Gran Torino, de Clint Eastwood
Par Anansi le samedi 7 mars 2009, 11:36 - Pellicule aviaire - Lien permanent

Le Grand Clint revient nous émerveiller une fois de plus. Cette fois, il rentre dans la peau de Walt Kowalski, vétéran de la guerre de Corée, solitaire et xénophobe, qui devient malgré lui le héros de son quartier. Une histoire touchante, un brin manichéenne mais drôle et sans consensus. Avec en prime des dialogues absolument géniaux, qui sonneraient faux dans la bouche de quiconque autre que Clint Eastwood. Dites-vous-le : malgré ses 80 balais, la légende est toujours là. Oh yeah.

Barber Martin: There. You finally look like a human being again. You shouldn't wait so long between haircuts, you cheap son of a bitch.
Walt Kowalski: Yeah. I'm surprised you're still around. I was always hoping you'd die off and they got someone in here that knew what the hell they were doing. Instead, you're just hanging around like the duop dego you are.
Barber Martin: That'll be ten bucks, Walt.
Walt Kowalski: Ten bucks? Jesus Christ, Marty. What are you, half Jew or somethin'? You keep raising the damn prices all the time.
Barber Martin: It's been ten bucks for the last five years, you hard-nosed pollock son of a bitch.
Walt Kowalski: Yeah, well keep the change.
Barber Martin: See you in three weeks, prick.
Walt Kowalski: Not if I see you first, dipshit.
Retour à l'acting.
Clint Eastwood n’est pas un homme comme les autres. Voilà
maintenant près de 60 ans qu’il se ballade sur les studios de cinéma, et il a
toujours la même forme, comme s’il ne vieillissait jamais. Il continue, encore
et encore, et justifie de plus en plus chaque jour son statut d’icône du
cinéma. Il y a Clint, et les autres. Tu peux pas test. Ainsi, quelques mois
seulement après avoir offert un rôle magnifique à Angelina Jolie dans The
Changeling, revoilà Father Clint avec Gran Torino… Et encore une
fois, Clint Eastwood signe une œuvre d’une excellence rare, où le classicisme
(au sens noble du terme) du scénario trouve ses teintes dans des dialogues
affûtés au rasoir.
Et puis, parce que Clint sait qu’il est le Maître, il ne se
contente pas de réaliser, il joue aussi le rôle principal. En l’occurrence, il
s’agit de Walt Kowalski, un américain pure souche malgré ses origines
polonaises. Vétéran de la guerre de Corée, le vieil homme éprouve un profond
mépris pour tout ce qui n’est pas américain en général, et asiatique en
particulier. Alors, évidemment, se retrouver entouré de voisins Hmong (un
peuple s’étirant entre le Laos, la Thaïlande et la Chine) n’est franchement pas
pour lui plaire. La famille Hmong a elle aussi ses propres problèmes, et
notamment le plus jeune fils, Thao, qui se retrouve embringué dans un gang
local.
Tout dégénèrera lorsque le gang demandera à Thao de voler la
Ford Gran Torino 1972 de Walt, certainement la chose à laquelle il tient le
plus. Ayant échoué dans sa tentative après avoir été surpris par Walt, Thao
recevra la visite des membres du gang chez lui ; et alors qu’ils commençaient à
le frapper, Walt sortit de chez lui, fit face au gang, et devient malgré lui le
héros du quartier. Le vieil acariâtre voulait seulement qu’ils dégagent de sa
pelouse. Mais ce sera le début d’un semblant d’amitié entre Walt et ses
voisins, et notamment Thao et sa grande sœur, Sue. Finalement, le vieux
bonhomme reclus, passant ses journées à boire de la bière et bricoler, se
rendra compte qu’il a plus en commun avec ces exilés qu’il ne le croit.
Les dialogues, bordel, les dialogues
!
Tout d’abord, attention : contrairement à ce que peut vous
faire croire la bande-annonce, Gran Torino n’est ni un nouvel épisode
déguisé de Dirty Harry, ni le film cliché du type « le vieux méchant qui
s’attendrit pour le petit gentil ». Il est tellement plus que ça, tellement
plus fin et délicat, que ce serait lui faire affront. Le film est pétris de
sentiments divers, tous aussi forts les uns que les autres, qui le rendent
beaucoup plus complexe qu’au premier coup d’œil. Le rapport à l’autre, l’exil,
les préjugés, les différences culturelles, la religion, le respect, la
nécessité du devoir initiatique… Tous ces éléments sont autant de thèmes que
brassent le film, avec force et finesse à la fois.
Mais, dans tous les cas, il est vrai que Gran
Torino partage un point commun avec la série des Dirty Harry, que nous
n’avions pas retrouvé depuis longtemps chez l’acteur-réalisateur : des
dialogues cisaillés de toutes part. Du début à la fin, ça n’arrête pas : les
répliques jouissives pleuvent dans tous les sens. En effet, Walt étant un homme
inflexible, pétris de préjugés, et pas franchement le saint du coin, il balance
et crache sur à peu près tout le monde, sans que ça le dérange. Il a passé
l’âge de se méfier des conséquences de ses actes. Cela offre ainsi des
dialogues mythiques entre le héros et les Hmong, son coiffeur, un ami
entrepreneur du bâtiment, ou encore un gang black qui avait coincé dans une rue
Sue et un petit ami, qui se la jouait « bro ».
Bon alors, évidemment et plus que jamais, Gran
Torino est à voir en VO. Ca fait toujours frimeur de le dire, mais là
c’est juste nécessaire pour se rendre compte de l’importance des dialogues.
Clint Eastwood et Nick Schenk (qui a écrit le script) ont mis au point des
répliques d’un tel rythme qu’elles en deviennent presque musicales. Ainsi,
chaque scène apporte sa pierre à l’édifice, qu’elle soit émouvante, triste ou
drôle. Gran Torino c’est un peu un mélange de tout cela : on rit, on
pleure, on est choqués… Avec une aisance sidérante, le réalisateur passe d’un
sentiment à l’autre, et ça marche, on s’imprègne de la psychologie si
particulière du héros mis en scène.
L'un des meilleurs films du
réalisateur.
Finalement, avec ce film, Clint Eastwood réconcilie et unit
sous la même bannière tous ses fans : les nostalgiques des westerns-spaghetti
et leurs héros charismatiques, les adeptes de Harry Callahan qui traîne son
allure cynique et désabusée avec lui, les amoureux de la Route de Madison… En
somme, sont résumées ici « les neuf vies de Clint Eastwood » (comme il est très
bien dit dans le dernier Brazil). Dans Gran Torino, les flingues et
les M51 côtoient les immigrés aux cultures marquées, tous les éléments
virevoltent. Tout cela étant bien évidemment englobé par cette voiture, symbole
de l’américanisme, qui a gagné son statut d’icône dans Starsky et
Hutch.
Pourtant, la dernière œuvre de l’américain n’invente pas
grand-chose, et le scénario n’est pas un modèle d’originalité. Au contraire,
elle s’inscrit dans un contexte bien ancré dans notre société actuelle. Mais
elle traite ses thèmes avec tellement d’excellence qu’on lui pardonne son
esprit très classique. Et ce rôle de vieillard xénophobe, anti-héros par
excellence, sied à merveille à Eastwood, comme s’il atteignait ici une sorte de
conclusion idéale. L’homme a d’ailleurs dit que Walt Kowalski serait son
dernier rôle d’acteur, avant de se raviser en expliquant que Sinatra avait fait
de même durant toute sa carrière.
Avec une autodérision et un travail sur soi exemplaires,
Clint Eastwood entre en pleine introspection avec Gran Torino (le
conservatisme de Walt Kowalski est partagé par Eastwood, qui s’est mis du coté
de McCain durant la campagne présidentielle américaine), tout en prenant un
recul évident avec sa légende. Ici, son héros n’est pas intouchable ni
omnipotent. Il est vieux et faible. Mais il a gardé, en guise de bouclier, sa
verve et son fusil de chasse. Et il n’hésitera pas à les utiliser. Avec juste
ce qu’il faut d’humour pour désacraliser les moments de tension, le réalisateur
signe une œuvre d’une immense ampleur, à la fois intimiste et universelle. Un
grand film.
"Ever notice how you come across somebody once in a while you shouldn't have fucked with? That's me."
