"Retour à l’ensauvagement" : Animal'z, d'Enki Bilal
Par Anansi le mardi 31 mars 2009, 14:45 - Littérature et BD - Lien permanent

Après une Tétralogie Du Monstre au scénario ultra-alambiqué et aux personnages torturés, Enki Bilal revient sur le devant de la scène pour une nouvelle BD. Cette fois c'est dans un one-shot écologique qu'il se lance, pour la belle histoire d'une Terre où la nature a explosé, laissant les Hommes seuls dans leur misère. Comme d'hab avec Bilal, l'intrigue est passionnante, les dessins sont fabuleux, et le tout se lit d'une traite. Respect.

Un scénario dans l'air du
temps.
Le Coup de Sang, un dérèglement climatique brutal et global,
s’est abattu sur la Terre. La nature a tout dévasté, le monde en est foudroyé.
Morcelée et craquelée par des catastrophes naturelles d’une force folle, la
Terre est bouleversée : les océans prennent la place des continents, les
montagnes bougent… Les humains sont plus que jamais livrés à eux-mêmes,
certains se regroupant en bandes, d’autres se débrouillant seuls pour survivre,
en voyageant sur les mers en bateau, unique moyen de transport fiable. Et tous,
dans leur misère, tentent de rejoindre un de ces fameux Eldorados, des lieux
géographiques isolés et protégés, où des sociétés s’organisent doucement.
Pour sa nouvelle BD, Enki Bilal change totalement de sujet.
Finis les délires andi-warholiens à base de métaphysique parfois
incompréhensible pour beaucoup de monde, retour aux sources. Un sujet plutôt
d’actualité en plus, certifié « Grenelle + », avec recommandation spéciale de
Borloo et son pinard : l’environnement a fini par exploser et les humains sont
obligés de gérer avec un monde absolument fou. Ainsi, comme l’explique le
prologue, Animal’z débute alors que plusieurs individus essaient
chacun de leur coté de joindre par bateau le Détroit D17, un passage menant à
l’un des Eldorados.
Animal’z se distingue d’emblée des dernières œuvres
d’Enki Bilal (La Tétralogie Du
Monstre, notamment), par une volonté d’offrir une trame
scénaristique simple et directe, sans fioriture. Et le résultat est vraiment
excellent. Bon, on reste avec du Bilal donc on croisera beaucoup de choses
bizarres – j’y reviendrai – mais l’intrigue elle-même est simple : rejoindre un
Eldorado. Le nom de ces paradis climatiques n’est d’ailleurs pas anodin :
passionné par les films de Sergio Leone et toute leur iconographie,
l’auteur-dessinateur écrit ici un vrai western, avec ses héros charismatiques,
ses chapeaux, ses flingues, et ses duels… D’ailleurs, les héros utilisent le
mot « monture » pour désigner leur bateau.
Ah maman, ces crayonnés !
L’histoire met ainsi en scène plusieurs personnages, qui se
croiseront, se recroiseront, s’uniront et se percuteront, dans la grande
tradition des œuvres de l’auteur. On débute avec d’un coté Lester Outside à
bord de son bateau de fortune, et de l’autre Ana Pozzano qui elle aussi voguait
tranquillement sur les mers jusqu’à ce qu’un homme accoste son bateau, la
frappe et la jette hors de l’embarcation. L’agresseur n’est pas ordinaire :
tout comme Ana, il a la possibilité de prendre la forme d’un dauphin, grâce à
un système particulier.
Oui, encore une fois, on retrouve le thème des
Hommes-animaux, avec un soupçon de robotique pour épicer le tout, véritable
névrose d’Enki Bilal. On ne s’étonne alors pas de retrouver des
robots-hippocampes, des homards volant en guise de partenaires, des tortues
volantes… Animal’z donne une part très importante aux animaux, reflets
sauvages de l’humanité, comme l’indiquent le titre et la sublissime couverture.
D’ailleurs, les dessins, parlons-en : encore une fois dans une œuvre de Bilal,
le graphisme est extraordinaire. Chacune des cases des 100 pages de l’album est
d’une beauté à crever la gueule ouverte, sur le trottoir, la bave aux
lèvres.
On retrouve d’ailleurs la volonté de retour des sources et
d’épuration ; plutôt que d’avoir opté pour son traitement habituel « dessin,
encrage, peintures et traitement à l’ordinateur » pour offrir des cases très
colorées et caractéristiques de l’auteur, celui-ci est allé au plus simple :
crayonnés sur papier bleu-gris, pastels. Tout le livre prend donc une teinte
grisâtre, bleue malade, restituant à merveille l’ambiance post-apocalyptique de
l’univers. Pas de blanc, de noir, de couleur claire. Uniquement du
vert-de-gris, auquel viennent se mêler des teintes subtiles de bleu et de
rouge.
Quasi-sans faute.
Ajoutez à ça le dessin prodigieux de Bilal, très ombré et
paraissant à la fois détaillé et chaotique, et vous me croirez quand je vous
dis qu’on peut rester bloqué un quart d’heure sur une seule case, pour voir
tous les détails. C’est simplement stupéfiant de voir un dessin d’une telle
qualité, en plus restitué sous sa forme la plus épurée… Bref, en gros, c’est
beau quoi. Mais Animal’z n’est pas qu’un exercice de style, c’est
aussi une belle histoire, passionnante de bout en bout. Une épopée écologique
pleine de rage et de fureur, où les hommes sont prêts à s’entrebouffer (au sens
propre du terme) pour survivre dans ces terres ravagées.
On regrettera quand même que Bilal ne nous donne pas plus de
détails sur certains éléments : qui sont ces deux mystérieux hommes sur leurs
zèbres-chevaux (oui oui) qui se livrent un duel à mort ? Quelle est la cause du
Coup de Sang ? En fait, l’auteur emmène directement le lecteur dans son
univers, sans compromis. De même, et là c’est une bonne idée voulue par le coté
western, l’intrigue ne s’éloigne jamais des personnages principaux, d’abord
séparés mais ensuite regroupés. On n’a aucune idée de la situation dans le
monde global, l’état des gouvernements, des politiques, tout est vu par le
petit coté de la lorgnette. Une histoire à échelle humaine, pour ne pas dire
humaniste.
Au final, Animal’z est une œuvre à part dans la
biblio d’Enki Bilal, qui nous avait habitué ces derniers temps à des histoires
longues et complexes. Ici, il décide de tout quitter et repartir à zéro, pour
écrire un one-shot dont l’unilarité simple (mais absolument pas simpliste) du
scénario se reflète dans le faux minimalisme des dessins. J’aurai préféré une
fin un peu moins ouverte (on croirait presque qu’elle annonce une suite) et
plus franche, mais elle n’enlève en rien la qualité globale de l’œuvre, qui est
énorme. Un bien beau livre, dans un bel écrin ; en somme, l’art et la
manière.
