La folk music dans ce qu'elle a plus beau.
    Si vous lisez ce site un petit peu régulièrement et que vous faites attention à ce que vous lisez, vous devriez déjà avoir entendu parler de Matt Ward, aussi connu sous son nom de scène, M. Ward (ouais, il a cherché l’originalité pour le coup). En effet, Ward est le « him » dans le groupe She & Him, qui nous avait livré l’année dernière un album merveilleux. Du folk langoureux et rythmé, coloré comme un bonbon. Une sorte de Harlequin musical en quelque sorte, porté par M. Ward et Zooey Deschanel, pour ce qui restera comme mon véritable album coup de cœur de l’année dernière, le seul disque avec Dig Out Your Soul que je ne me lasse pas d’écouter, encore et encore.
    Ainsi, revoilà l'homme de Portland pour son septième album solo, avec Hold Time, sorti le 17 février dernier. Et encore une fois, je ne peux pas m’empêcher d’être bluffé par ce qu’il a réussi. Hold Time, c’est un véritable instant de plaisir musical, où tout a l’air simple et doux, mais où se cache en réalité un talent de composition absolument prodigieux. Tour à tour joyeux, triste, nostalgique, insouciant, méditatif, l’album brasse tous les sentiments humains, comme s’il retenait effectivement le temps. Une parenthèse d’introspection, où l’artiste nous guide comme il le veut, parfois seul avec sa guitare, parfois accompagné de tout un orchestre… Dylan n’est pas loin.
    La comparaison avec ce qui est sans aucun doute possible le plus grand songwriter de la planète et la plus grande merveille que le folk ait pu nous donner, n’est pas fortuite. En effet, Matt Ward est un véritable enfant du folk, porté par Dylan et Johnny Cash. Il porte ainsi une grande attention à ses textes, mais également à ses compositions : jamais une guitare n’est en trop, tout s’imbrique magistralement, chaque instrument trouve sa place dans la partition et offre à la mélodie une sublime symphonie. Oui, avec Hold Time, M. Ward prouve encore une fois qu’il est l’un des meilleurs compositeurs de la planète.

Le sens du détail.
    En ce sens, Stars Of Leo, morceau que l’on trouve sans surprise en plein milieu de l’album, résume parfaitement l’approche de l’artiste. Une simple intro guitare-piano, pour ensuite laisser la (sublime) voix grave de crooner de Ward être portée par une seule guitare… Puis, le refrain arrivant, un subtil travail sur la voix du chanteur, et un petit rythme de cymbales… Et, soudain, lorsque le deuxième couplet commence, les autres guitares arrivent, la batterie résonne, tout cela explose avec joie, tandis que la voix du chanteur n’a pas bougé d’un iota. Tout est dans la dualité entre le graduel, l’élégant, et la soudaine explosion d’un monde en émoi.
    Ward l’a bien compris, et depuis un moment : pour faire un musique touchante, qui va emmener la personne qui l’écoute au septième ciel et lui offrir un nouveau monde dans lequel s’épanouir, il faut lui créer un univers à la fois doux et rythmé. Tout est dans le rythme : il constitue un élément indispensable, auquel on se raccroche, et c’est lui qui est cet élément hypnotiseur, qui captive la personne suffisamment réceptive et lui offre cette opportunité de découvrir de nouvelles choses. Et cela, on le ressent dès le premier morceau de l’album, For Beginners. Quelques guitares sèches, cette magnifique voix travaillée du chanteur, et c’est parti. Viennent ensuite quelques clappements de mains, mais rien de plus. Tout est subtil, sans batterie.
    Ensuite, comme s’il nous souriait, Ward fait commencer son deuxième morceau, Never Had Nobody Like You, par les deux instruments qui n’étaient pas encore là : la batterie et la guitare électrique. Encore une fois, le rythme guide le tout, portant la voix joyeuse de Ward, accompagnée ensuite par les chœurs de Zooey Deschanel qui vient voir son pote. Un piano par-ci, une guitare sèche par-là… Encore une fois, le sens du détail de Ward est hallucinant, et marque tout l’album : tout est fait par petites touches, certains instruments ou riffs ne pouvant être entendus que si on leur prête véritablement attention. Si l’on est dans le monde que l’on a façonné pour nous, pierre après pierre, brique après brique.

Un album aux influences diverses mais cohérentes.
    Et finalement, c’est tout naturellement que l’on se rend compte que Hold Time, chanson-titre de l’album, est quasiment instrumentale. Ici, la voix de Ward se pose comme un instrument parmi d’autres. Virevoltant, légère comme le vent, la chanson se ressent plus qu’elle ne s’écoute. Le piano et le violon offrent du souffle à la composition, lui octroyant cette légèreté, cette douceur soyeuse. On retrouve évidemment cette délicatesse à d’autres reprises dans l’album, comme par exemple avec One Hundred Million Years, entièrement guitare-voix, dont l’élégance s’allie à un rythme entêtant dont on ne peut pas se défaire, pour notre plus grand bien.
    Ou avec Blake’s View, sublime instant plein de poésie où Ward nous affirme que “Birth is just a chorus, death is just a verse, in the great song of spring that the mockingbirds sing.” Et puis, régulièrement, avec des morceaux comme To Save Me, Rave On (featuring encore Zooey Deschanel) ou l’extraordinaire Epistemology, l’album flirtera plus la pop-folk, ou vers la subtile folk de crooner qu’un certain Frank Sinatra nous offrait. Pour finir avec un Outro prodigieux, reprise instrumentale de I’m A Fool To Want You, chanson de… Frank Sinatra. CQFD. Une chanson très mélancolique, du moins dans sa version originale, Sinatra l’ayant écrit après sa rupture avec Ava Gardner.
    En somme, Hold Time est un disque-univers, un album désincarné où la folk se mêle au blues, à la pop ou à la country… L’ensemble reste pourtant cohérent du début à la fin, forgé grâce au travail de M. Ward qui construit ses mélodies comme des horloges. Sans verser à aucun moment dans des excès lyriques moralisateurs, Ward travaille avec timidité, dépoussiérant le monde, comme s’il ne faisait que dévoiler un univers qui était là depuis longtemps, et n’attendait que sa découverte. Alors, quand il éclate à notre face, plein de beauté sauvage et délicate, on ne peut que s’y perdre, dans cet univers. Parce qu’on y est tellement bien…

    Quelques extraits de l'album



M. Ward - Stars Of Leo


M. Ward - Epistemology



M. Ward - To Save Me (live)


She & Him - Black Hole (live)