Un scénario dans l'air du temps.
    Le Coup de Sang, un dérèglement climatique brutal et global, s’est abattu sur la Terre. La nature a tout dévasté, le monde en est foudroyé. Morcelée et craquelée par des catastrophes naturelles d’une force folle, la Terre est bouleversée : les océans prennent la place des continents, les montagnes bougent… Les humains sont plus que jamais livrés à eux-mêmes, certains se regroupant en bandes, d’autres se débrouillant seuls pour survivre, en voyageant sur les mers en bateau, unique moyen de transport fiable. Et tous, dans leur misère, tentent de rejoindre un de ces fameux Eldorados, des lieux géographiques isolés et protégés, où des sociétés s’organisent doucement.
    Pour sa nouvelle BD, Enki Bilal change totalement de sujet. Finis les délires andi-warholiens à base de métaphysique parfois incompréhensible pour beaucoup de monde, retour aux sources. Un sujet plutôt d’actualité en plus, certifié « Grenelle + », avec recommandation spéciale de Borloo et son pinard : l’environnement a fini par exploser et les humains sont obligés de gérer avec un monde absolument fou. Ainsi, comme l’explique le prologue, Animal’z débute alors que plusieurs individus essaient chacun de leur coté de joindre par bateau le Détroit D17, un passage menant à l’un des Eldorados.
    Animal’z se distingue d’emblée des dernières œuvres d’Enki Bilal (La Tétralogie Du Monstre, notamment), par une volonté d’offrir une trame scénaristique simple et directe, sans fioriture. Et le résultat est vraiment excellent. Bon, on reste avec du Bilal donc on croisera beaucoup de choses bizarres – j’y reviendrai – mais l’intrigue elle-même est simple : rejoindre un Eldorado. Le nom de ces paradis climatiques n’est d’ailleurs pas anodin : passionné par les films de Sergio Leone et toute leur iconographie, l’auteur-dessinateur écrit ici un vrai western, avec ses héros charismatiques, ses chapeaux, ses flingues, et ses duels… D’ailleurs, les héros utilisent le mot « monture » pour désigner leur bateau.

Ah maman, ces crayonnés !
    L’histoire met ainsi en scène plusieurs personnages, qui se croiseront, se recroiseront, s’uniront et se percuteront, dans la grande tradition des œuvres de l’auteur. On débute avec d’un coté Lester Outside à bord de son bateau de fortune, et de l’autre Ana Pozzano qui elle aussi voguait tranquillement sur les mers jusqu’à ce qu’un homme accoste son bateau, la frappe et la jette hors de l’embarcation. L’agresseur n’est pas ordinaire : tout comme Ana, il a la possibilité de prendre la forme d’un dauphin, grâce à un système particulier.
    Oui, encore une fois, on retrouve le thème des Hommes-animaux, avec un soupçon de robotique pour épicer le tout, véritable névrose d’Enki Bilal. On ne s’étonne alors pas de retrouver des robots-hippocampes, des homards volant en guise de partenaires, des tortues volantes… Animal’z donne une part très importante aux animaux, reflets sauvages de l’humanité, comme l’indiquent le titre et la sublissime couverture. D’ailleurs, les dessins, parlons-en : encore une fois dans une œuvre de Bilal, le graphisme est extraordinaire. Chacune des cases des 100 pages de l’album est d’une beauté à crever la gueule ouverte, sur le trottoir, la bave aux lèvres.
    On retrouve d’ailleurs la volonté de retour des sources et d’épuration ; plutôt que d’avoir opté pour son traitement habituel « dessin, encrage, peintures et traitement à l’ordinateur » pour offrir des cases très colorées et caractéristiques de l’auteur, celui-ci est allé au plus simple : crayonnés sur papier bleu-gris, pastels. Tout le livre prend donc une teinte grisâtre, bleue malade, restituant à merveille l’ambiance post-apocalyptique de l’univers. Pas de blanc, de noir, de couleur claire. Uniquement du vert-de-gris, auquel viennent se mêler des teintes subtiles de bleu et de rouge.

Quasi-sans faute.
    Ajoutez à ça le dessin prodigieux de Bilal, très ombré et paraissant à la fois détaillé et chaotique, et vous me croirez quand je vous dis qu’on peut rester bloqué un quart d’heure sur une seule case, pour voir tous les détails. C’est simplement stupéfiant de voir un dessin d’une telle qualité, en plus restitué sous sa forme la plus épurée… Bref, en gros, c’est beau quoi. Mais Animal’z n’est pas qu’un exercice de style, c’est aussi une belle histoire, passionnante de bout en bout. Une épopée écologique pleine de rage et de fureur, où les hommes sont prêts à s’entrebouffer (au sens propre du terme) pour survivre dans ces terres ravagées.
    On regrettera quand même que Bilal ne nous donne pas plus de détails sur certains éléments : qui sont ces deux mystérieux hommes sur leurs zèbres-chevaux (oui oui) qui se livrent un duel à mort ? Quelle est la cause du Coup de Sang ? En fait, l’auteur emmène directement le lecteur dans son univers, sans compromis. De même, et là c’est une bonne idée voulue par le coté western, l’intrigue ne s’éloigne jamais des personnages principaux, d’abord séparés mais ensuite regroupés. On n’a aucune idée de la situation dans le monde global, l’état des gouvernements, des politiques, tout est vu par le petit coté de la lorgnette. Une histoire à échelle humaine, pour ne pas dire humaniste.
    Au final, Animal’z est une œuvre à part dans la biblio d’Enki Bilal, qui nous avait habitué ces derniers temps à des histoires longues et complexes. Ici, il décide de tout quitter et repartir à zéro, pour écrire un one-shot dont l’unilarité simple (mais absolument pas simpliste) du scénario se reflète dans le faux minimalisme des dessins. J’aurai préféré une fin un peu moins ouverte (on croirait presque qu’elle annonce une suite) et plus franche, mais elle n’enlève en rien la qualité globale de l’œuvre, qui est énorme. Un bien beau livre, dans un bel écrin ; en somme, l’art et la manière.