Le Prestige, de Christopher Priest
Par Anansi le mercredi 25 mars 2009, 16:58 - Littérature et BD - Lien permanent

Le Prestige m'a mis dans une situation que je n'avais pas encore connue : lire un livre après en avoir vu la version cinématographique. Heureusement, le livre est tellement passionnant que, même si on a déjà vu le film qu'en a fait Christopher Nolan, le plaisir est intact et constant. Avec un rythme effréné, on suit les aventures et déboires de ces deux prestidigitateurs anglais du XIXème siècle, l'histoire de leur rivalité sanglante, et de leur course à la célébrité. Rapport à l'autre, réalité tronquée, dédoublements, questionnements sur la vie et la mort... On retrouve ici les névroses de Christopher Priest, au cœur d'une Angleterre victorienne drapée d'un mystère élégant, dans un univers rarement traité en littérature SF. Un bonheur intégral.

« Je est un autre. » Arthur Rimbaud
« I wish someone would have mentioned it to me earlier. » Bob Dylan
Un scénario original, et pourtant tellement
évident.
Dans toute sa bibliographie, Christopher Priest a toujours
exploré les thèmes des faux-semblants, des apparences trompeuses. Que cela
prenne la forme de jumeaux dont les vies s’imbriquent (La Séparation),
ou de réalités virtuelles en dualité avec le monde réel (La
Fontaine Pétrifiante, ExistenZ, Les Extrêmes…), le
thème de la tromperie est cher à l’auteur. Rien n’est ce qu’il semble être. Ne
fait pas confiance à ce que tu vois. La réalité est multiple, le faux peut être
vrai, et vice-versa. Les œuvres de l’auteur anglais, bien que faisant partie du
domaine de la science-fiction, sont donc très souvent transversales, et
empruntent autant aux polars et à d’autres littératures « classiques » qu’à
l’imaginaire pur.
En ce sens, Le Prestige représente la quintessence
de l’écriture de Priest. En effet, quoi de mieux pour parler d’illusions, de
doubles et de tromperies, que de narrer l’histoire de deux prestidigitateurs ?
Des individus dont le travail-même est de tromper les apparences, pour réaliser
l’impossible. L’idée de pénétrer ainsi le royaume de la prestidigitation, très
rarement utilisé dans la littérature fantastique (pour ne pas dire pratiquement
jamais), est brillantissime, et l’auteur arrive très vite à nous captiver pour
ce monde aux apparences enchanteresses et magiques, mais renfermant uniquement
des mécanismes, des rouages et des trappes secrètes. Comme Neil Gaiman l’a dit
: « si vous voulez faire rêver, un miroir et de la fumée suffisent ».
Le livre débute à notre époque, alors que Andrew Westley,
reporter débutant, est envoyé dans le Derbyshire afin d’enquêter sur un étrange
cas d’ubiquité dans une secte. Andrew n’est pas insensible à l’affaire : enfant
adopté, il ressent en permanence la présence psychique et même physique de son
jumeau, qui n’existe pourtant pas (et les rapports de naissance sont là pour le
prouver). Mais très vite, Andrew se rend compte que le fameux cas d’ubiquité
pour lequel il s’est déplacé n’est en fait qu’un coup monté, une histoire
inventée par une certaine Kate Angier, qui désire le voir à l’abri des
regards.
Une intrigue à géométrie
variable.
Elle lui annonce alors qu’il s’appelle en réalité Andrew
Borden, et qu’une guerre oppose leur famille depuis la fin du XIXème siècle,
lorsque deux prestidigitateurs s’étaient voués une haine farouche : Alfred
Borden et Rupert Angier. L’objet de la rivalité est au départ illusoire, mais
bien vite il va se transformer, à cause des malentendus, de la simple nature
belliqueuse de l’homme, et de la jalousie. Parce que chacun cherche à savoir
les secrets de l’autre, ces secrets si importants pour les magiciens. Le
Prestige base ainsi sa chronologie sur deux niveaux : l’histoire actuelle
d’Andrew et Kate, à laquelle s’ajoute l’histoire des deux magiciens du XIXème
siècle par le biais de leurs journaux intimes.
Avec un sens du rythme épatant et beaucoup plus maîtrisé que
sur La
Fontaine Pétrifiante, Priest parvient à véritablement nous passionner
pour ces deux hommes. Comment deux magiciens aussi célèbres, qui auraient très
bien pu collaborer ensemble, en sont venus à se détester autant ? Pourquoi
cette rivalité ? Quels sont leurs secrets ? Évidemment, comme toujours, Priest
ne nous donne pas de réponse claire à ces questions, bien loin de là. Au
contraire, il ne nous donne que quelques éléments, distillés au gré des pages
des journaux intimes des deux hommes. Au lecteur de faire les liens. De plus,
on apprend bien vite que les évènements-mêmes ne sont pas à prendre pour argent
comptant, parce qu’ils sont racontés d’un point de vue totalement
subjectif.
En effet, comme il adore à le faire, l’auteur ne se place
absolument pas en observateur objectif, mais nous laisse découvrir toute
l’histoire du point de vue de ses héros, avec leurs à-prioris et leurs
partialités. Ainsi, alors que l’on pourrait croire que suivre la même intrigue
de deux points de vue différents pouvait être redondant, on est en réalité
captivé par de bout en bout, les retournements de situations et autres
révélations s’enchaînant à une vitesse incroyable durant les 500 pages. Le
livre ne souffre à aucun moment de longueurs excessives et Priest, avec sa
plume légère et fluide, a fait des merveilles.
L'écriture est constamment maitrisée,
fluide.
C’est avec délectation que l’on suit ainsi les parcours
respectifs des deux hommes, leurs ambitions pour être le plus grand
prestidigitateur de Grande-Bretagne, ainsi que leur rivalité naissante. Une
inimitié forgée au départ sur de la jalousie autour du Nouvel Homme Transporté
(un tour de téléportation, apparemment inexplicable), mais aussi sur de simples
coïncidences. A ce titre, le livre de Priest est très noir : quoiqu’il se
passe, la réconciliation ne peut aboutir. Alors chaque magicien sabote le
travail de l’autre, tente de percer ses secrets à jour, conscient qu’il veut
lui nuire, malgré certains remords parfois écrits dans leurs journaux. Une
haine qui va ensuite perdurer au fil des âges, jusqu’à aujourd’hui.
On se rend alors compte des répercussions du combat entre
les deux hommes, chacun voulant faire mieux, encore et encore… Et on découvre
le rôle exact de Nikola Tesla, inventeur et ingénieur croate, à un moment du
livre où la magie va s’allier à une de ses grandes amies, très présente dans
les œuvres de Priest (Le Monde
Inverti, par exemple) : la science. S’ensuivront des conséquences
dramatiques, en boule de neige, qui vont non seulement tout chambouler au
XIXème siècle, mais aussi à notre époque.
Avec Le Prestige, Christopher Priest signe donc un
livre d’une excellence rare, et qui représente une œuvre majeure dans sa
bibliographie. En explorant le monde de la magie à l’époque victorienne, il
dépeint un monde sombre et éthéré, fait de faux-semblants et de manipulations,
où le lecteur est sans cesse emmené sur des fausses pistes. Même en ayant vu le
film, le livre possède tellement de tissus scénaristiques que les révélations
sont très nombreuses, et parviennent à captiver le lecteur du début à la fin.
On ne peut tout simplement pas décrocher, car on est émerveillé par ce tour de
magie si bien mené par Priest, cette prestidigitation qui nous a emmenés
exactement là où elle voulait. Jusqu’au Prestige final, ce moment où l’on
découvre l’effet, le résultat de l’illusion. Alors, on fait comme les autres
spectateurs : on applaudit.

Commentaires
Yavait un livre ? Yavait un livre ? Yavait un livre ?
...
Je reviens, faut que je passe à la Fnac..
Plus sérieusement, après Neil Gaiman et la Horde du Contrevent (qui restera jusqu'à nouvel ordre le meilleur livre que j'ai jamais lu), je pense que je peux te faire confiance sur tes goûts littéraires. J'ai adoré ce film, aussi *.*
Hé ouais y'avait un livre ! C'est clair que le film est fantastique, et le livre l'est tout autant. T'as raison, jette-toi dans la première FNAC qui vient, tu devrais pas le regretter, ça se lit comme du petit pain (ouais, bon, la comparaison est pourrie, mais tu vois le truc) !
"la Horde du Contrevent (qui restera jusqu'à nouvel ordre le meilleur livre que j'ai jamais lu)"
Pareil pour moi