« Je est un autre. » Arthur Rimbaud

« I wish someone would have mentioned it to me earlier. » Bob Dylan


Un scénario original, et pourtant tellement évident.
    Dans toute sa bibliographie, Christopher Priest a toujours exploré les thèmes des faux-semblants, des apparences trompeuses. Que cela prenne la forme de jumeaux dont les vies s’imbriquent (La Séparation), ou de réalités virtuelles en dualité avec le monde réel (La Fontaine Pétrifiante, ExistenZ, Les Extrêmes…), le thème de la tromperie est cher à l’auteur. Rien n’est ce qu’il semble être. Ne fait pas confiance à ce que tu vois. La réalité est multiple, le faux peut être vrai, et vice-versa. Les œuvres de l’auteur anglais, bien que faisant partie du domaine de la science-fiction, sont donc très souvent transversales, et empruntent autant aux polars et à d’autres littératures « classiques » qu’à l’imaginaire pur.
    En ce sens, Le Prestige représente la quintessence de l’écriture de Priest. En effet, quoi de mieux pour parler d’illusions, de doubles et de tromperies, que de narrer l’histoire de deux prestidigitateurs ? Des individus dont le travail-même est de tromper les apparences, pour réaliser l’impossible. L’idée de pénétrer ainsi le royaume de la prestidigitation, très rarement utilisé dans la littérature fantastique (pour ne pas dire pratiquement jamais), est brillantissime, et l’auteur arrive très vite à nous captiver pour ce monde aux apparences enchanteresses et magiques, mais renfermant uniquement des mécanismes, des rouages et des trappes secrètes. Comme Neil Gaiman l’a dit : « si vous voulez faire rêver, un miroir et de la fumée suffisent ».
    Le livre débute à notre époque, alors que Andrew Westley, reporter débutant, est envoyé dans le Derbyshire afin d’enquêter sur un étrange cas d’ubiquité dans une secte. Andrew n’est pas insensible à l’affaire : enfant adopté, il ressent en permanence la présence psychique et même physique de son jumeau, qui n’existe pourtant pas (et les rapports de naissance sont là pour le prouver). Mais très vite, Andrew se rend compte que le fameux cas d’ubiquité pour lequel il s’est déplacé n’est en fait qu’un coup monté, une histoire inventée par une certaine Kate Angier, qui désire le voir à l’abri des regards.

Une intrigue à géométrie variable.
    Elle lui annonce alors qu’il s’appelle en réalité Andrew Borden, et qu’une guerre oppose leur famille depuis la fin du XIXème siècle, lorsque deux prestidigitateurs s’étaient voués une haine farouche : Alfred Borden et Rupert Angier. L’objet de la rivalité est au départ illusoire, mais bien vite il va se transformer, à cause des malentendus, de la simple nature belliqueuse de l’homme, et de la jalousie. Parce que chacun cherche à savoir les secrets de l’autre, ces secrets si importants pour les magiciens. Le Prestige base ainsi sa chronologie sur deux niveaux : l’histoire actuelle d’Andrew et Kate, à laquelle s’ajoute l’histoire des deux magiciens du XIXème siècle par le biais de leurs journaux intimes.
    Avec un sens du rythme épatant et beaucoup plus maîtrisé que sur La Fontaine Pétrifiante, Priest parvient à véritablement nous passionner pour ces deux hommes. Comment deux magiciens aussi célèbres, qui auraient très bien pu collaborer ensemble, en sont venus à se détester autant ? Pourquoi cette rivalité ? Quels sont leurs secrets ? Évidemment, comme toujours, Priest ne nous donne pas de réponse claire à ces questions, bien loin de là. Au contraire, il ne nous donne que quelques éléments, distillés au gré des pages des journaux intimes des deux hommes. Au lecteur de faire les liens. De plus, on apprend bien vite que les évènements-mêmes ne sont pas à prendre pour argent comptant, parce qu’ils sont racontés d’un point de vue totalement subjectif.
    En effet, comme il adore à le faire, l’auteur ne se place absolument pas en observateur objectif, mais nous laisse découvrir toute l’histoire du point de vue de ses héros, avec leurs à-prioris et leurs partialités. Ainsi, alors que l’on pourrait croire que suivre la même intrigue de deux points de vue différents pouvait être redondant, on est en réalité captivé par de bout en bout, les retournements de situations et autres révélations s’enchaînant à une vitesse incroyable durant les 500 pages. Le livre ne souffre à aucun moment de longueurs excessives et Priest, avec sa plume légère et fluide, a fait des merveilles.

L'écriture est constamment maitrisée, fluide.
    C’est avec délectation que l’on suit ainsi les parcours respectifs des deux hommes, leurs ambitions pour être le plus grand prestidigitateur de Grande-Bretagne, ainsi que leur rivalité naissante. Une inimitié forgée au départ sur de la jalousie autour du Nouvel Homme Transporté (un tour de téléportation, apparemment inexplicable), mais aussi sur de simples coïncidences. A ce titre, le livre de Priest est très noir : quoiqu’il se passe, la réconciliation ne peut aboutir. Alors chaque magicien sabote le travail de l’autre, tente de percer ses secrets à jour, conscient qu’il veut lui nuire, malgré certains remords parfois écrits dans leurs journaux. Une haine qui va ensuite perdurer au fil des âges, jusqu’à aujourd’hui.
    On se rend alors compte des répercussions du combat entre les deux hommes, chacun voulant faire mieux, encore et encore… Et on découvre le rôle exact de Nikola Tesla, inventeur et ingénieur croate, à un moment du livre où la magie va s’allier à une de ses grandes amies, très présente dans les œuvres de Priest (Le Monde Inverti, par exemple) : la science. S’ensuivront des conséquences dramatiques, en boule de neige, qui vont non seulement tout chambouler au XIXème siècle, mais aussi à notre époque.
    Avec Le Prestige, Christopher Priest signe donc un livre d’une excellence rare, et qui représente une œuvre majeure dans sa bibliographie. En explorant le monde de la magie à l’époque victorienne, il dépeint un monde sombre et éthéré, fait de faux-semblants et de manipulations, où le lecteur est sans cesse emmené sur des fausses pistes. Même en ayant vu le film, le livre possède tellement de tissus scénaristiques que les révélations sont très nombreuses, et parviennent à captiver le lecteur du début à la fin. On ne peut tout simplement pas décrocher, car on est émerveillé par ce tour de magie si bien mené par Priest, cette prestidigitation qui nous a emmenés exactement là où elle voulait. Jusqu’au Prestige final, ce moment où l’on découvre l’effet, le résultat de l’illusion. Alors, on fait comme les autres spectateurs : on applaudit.