"Tonight, a comedian died in New York" : Watchmen, de Zack Snyder
Par Anansi le mercredi 11 mars 2009, 10:59 - Pellicule aviaire - Lien permanent

Ah, Watchmen... La BD de toutes les BD, l'icône de tout un média. Et l'une des rares oeuvres d'Alan Moore à n'avoir pas encore été passée à la moulinette Hollywoodienne. Je vous l'avoue, cette adaptation de l'un de mes comics fétiches me faisait flipper. D'une parce qu'elle est la résultante d'un clair opportunisme, et de deux parce que le comics Watchmen est tellement fort psychologiquement, tellement litérraire dans sa vision catastrophée d'une Amérique en ruine, que je voyais mal cela au cinéma. Surtout avec Zack Snyder aux commandes, le monsieur pas très finaud à l'origine du film 300. Pourtant, malgré mes craintes, Watchmen version ciné est une réussite. Plusieurs défauts sont bien présents, mais ça vaut clairement le coup d'oeil.

Une oeuvre intouchable.
Watchmen, c’est un monument de la bande dessinée
moderne. Une véritable révolution du média, qui avait tout bouleversée lors de
sa sortie en 1986, et qui est encore reconnue aujourd’hui comme un
chef-d’œuvre. C’est simple : avec le Sandman de Neil Gaiman, il s’agit
du meilleur comics que j’ai pu lire. Et d’ailleurs, on peut noter que
Watchmen est la seule BD à avoir reçu le prix Hugo, distinction
normalement uniquement réservée aux œuvres littéraires… Ça en dit long. Alors,
évidemment, l’annonce de son adaptation au cinéma n’était pas passée inaperçue.
On touche à un monument.
Le fait que cette adaptation ait mis si longtemps à arriver
provient de la difficulté du matériau original ; des dizaines de personnages,
chacun jonglant entre sa vie passée et présente, dans une amérique uchronique
des années 80 en proie avec une guerre froide qui risque d’éclater sous peu…
L’intrigue de Watchmen est véritablement foisonnante, et c’est ce qui
fait son extrême qualité. D’un point de vue visuel, c’est là aussi très
développé, comme le veulent les codes des comics. Ainsi, alors que personne ne
s’était encore risqué à adapter cette complexité narrative et visuelle au
cinéma, voilà qu’un studio s’y colle, profitant évidemment de la mode des
adaptations de bande dessinée sur le grand écran.
Le pari est donc de taille pour Zack Snyder, réalisateur
hypé par excellence. L’a-t-il réussi ? En partie, oui. Mais en partie
seulement. Néanmoins, contrairement à toutes les autres adaptations des œuvres
d’Alan Moore (La League des Gentlemen Extraordinaires, From Hell…),
Watchmen est loin d’être un mauvais film. Il est même très bon, en
fait. Il est certes loin d’avoir la même grandeur que la BD originale
(évidemment), mais le réalisateur l’a suivi à la lettre, avec une fidélité
ahurissante. Subsiste tout de même cette désagréable sensation que, si Snyder
en avait moins fait sur les effets spéciaux et s’était plus plongé dans la
psychologie de son univers et ses personnages, le film aurait été vraiment
excellent.
Une adaptation extrêmement
fidèle.
Revenons sur le scénario, pour ceux qui ne sont pas du tout
familier avec l’œuvre. Watchmen se déroule en 1985, et débute avec
l’assassinat d’un homme. Ce n’est pas n’importe qui ; il s’agit d’Edward Blake,
également surnommé le Comédien, qui faisait partie dans les années 70 d’une
association de héros costumés qui faisait régner la justice, les Watchmen.
Depuis leur retraite forcée par un décret gouvernemental en 1977, ces héros
sont fatigués, loins de toutes ambitions héroïques, et restent tranquillement
chez eux ou travaillent. Ils sont rangés, ont dévoilé leur identité, et mènent
des vies paisibles, jusqu’à l’assassinat précité.
Le récit croise plusieurs échelles temporelles : l’époque
actuelle, où l’on retrouve des héros blasés mais déterminés à retrouver
l’assassin du Comédien, est entrecoupée de flash-backs permettant de revivre
certaines étapes primordiales de la vie de chaque personnage, afin de leur
offrir une profondeur et une richesse psychologique. On comprend ainsi que
cette richesse scénaristique soit difficile à retranscrire à l’écran. Il s’agit
de ne pas larguer les spectateurs n’ayant pas lu le comics, tout en en offrant
suffisamment aux aficionados d’Alan Moore. Pour permettre cela, le réalisateur
a été obligé de faire un film long, et ce n’est pas donc pas étonnant que le
total soit de 2h43.
Le déroulement du métrage est la réplique exacte de la BD
(malgré quelques changements, dont une fin retravaillée), et les personnages
semblent également sortir tout droit des cases de Dave Gibbons. Dan Dreiberg
alias Nite Owl, Adrian
Veidt/Ozymandias, Dr Manhattan (le
seul véritable superhéros, ayant acquis ses pouvoirs après une expérience
ratée), Le Comédien
(joué par le méga-classieux Jeffrey Dean Morgan, impressionnant sosie de Robert
Downey Jr ET Javier Bardem), le psychopathe Rorschach,
Laurie
Juspeczic aka Silk Spectre (la très « aïe caramba » Malin
Ackerman)… Personne ne manque à l’appel, et c’est finalement très plaisant de
voir les héros de BD soudainement s’animer devant nos yeux avec autant de
fidélité. Chapeau.
Snyder et ses effets spéciaux.
Bon, maintenant, passons aux choses qui fâchent : Zack
Snyder, tu m’énerves. Si je t’avais en face de moi, je te ferais bouffer ta
caméra, l’objectif en premier, avec un petit fond de veau. Arrête tes foutus
ralentis dès qu’un combat commence ! Ceux qui ont vu le précédent film du
réalisateur, 300 (aussi appelé « sans mes effets spéciaux, je ne vaux
rien »), savent de quoi je parle : à chaque coup porté lors des combats, un
ralenti se met en place, censé ajouter de la force et de la tension… Simplement
un gimmick de la part d’un metteur en scène qui adore tout ce qui est
visuel.
Ajoutez à ça les travellings arrières à chaque fin de scène,
et vous avez la totale. Bon, après, c’est vrai que le choc est d’autant plus
rude que les deux derniers films que j’ai vu au ciné sont Gran Torino
et The Wrestler, deux chefs-d’œuvres de réalisation brute et épurée.
Enchaîner avec Snyder, ses fonds verts et ses caméras numériques IMAX, ça fait
bizarre. Par contre, niveau musical, ça assure : les musiques (des années 80 ou
plus tôt) ajoutent vraiment quelque chose. Filmer l’enterrement du Comédien sur
fond de Sounds Of Silence de Simon & Garfunkel, faut oser.
A noter également le All Along The Watchtower
version Jimi Hendrix, ou encore ce magistral générique de 5 min 30 avec The
Times They Are A-Changin’ de ce merveilleux homme qu’est Bob Dylan (que
l’on retrouve beaucoup dans le comics, Alan Moore étant un grand fan). Malgré
tout, ce qu’on peut reprocher à ce Watchmen, c’est d’en faire trop :
personnages ultra-poseurs, scènes caricaturales (La Chevauchée des
Valkyries pour l'arrivée du Dr Manhattan au Vietman, mouais), violence
parfois inutile.... D’un autre coté, il faut remercier Snyder pour ne s’être
permis aucune concession sur la violence, le sang, ou le sexe : ça y va franco
(mais alors vraiment hein, n’y amenez pas vos gosses) et, pour la première fois
dans l’histoire de l’humanité terrestre, une œuvre d’Alan Moore n’a pas été
aseptisée en passant au cinéma.
Finalement, on s'en sort avec les
honneurs.
Mais je ne suis pas certain qu’embaucher le réalisateur de
300 pour ce film ait été la meilleure chose à faire : Snyder est très
fort pour les effets visuels et les montages dynamiques qui ressemblent à des
clips musicaux, mais Watchmen est le contraire exact de tout ça.
Watchmen, c’est une intense expérience de névrose psychologique, dans
un monde torturé et complètement paranoïaque. Les Etats-Unis et la Russie sont
sur le point de se lancer dans une grande guerre nucléaire qui risque de faire
des milliards de morts, le rêve américain est mort et enterré, l’avènement du
Dr Manhattan a changé la donne en matière d’énergie et de force militaire…
C’est autre chose que des spartiates en slip.
Et Snyder, malgré tous ses effets, n’a pas su retranscrire
cette puissance névrotique. Mais enfin, il a pourtant fait des efforts, et en
cela le film s’éloigne considérablement de n’importe quelle autre adaptation de
comics, du style Spiderman ou X-Men. Le film est long, je le
répète, et comporte beaucoup de dialogues, si bien que ceux croyant venir voir
une histoire de super-héros qui combattent des méchants partent généralement
avant même la fin du film. Si ça ce n’est pas un signe que le film est bon… Sa
complexité narrative est elle aussi assez décourageante pour les personnes
n’étant pas familières avec le comics, si bien que la porte d’entrée n’est
finalement pas si ouverte que ça.
Au final, que penser de Watchmen ? D’une part qu’il
constitue un blockbuster atypique, s’éloignant de la production normale. Posé
et très bavard, il rejoint The Dark Knight dans sa noirceur, sans
toutefois en atteindre la viscéralité. D’autre part, le plus important dans
l’affaire est que, même si Snyder pouvait faire peur, l’œuvre originelle n’a
pas été détériorée. Au contraire, le film fait preuve d’une fidélité
exemplaire. Si le réalisateur s’était moins concentré sur les effets visuels et
avait pris plus le temps de créer une véritable ambiance retranscrivant les
sentiments ambivalents du comics, on aurait un film génial. Mais se vanter
d’avoir fait un très bon film, c’est déjà beaucoup, non ?

Commentaires
Du point de vue de quelqu'un n'ayant pas lu le comic : un des meilleurs film que j'ai vu au cinéma depuis longtemps (peut être The Dark Knight d'ailleurs, et c'est effectivement relativement semblable..)
J'aurais quand même tendance à nuancer ton propos, je ne suis vraiment pas d'accord à tout ce qui touche à Zack Snyder. On voit bien que tu as detesté 300 et tout ce qui s'y rapporte, mais ce n'est pas le film appelé "sans mes effets spéciaux, je ne vaux rien", juste un film qui est fait pour, et annoncé comme tel dès le départ. Moi j'ai bien aimé =o
De même, les effets visuels de ralentis et ce qui s'y rapporte, on apprécie ou non, personnellement j'adore, après chacun son choix =D
Je trouve notamment que ça s'accorde vraiment bien avec l'image travaillée et léchée jusqu'au bout (tiens, comme 300..). On peut faire un arrêt sur image à n'importe quel moment, c'est "beau". Peu de films peuvent s'en vanter.
Et d'ailleurs en parlant de fonds verts, utilisés à 100% dans 300, il faut quand même savoir que la plupart des décors de Watchmen ont été faits "réellement", dans le but avoué de ne pas laisser une impression de virtuel, synthétique. Les rues sont réelles, et ça se voit.
Pour moi il s'agit d'une adaptation vraiment réussie, à partir du moment où l'histoire est respectée au mot près (la fin se discute, j'aime bien celle du film), où l'image est formidablement réussie (après on aime le style ou non, mais pour un monde de comic ça passe vraiment bien), le tout orné d'une bande son extraordinaire (utilisée à la Tarantino, toujours en décalage, et toujours de grande qualité).
Je finirais en citant Zack Snyder : "My only hope is that it just generates interest in Watchmen as a book and a work of literature and that either people have read the book and they’re like, “Gosh, I’ve got to see what the movie’s like” or they see the movie and they’re like, “Man, I wonder if there’s more in the book.” That’s what I hope."
On peut y croire ou non, mais voilà pour "l'opportunisme" de l'adaptation. D'ailleurs j'ai commencé à lire le comic.
Ouais, je te l'accorde, tout ce que j'ai dit sur Zack Snyder est 100 % subjectif ! :D
Merci de ton avis d'ailleurs, parce que tu représentes beaucoup de monde, qui aiment Snyder. Bon, après, je déteste pas 300 pour autant hein, je suis allé le voir au ciné et tout, c'est juste que j'ai effectivement trouvé que c'était une coquille vide. Une très belle coquille, c'est clair, mais vide. Mais finalement, le comparaison avec Watchmen s'arrête là, puisque les films sont quand même bien différents.
Et effectivement, ce qui est clair c'est que l'histoire - l'histoire principale, en tout cas - est respectée au mot près (effectivement la fin du film peut se discuter, mais se justifie parfaitement, et est réussie, j'aime bien aussi), la plupart des dialogues étant même tirés directement du comics. On sent que c'est un boulot de fan, ce qui transparait d'ailleurs dans ta citation, que je connaissais pas.
D'ailleurs, quand je parlais d'"opportunisme", je ne parlais pas vraiment de Snyder, qui lui adore très certainement le comics, sinon il ne se serait pas lancé là-dedans. Je parlais avant tout de la Warner et du phénomène des adaptations en général : c'est maintenant devenu systématique qu'un comics soit adapté au cinoche. On a vraiment cette sensation de ratissage, mais je suppose que c'est aussi la loi du business.
Mais enfin, là où je vois que le film fait du très bon boulot, c'est quand je lis : "D'ailleurs j'ai commencé à lire le comic". Ca, c'est une grande idée !
Pour les adaptions de comics pourquoi pas, mais si certaines comme le dernier Hulk et autres sont ridicules et purement commerciales, des perles comme Watchmen ou The Dark Knight valent bien la peine selon moi de vexer quelques fans. Le cinéma a toujours adapté des histoires, énormément de films sont tirés de romans, et personne ne s'en plaint, les comics sont juste un autre aspect de la littérature, une autre source d'inspiration, de nouvelles opportunités de faire de grands films car les histoires sont déjà présentes et fortes, et c'est comme tout, il y a des ratés et des réussites, et tant mieux.
Même si j'ai flippé quand ils avaient annoncé un Seigneur des Anneaux, je m'en souviens encore <.<
Ah là là, le dernier Hulk, un monument. Honnêtement, je ne sais pas ce qu'est allé faire Edward Norton là-dedans (à part l'appât du gain).
En parlant du Dark Knight, c'est marrant de voir à quel point il est train de changer la donne : tout le monde se lance dans le "super héros mature et noir". Snyder a dit lui-même que le succès de DK lui avait permis de ne pas lésiner sur la violence, un nouveau film sur Superman va se faire en repartant à zéro et en faisant un héros sombre, un autre film sur les 4 fantastiques va aussi se faire, mais là aussi en repartant à zéro et en faisant une histoire mature... L'avènement du super héros névrosé est en marche ! Et si ça peut nous permettre d'éviter des trucs comme "les 4 fantastiques et le surfer d'argent", c'est pas un mal.
Un super-héros mature? je ne connais que Popeye! Bon, étant marin, c'est plus facile pour lui de se retrouver dans la mature....
Je suis curieux de voir et de lire Watchmen dont je ne connaissais rien avant d'en avoir lu la critique ici-même (celle du comics)...
Quant aux films de super-héros, je trouve personnellement que même le plus mauvais d'entre eux est plus agréable à regarder que les productions de dépressifs qui sortent chez nous!
Ceci étant dit, l'essentiel quand on fait des images, c'est de les faire le plus spectaculaires (au sens large) possible, sinon, on fait de la radio.
A Hollywood, le scénar vient en second dans beaucoup de productions. Mais c'est de moins en moins le cas, et surtout dans les films de SH, justement. (Merci Batman!)
La diversité des personnages existant dans ces univers permettent des scénar originaux et assez complexes pour faire des histoires intéressantes. Il est vraiment dommage que les majors s'en emparent pour faire du $, au détriment de l'artistique.
D'un autre côté, quand on veut trop faire l'intello dans un film de bourrin, on fait aussi une bourde. Le 1er Hulk en est l'exemple, j'ai préféré le 2e (grâce à Norton)
ça fait 20 ans qu'on refait de bons films de SH (merci Tim Burton et son Batman (encore lui)), et j'espère que ça va pas s'arrêter!
Passque j'aime ça! C'est grave, Docteur?
Je persiste, le mot "mature" peut s'employer quand on parle de maturité :p
Sinon, c'est vrai que depuis un petit moment on voit arriver de bons films de super-héros, avec notamment Batman effectivement, ou Iron Man. D'ailleurs, le Dark Knight a permis de montrer que, si l'on prend la peine de faire quelque chose de plus profond que la moyenne, si on ne se contente pas d'offrir du spectacle pop-corn mais au contraire de faire une vraie intrigue, le carton est assuré. Parce qu'on fait plaisir à tout le monde : on fait un film qui a une âme, tout en montrant un spectacle de ouf malade dans ta tête.
C'est vrai que la diversité des personnages peut donner de belles intrigues, en faisant gaffe quand même à ne pas verser dans la surenchère, comme le dernier Spiderman et son accumulation d'ennemis...
D'ailleurs en parlant de films de super héros plus noirs, même si il semble que c'est avec The Dark Knight et son succès phénoménal que tout le monde s'y met, on se rappellera quand même de Daredevil =)