Bienvenue dans un autre monde : Hold Time, de M. Ward
Par Anansi le lundi 16 mars 2009, 13:33 - Le canard et la musique - Lien permanent

« Tiens, vous êtes l’un des rares à ne pas nous acheter l’album de U2. Il est extraordinaire, pourtant. » Voilà ce que m’a dit le vendeur de chez Virgin quand je suis arrivé à la caisse avec mon CD. Ah ah. Gros naze. Tu en veux, un album extraordinaire, de la belle et grande musique, celle qui t’emporte loin, qui te prend dans ses bras et qui t’emmène tout là-haut ? Alors pose-toi, sers-toi un thé vert, et écoute Hold Time, le dernier album du géant Matt Ward. Et comprend.

La folk music dans ce qu'elle a plus
beau.
Si vous lisez ce site un petit peu régulièrement et que vous
faites attention à ce que vous lisez, vous devriez déjà avoir entendu parler de
Matt Ward, aussi connu sous son nom de scène, M. Ward (ouais, il a cherché
l’originalité pour le coup). En effet, Ward est le « him » dans le groupe
She
& Him, qui nous avait livré l’année dernière un album merveilleux. Du folk langoureux et
rythmé, coloré comme un bonbon. Une sorte de Harlequin musical en quelque
sorte, porté par M. Ward et Zooey Deschanel, pour ce qui restera comme mon
véritable album coup de cœur de l’année dernière, le seul disque avec Dig
Out Your Soul que je ne me lasse pas d’écouter, encore et encore.
Ainsi, revoilà l'homme de Portland pour son septième album
solo, avec Hold Time, sorti le 17 février dernier. Et encore une fois,
je ne peux pas m’empêcher d’être bluffé par ce qu’il a réussi. Hold
Time, c’est un véritable instant de plaisir musical, où tout a l’air
simple et doux, mais où se cache en réalité un talent de composition absolument
prodigieux. Tour à tour joyeux, triste, nostalgique, insouciant, méditatif,
l’album brasse tous les sentiments humains, comme s’il retenait effectivement
le temps. Une parenthèse d’introspection, où l’artiste nous guide comme il le
veut, parfois seul avec sa guitare, parfois accompagné de tout un orchestre…
Dylan n’est pas loin.
La comparaison avec ce qui est sans aucun doute possible le
plus grand songwriter de la planète et la plus grande merveille que le folk ait
pu nous donner, n’est pas fortuite. En effet, Matt Ward est un véritable enfant
du folk, porté par Dylan et Johnny Cash. Il porte ainsi une grande attention à
ses textes, mais également à ses compositions : jamais une guitare n’est en
trop, tout s’imbrique magistralement, chaque instrument trouve sa place dans la
partition et offre à la mélodie une sublime symphonie. Oui, avec Hold
Time, M. Ward prouve encore une fois qu’il est l’un des meilleurs
compositeurs de la planète.
Le sens du détail.
En ce sens, Stars Of Leo, morceau que l’on trouve
sans surprise en plein milieu de l’album, résume parfaitement l’approche de
l’artiste. Une simple intro guitare-piano, pour ensuite laisser la (sublime)
voix grave de crooner de Ward être portée par une seule guitare… Puis, le
refrain arrivant, un subtil travail sur la voix du chanteur, et un petit rythme
de cymbales… Et, soudain, lorsque le deuxième couplet commence, les autres
guitares arrivent, la batterie résonne, tout cela explose avec joie, tandis que
la voix du chanteur n’a pas bougé d’un iota. Tout est dans la dualité entre le
graduel, l’élégant, et la soudaine explosion d’un monde en émoi.
Ward l’a bien compris, et depuis un moment : pour faire un
musique touchante, qui va emmener la personne qui l’écoute au septième ciel et
lui offrir un nouveau monde dans lequel s’épanouir, il faut lui créer un
univers à la fois doux et rythmé. Tout est dans le rythme : il constitue un
élément indispensable, auquel on se raccroche, et c’est lui qui est cet élément
hypnotiseur, qui captive la personne suffisamment réceptive et lui offre cette
opportunité de découvrir de nouvelles choses. Et cela, on le ressent dès le
premier morceau de l’album, For Beginners. Quelques guitares sèches,
cette magnifique voix travaillée du chanteur, et c’est parti. Viennent ensuite
quelques clappements de mains, mais rien de plus. Tout est subtil, sans
batterie.
Ensuite, comme s’il nous souriait, Ward fait commencer son
deuxième morceau, Never Had Nobody Like You, par les deux instruments
qui n’étaient pas encore là : la batterie et la guitare électrique. Encore une
fois, le rythme guide le tout, portant la voix joyeuse de Ward, accompagnée
ensuite par les chœurs de Zooey Deschanel qui vient voir son pote. Un piano
par-ci, une guitare sèche par-là… Encore une fois, le sens du détail de Ward
est hallucinant, et marque tout l’album : tout est fait par petites touches,
certains instruments ou riffs ne pouvant être entendus que si on leur prête
véritablement attention. Si l’on est dans le monde que l’on a façonné pour
nous, pierre après pierre, brique après brique.
Un album aux influences diverses mais
cohérentes.
Et finalement, c’est tout naturellement que l’on se rend
compte que Hold Time, chanson-titre de l’album, est quasiment
instrumentale. Ici, la voix de Ward se pose comme un instrument parmi d’autres.
Virevoltant, légère comme le vent, la chanson se ressent plus qu’elle ne
s’écoute. Le piano et le violon offrent du souffle à la composition, lui
octroyant cette légèreté, cette douceur soyeuse. On retrouve évidemment cette
délicatesse à d’autres reprises dans l’album, comme par exemple avec One
Hundred Million Years, entièrement guitare-voix, dont l’élégance s’allie à
un rythme entêtant dont on ne peut pas se défaire, pour notre plus grand
bien.
Ou avec Blake’s View, sublime instant plein de
poésie où Ward nous affirme que “Birth is just a chorus, death is just a
verse, in the great song of spring that the mockingbirds sing.” Et puis,
régulièrement, avec des morceaux comme To Save Me, Rave On
(featuring encore Zooey Deschanel) ou l’extraordinaire Epistemology,
l’album flirtera plus la pop-folk, ou vers la subtile folk de crooner qu’un
certain Frank Sinatra nous offrait. Pour finir avec un Outro
prodigieux, reprise instrumentale de I’m A Fool To Want You, chanson
de… Frank Sinatra. CQFD. Une chanson très mélancolique, du moins dans sa
version originale, Sinatra l’ayant écrit après sa rupture avec Ava
Gardner.
En somme, Hold Time est un disque-univers, un album
désincarné où la folk se mêle au blues, à la pop ou à la country… L’ensemble
reste pourtant cohérent du début à la fin, forgé grâce au travail de M. Ward
qui construit ses mélodies comme des horloges. Sans verser à aucun moment dans
des excès lyriques moralisateurs, Ward travaille avec timidité, dépoussiérant
le monde, comme s’il ne faisait que dévoiler un univers qui était là depuis
longtemps, et n’attendait que sa découverte. Alors, quand il éclate à notre
face, plein de beauté sauvage et délicate, on ne peut que s’y perdre, dans cet
univers. Parce qu’on y est tellement bien…
Quelques extraits de l'album
M. Ward -
Stars Of Leo
M. Ward -
Epistemology
M. Ward - To Save Me (live)
She & Him - Black Hole (live)
