I'm Not There: Suppositions on a Film Concerning Dylan, de Todd Haynes
Par Anansi le mardi 7 avril 2009, 14:18 - Canard sur canapé - Lien permanent

Ce soir et demain, Bob Dylan est en concert au Palais des Congrès de ces veinards de parigots. Le timing est donc parfait pour vous parler de I'm Not There: Suppositions on a Film Concerning Dylan (que je vais me contenter d'appeler I'm Not There, hein), qui avait fait son petit effet à sa sortie au ciné fin 2007. Il faut dire que l'idée est originale : revenir sur la vie de Bob Dylan, en le faisant incarner par six comédiens différents (dont une comédienne), pour mieux souligner l'ambiguité de l'homme. Ouaip, c'est audacieux et plus que pertinent, et sur le papier c'est sensationnel. Malheureusement, le résultat final ne convainc pas autant que je l'aurais voulu. C'est dommage, mais c'est la vie, dude : à trop vouloir en faire, Todd Haynes s'est perdu au passage.

Il était plusieurs fois...
Oui, franchement, il faut le dire, l’idée de départ est
turbo-puissante. Un film déconstruit, paranoïaque et schyzophrène, pour
raconter la vie de Bob Dylan, il n’y a rien de plus pertinent. Parce que Dylan
n’a jamais voulu être ce qu’on lui disait d’être. « Whatever people say I
am, that’s what I’m not ». C’est le titre du premier album des Arctic
Monkeys, ça n’a donc rien à voir, mais ça résume complètement la vie de Robert
Allen Zimmerman, alias Bob Dylan, alias Jack Frost, alias le plus grand
poète-folk-rockeur de la planète… A hero from Minnesota. Un homme qui
n’a jamais voulu, dans toute sa carrière (qui continue encore), suivre le
chemin qu’on cherchait à lui tracer.
Et Todd Haynes, le réalisateur de Velvet Goldmine,
voulait rendre hommage à cette protéiformité (bon, celui-là je le tente mais je
pense même pas que ça existe. Word n’est pas content en tout cas, et me le
signale en dessinant sa jolie vague rouge), avec la volonté étrange et géniale
de faire incarner Bob Dylan par six personnes différentes. On mêle réalité et
fiction, certains faits sont relatés tels quels, d’autres sont inventés,
certains sont exagérés… On navigue dans le surréel. Dans l’ordre chronologique
de la vie du vrai Dylan, nous avons tout d’abord Marcus Carl Franklin, qui joue
les tout débuts de Dylan, alors qu’il n’était pas encore connu. Il venait alors
de quitter son Duluth (Minnesota) natal, et racontait qu’il était allé voir
Woody Guthrie à l’hôpital, ou encore qu’il jouait dans un cirque entre deux
numéros de strip-tease.
Le personnage de Jack Rollins (puis de Father John) joué par
Christian Bale est lui inspiré des débuts de Dylan en tant que chanteur folk
protestataire, de 1962 à 1965, et plus tard lors de sa conversion au
christianisme, au début des années 80. Puis nous avons Cate Blanchett, la
merveilleuse Cate Blanchett, qui joue la période la plus passionnante de
l’histoire de Dylan : en 1965 et 1966, lorsqu’il arrêta le folk protestataire
et se tourna vers le folk-rock électrique aux paroles poétiques et suréelles,
au grand dam de ses fans (qui le sifflaient à tous ses concerts, et notamment
lors du mythique Newport Folk Festival de 1965). Marrant d’ailleurs de voir que
les albums aujourd’hui les plus adulés du chanteur – Highway 61
Revisited, Bringing It All Back Home, Blonde on Blonde –
sont issus de cette période très conflictuelle.
Un
biopic qui n'en est pas vraiment un.
Le toujours regretté Heath Ledger endosse lui le rôle de
Robbie Clark, un acteur fictif jouant le rôle de Jack Rollins (joué par
Christian Bale, donc. Vous suivez ?) dans un film en cours de tournage. Son
personnage permet en fait de revenir sur les années de mariage de Dylan avec
Sara Lownds (1965-1977), incarnée par Charlotte Gainsbourg. Enfin, Richard Gere
joue le rôle de Billy the Kid, qui correspond en fait à la période posée et
plus country de Dylan (qui commença avec le film Pat Garrett & Billy
the Kid pour lequel il écrivit Knockin’ On Heaven’s Door), de
1973 à nos jours, tandis que Ben Whishaw sert un peu de narrateur, avec un
style inspiré des interviews données dans les années 60…
Bref, tout ça est un joyeux bordel, et encore une fois,
c’est vraiment une idée géniale de rendre compte de la vie surréelle de
l’homme, plutôt que de faire un biopic classique et plat. Sauf que. Sauf que
tout ne se passe pas aussi bien que je l’aurai voulu. Parce qu’à trop vouloir
en faire, Todd Haynes s’est noyé dans son propre film. Résultat, le rythme en
prend un coup, les longueurs sont nombreuses, et de nombreux passages
paraissent au final complètement superflus. A commencer par toute l’histoire du
personnage de Richard Gere, qui plombe complètement l’ensemble… Très
franchement, si le film avait pu se passer de ces scènes mollassonnes et pas
intéressantes pour deux ronds, ça n’aurait pas été plus mal.
Ainsi, quand le film se finit, on ne sait pas trop quoi en
penser. A cause du cheminement déstructuré de l’histoire, le résultat est
inégal, passionnant par instants, ennuyeux à d’autres moments… Le manque de
réel fil conducteur donne le sentiment d’avoir affaire à une œuvre bancale, qui
aurait gagné à mieux maitriser sa folie pour la faire encore plus exploser. Par
contre, on ne peut pas reprocher au réalisateur son originalité, bien que
certaines scènes ne peuvent être comprises que si on a une certaine « culture
Dylanesque », sous peine de passer à coté de milliards de référence.
Difficile à suivre si on n'est pas dans le
truc.
Cependant, et ce n’est pas une surprise, les scènes de Cate
Blanchett sont merveilleuses. Non seulement l’actrice est fantastique dans son
rôle du Dylan de 65 qui était passionné par son art et ses dérives et disait merde à tout le
monde, mais en plus Todd Haynes filme tout ça très bien. Certains dialogues
sont d’ailleurs des retranscriptions mot-à-mot de véritables interviews du
chanteur, que l’on peut voir dans le docu de Martin Scorsese, No Direction
Home. L’histoire d’Heath Ledger est elle aussi agréable et passionnante ;
en représentant la vie privée de Dylan et pas du tout une période musicale, il
offre plusieurs scènes touchantes.
A noter également la bande originale du film, évidemment
spectaculaire. Tout comme le film navigue entre le vrai et le faux, la musique
est constituée de chansons originales du chanteur, et de reprises par d’autres
groupes (Sonic Youth, Jim James, Cat Power, The Black Keys, The Hold Steady,
Anthony & The Johnsons… Que du bon). Un supergroupe a même été monté pour
l’occasion, réunissant Lee Ranaldo et Steve Shelley (Sonic Youth), Tony
Garnier, Smokey Hormel et John Medeski (bassiste, guitariste et clavieriste de
Dylan). On a aussi un All Along The Watchtower
par Eddie Vedder, leader de Pearl Jam, pas piqué des vers mais qui se
rapproche finalement plus de la reprise de Jimi Hendrix.
Au final I’m Not There est un peu l’archétype même
du petit garçon qui a plein d’idées et d’imagination mais qui a du mal à les
structurer. Alors, non, il ne fait pas du mauvais travail, le blondinet. Avec
sa passion et son abnégation, il parvient même à rendre une bonne copie. Mais
on aurait tellement aimé qu’il fasse mieux… Parce qu’on l’en sait capable,
parce que le sujet de l’interro était passionnant et que sa façon de l’aborder
était complètement différente de celle de ses camarades. Peut-être trop
différente ? Non, sûrement pas. On ne condamne pas la créativité. Il aurait
juste fallu qu’elle soit un peu mieux canalisée, et le vingt sur vingt était
assuré.
