente mais je pense même pas que ça existe. Word n’est pas content en tout cas, et me le signale en dessinant sa jolie vague rouge), avec la volonté étrange et géniale de faire incarner Bob Dylan par six personnes différentes. On mêle réalité et fiction, certains faits sont relatés tels quels, d’autres sont inventés, certains sont exagérés… On navigue dans le surréel. Dans l’ordre chronologique de la vie du vrai Dylan, nous avons tout d’abord Marcus Carl Franklin, qui joue les tout débuts de Dylan, alors qu’il n’était pas encore connu. Il venait alors de quitter son Duluth (Minnesota) natal, et racontait qu’il était allé voir Woody Guthrie à l’hôpital, ou encore qu’il jouait dans un cirque entre deux numéros de strip-tease.
    Le personnage de Jack Rollins (puis de Father John) joué par Christian Bale est lui inspiré des débuts de Dylan en tant que chanteur folk protestataire, de 1962 à 1965, et plus tard lors de sa conversion au christianisme, au début des années 80. Puis nous avons Cate Blanchett, la merveilleuse Cate Blanchett, qui joue la période la plus passionnante de l’histoire de Dylan : en 1965 et 1966, lorsqu’il arrêta le folk protestataire et se tourna vers le folk-rock électrique aux paroles poétiques et suréelles, au grand dam de ses fans (qui le sifflaient à tous ses concerts, et notamment lors du mythique Newport Folk Festival de 1965). Marrant d’ailleurs de voir que les albums aujourd’hui les plus adulés du chanteur – Highway 61 Revisited, Bringing It All Back Home, Blonde on Blonde – sont issus de cette période très conflictuelle.

Un biopic qui n'en est pas vraiment un.
    Le toujours regretté Heath Ledger endosse lui le rôle de Robbie Clark, un acteur fictif jouant le rôle de Jack Rollins (joué par Christian Bale, donc. Vous suivez ?) dans un film en cours de tournage. Son personnage permet en fait de revenir sur les années de mariage de Dylan avec Sara Lownds (1965-1977), incarnée par Charlotte Gainsbourg. Enfin, Richard Gere joue le rôle de Billy the Kid, qui correspond en fait à la période posée et plus country de Dylan (qui commença avec le film Pat Garrett & Billy the Kid pour lequel il écrivit Knockin’ On Heaven’s Door), de 1973 à nos jours, tandis que Ben Whishaw sert un peu de narrateur, avec un style inspiré des interviews données dans les années 60…
    Bref, tout ça est un joyeux bordel, et encore une fois, c’est vraiment une idée géniale de rendre compte de la vie surréelle de l’homme, plutôt que de faire un biopic classique et plat. Sauf que. Sauf que tout ne se passe pas aussi bien que je l’aurai voulu. Parce qu’à trop vouloir en faire, Todd Haynes s’est noyé dans son propre film. Résultat, le rythme en prend un coup, les longueurs sont nombreuses, et de nombreux passages paraissent au final complètement superflus. A commencer par toute l’histoire du personnage de Richard Gere, qui plombe complètement l’ensemble… Très franchement, si le film avait pu se passer de ces scènes mollassonnes et pas intéressantes pour deux ronds, ça n’aurait pas été plus mal.
    Ainsi, quand le film se finit, on ne sait pas trop quoi en penser. A cause du cheminement déstructuré de l’histoire, le résultat est inégal, passionnant par instants, ennuyeux à d’autres moments… Le manque de réel fil conducteur donne le sentiment d’avoir affaire à une œuvre bancale, qui aurait gagné à mieux maitriser sa folie pour la faire encore plus exploser. Par contre, on ne peut pas reprocher au réalisateur son originalité, bien que certaines scènes ne peuvent être comprises que si on a une certaine « culture Dylanesque », sous peine de passer à coté de milliards de référence.

Difficile à suivre si on n'est pas dans le truc.
    Cependant, et ce n’est pas une surprise, les scènes de Cate Blanchett sont merveilleuses. Non seulement l’actrice est fantastique dans son rôle du Dylan de 65 qui était passionné par son art et ses dérives et disait merde à tout le monde, mais en plus Todd Haynes filme tout ça très bien. Certains dialogues sont d’ailleurs des retranscriptions mot-à-mot de véritables interviews du chanteur, que l’on peut voir dans le docu de Martin Scorsese, No Direction Home. L’histoire d’Heath Ledger est elle aussi agréable et passionnante ; en représentant la vie privée de Dylan et pas du tout une période musicale, il offre plusieurs scènes touchantes.
    A noter également la bande originale du film, évidemment spectaculaire. Tout comme le film navigue entre le vrai et le faux, la musique est constituée de chansons originales du chanteur, et de reprises par d’autres groupes (Sonic Youth, Jim James, Cat Power, The Black Keys, The Hold Steady, Anthony & The Johnsons… Que du bon). Un supergroupe a même été monté pour l’occasion, réunissant Lee Ranaldo et Steve Shelley (Sonic Youth), Tony Garnier, Smokey Hormel et John Medeski (bassiste, guitariste et clavieriste de Dylan). On a aussi un All Along The Watchtower par Eddie Vedder, leader de Pearl Jam, pas piqué des vers mais qui se rapproche finalement plus de la reprise de Jimi Hendrix.
    Au final I’m Not There est un peu l’archétype même du petit garçon qui a plein d’idées et d’imagination mais qui a du mal à les structurer. Alors, non, il ne fait pas du mauvais travail, le blondinet. Avec sa passion et son abnégation, il parvient même à rendre une bonne copie. Mais on aurait tellement aimé qu’il fasse mieux… Parce qu’on l’en sait capable, parce que le sujet de l’interro était passionnant et que sa façon de l’aborder était complètement différente de celle de ses camarades. Peut-être trop différente ? Non, sûrement pas. On ne condamne pas la créativité. Il aurait juste fallu qu’elle soit un peu mieux canalisée, et le vingt sur vingt était assuré.