Une oeuvre intouchable.
    Watchmen, c’est un monument de la bande dessinée moderne. Une véritable révolution du média, qui avait tout bouleversée lors de sa sortie en 1986, et qui est encore reconnue aujourd’hui comme un chef-d’œuvre. C’est simple : avec le Sandman de Neil Gaiman, il s’agit du meilleur comics que j’ai pu lire. Et d’ailleurs, on peut noter que Watchmen est la seule BD à avoir reçu le prix Hugo, distinction normalement uniquement réservée aux œuvres littéraires… Ça en dit long. Alors, évidemment, l’annonce de son adaptation au cinéma n’était pas passée inaperçue. On touche à un monument.
    Le fait que cette adaptation ait mis si longtemps à arriver provient de la difficulté du matériau original ; des dizaines de personnages, chacun jonglant entre sa vie passée et présente, dans une amérique uchronique des années 80 en proie avec une guerre froide qui risque d’éclater sous peu… L’intrigue de Watchmen est véritablement foisonnante, et c’est ce qui fait son extrême qualité. D’un point de vue visuel, c’est là aussi très développé, comme le veulent les codes des comics. Ainsi, alors que personne ne s’était encore risqué à adapter cette complexité narrative et visuelle au cinéma, voilà qu’un studio s’y colle, profitant évidemment de la mode des adaptations de bande dessinée sur le grand écran.
    Le pari est donc de taille pour Zack Snyder, réalisateur hypé par excellence. L’a-t-il réussi ? En partie, oui. Mais en partie seulement. Néanmoins, contrairement à toutes les autres adaptations des œuvres d’Alan Moore (La League des Gentlemen Extraordinaires, From Hell…), Watchmen est loin d’être un mauvais film. Il est même très bon, en fait. Il est certes loin d’avoir la même grandeur que la BD originale (évidemment), mais le réalisateur l’a suivi à la lettre, avec une fidélité ahurissante. Subsiste tout de même cette désagréable sensation que, si Snyder en avait moins fait sur les effets spéciaux et s’était plus plongé dans la psychologie de son univers et ses personnages, le film aurait été vraiment excellent.

Une adaptation extrêmement fidèle.
    Revenons sur le scénario, pour ceux qui ne sont pas du tout familier avec l’œuvre. Watchmen se déroule en 1985, et débute avec l’assassinat d’un homme. Ce n’est pas n’importe qui ; il s’agit d’Edward Blake, également surnommé le Comédien, qui faisait partie dans les années 70 d’une association de héros costumés qui faisait régner la justice, les Watchmen. Depuis leur retraite forcée par un décret gouvernemental en 1977, ces héros sont fatigués, loins de toutes ambitions héroïques, et restent tranquillement chez eux ou travaillent. Ils sont rangés, ont dévoilé leur identité, et mènent des vies paisibles, jusqu’à l’assassinat précité.
    Le récit croise plusieurs échelles temporelles : l’époque actuelle, où l’on retrouve des héros blasés mais déterminés à retrouver l’assassin du Comédien, est entrecoupée de flash-backs permettant de revivre certaines étapes primordiales de la vie de chaque personnage, afin de leur offrir une profondeur et une richesse psychologique. On comprend ainsi que cette richesse scénaristique soit difficile à retranscrire à l’écran. Il s’agit de ne pas larguer les spectateurs n’ayant pas lu le comics, tout en en offrant suffisamment aux aficionados d’Alan Moore. Pour permettre cela, le réalisateur a été obligé de faire un film long, et ce n’est pas donc pas étonnant que le total soit de 2h43.
    Le déroulement du métrage est la réplique exacte de la BD (malgré quelques changements, dont une fin retravaillée), et les personnages semblent également sortir tout droit des cases de Dave Gibbons. Dan Dreiberg alias Nite Owl, Adrian Veidt/Ozymandias, Dr Manhattan (le seul véritable superhéros, ayant acquis ses pouvoirs après une expérience ratée), Le Comédien (joué par le méga-classieux Jeffrey Dean Morgan, impressionnant sosie de Robert Downey Jr ET Javier Bardem), le psychopathe Rorschach, Laurie Juspeczic aka Silk Spectre (la très « aïe caramba » Malin Ackerman)… Personne ne manque à l’appel, et c’est finalement très plaisant de voir les héros de BD soudainement s’animer devant nos yeux avec autant de fidélité. Chapeau.

Snyder et ses effets spéciaux.
    Bon, maintenant, passons aux choses qui fâchent : Zack Snyder, tu m’énerves. Si je t’avais en face de moi, je te ferais bouffer ta caméra, l’objectif en premier, avec un petit fond de veau. Arrête tes foutus ralentis dès qu’un combat commence ! Ceux qui ont vu le précédent film du réalisateur, 300 (aussi appelé « sans mes effets spéciaux, je ne vaux rien »), savent de quoi je parle : à chaque coup porté lors des combats, un ralenti se met en place, censé ajouter de la force et de la tension… Simplement un gimmick de la part d’un metteur en scène qui adore tout ce qui est visuel.
    Ajoutez à ça les travellings arrières à chaque fin de scène, et vous avez la totale. Bon, après, c’est vrai que le choc est d’autant plus rude que les deux derniers films que j’ai vu au ciné sont Gran Torino et The Wrestler, deux chefs-d’œuvres de réalisation brute et épurée. Enchaîner avec Snyder, ses fonds verts et ses caméras numériques IMAX, ça fait bizarre. Par contre, niveau musical, ça assure : les musiques (des années 80 ou plus tôt) ajoutent vraiment quelque chose. Filmer l’enterrement du Comédien sur fond de Sounds Of Silence de Simon & Garfunkel, faut oser.
    A noter également le All Along The Watchtower version Jimi Hendrix, ou encore ce magistral générique de 5 min 30 avec The Times They Are A-Changin’ de ce merveilleux homme qu’est Bob Dylan (que l’on retrouve beaucoup dans le comics, Alan Moore étant un grand fan). Malgré tout, ce qu’on peut reprocher à ce Watchmen, c’est d’en faire trop : personnages ultra-poseurs, scènes caricaturales (La Chevauchée des Valkyries pour l'arrivée du Dr Manhattan au Vietman, mouais), violence parfois inutile.... D’un autre coté, il faut remercier Snyder pour ne s’être permis aucune concession sur la violence, le sang, ou le sexe : ça y va franco (mais alors vraiment hein, n’y amenez pas vos gosses) et, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité terrestre, une œuvre d’Alan Moore n’a pas été aseptisée en passant au cinéma.

Finalement, on s'en sort avec les honneurs.
    Mais je ne suis pas certain qu’embaucher le réalisateur de 300 pour ce film ait été la meilleure chose à faire : Snyder est très fort pour les effets visuels et les montages dynamiques qui ressemblent à des clips musicaux, mais Watchmen est le contraire exact de tout ça. Watchmen, c’est une intense expérience de névrose psychologique, dans un monde torturé et complètement paranoïaque. Les Etats-Unis et la Russie sont sur le point de se lancer dans une grande guerre nucléaire qui risque de faire des milliards de morts, le rêve américain est mort et enterré, l’avènement du Dr Manhattan a changé la donne en matière d’énergie et de force militaire… C’est autre chose que des spartiates en slip.
    Et Snyder, malgré tous ses effets, n’a pas su retranscrire cette puissance névrotique. Mais enfin, il a pourtant fait des efforts, et en cela le film s’éloigne considérablement de n’importe quelle autre adaptation de comics, du style Spiderman ou X-Men. Le film est long, je le répète, et comporte beaucoup de dialogues, si bien que ceux croyant venir voir une histoire de super-héros qui combattent des méchants partent généralement avant même la fin du film. Si ça ce n’est pas un signe que le film est bon… Sa complexité narrative est elle aussi assez décourageante pour les personnes n’étant pas familières avec le comics, si bien que la porte d’entrée n’est finalement pas si ouverte que ça.
    Au final, que penser de Watchmen ? D’une part qu’il constitue un blockbuster atypique, s’éloignant de la production normale. Posé et très bavard, il rejoint The Dark Knight dans sa noirceur, sans toutefois en atteindre la viscéralité. D’autre part, le plus important dans l’affaire est que, même si Snyder pouvait faire peur, l’œuvre originelle n’a pas été détériorée. Au contraire, le film fait preuve d’une fidélité exemplaire. Si le réalisateur s’était moins concentré sur les effets visuels et avait pris plus le temps de créer une véritable ambiance retranscrivant les sentiments ambivalents du comics, on aurait un film génial. Mais se vanter d’avoir fait un très bon film, c’est déjà beaucoup, non ?