"Here comes the Ram Jam" : The Wrestler, de Darren Aronofsky
Par Anansi le lundi 23 février 2009, 22:41 - Pellicule aviaire - Lien permanent

Darren Aronofsky signe une oeuvre exceptionnelle, et offre à Mickey Rourke le rôle de sa vie. Ca a le mérite d'être clair. The Wrestler crystallise magnifiquement tout ce que le cinéma viscéral, le grand cinéma, le beau cinéma, peut apporter au spectateur. Une histoire de déchéance, de grand retour, d'amour, de haine... Le théâtre de la vie, en somme. Mais un théâtre noir, vacillant, qui fait pleurer et vomir, où le rêve aliène plus qu'il n'octroie de bonheur. Mais on y tient, à ce rêve, parce qu'il est beau et nous emmène là où on ne peut pas aller. Rencontrez The Ram, et soyez bouleversés.

L'histoire d'un homme qui aura tout
vécu.
Randy "The Ram" Robinson est assis, la tête baissée, dans le
vestiaire. On ne voit pas sa tête. Seulement sa longue chevelure blonde
colorée. Il arbore son costume vert, ses bandages, ses pansements. Dehors, la
foule harangue : "The Ram !". Le héros est prostré, épuisé, mais motivé. Parce
qu’il est une légende. La légende. The Ram. La caméra le
filme depuis l’autre coté de la salle, de dos. La pellicule tremblote, vacille,
elle est sale et décrépie. Mise en forme des pensées du héros. Par cette simple
première séquence post-générique, qui dure à peine quelques secondes, les dés
sont déjà jetés, le constat est formulé : The Wrestler est une
merveille.
Peu de films peuvent se vanter de frapper le spectateur avec
la force que soulève The Wrestler. Il n’épargne rien ni personne, et
l’on en ressort transformé, choqué, interloqué, attristé, écœuré, peut-être
même attendri. Interpellant le spectateur autant au niveau de son cœur que de
ses viscères, le film est une véritable fable humaniste, noire comme le jais,
dépeignant avec tristesse et amour doux-amer l’histoire d’un homme qui devra
tout perdre avant de se rendre compte de l’importance de la vie, la vraie vie.
Et le moment sera donc à la rédemption, à la volonté de rattraper le temps
perdu, de remonter la pente, de reconstruire l’échelle pour en gravir les
échelons.
La dernière fois que nous avions vu Darren Aronofsky, il
nous avait laissé un The Fountain qui avait laissé tout le monde
dubitatif. Une œuvre conceptuelle, ultra-visuelle et remplie de symboles
psychologiques cryptiques sur l’humanité, la mort, la vie. Soyons clair : je ne
l’ai toujours pas compris. Pour The Wrestler, le changement est
global. Ici, tout est brut et bétonné, filmé de façon quasi-documentaire par le
réalisateur, aidé par la directrice de photo Maryse Alberti, en temps normal
impliquée sur des documentaires. D’où cet aspect très réalise, ce sentiment
qu’Aronofsky s’est contenté de trimbaler la caméra (souvent à l’épaule) et de
laisser les sentiments s’exprimer. 35 jours de tournage, en tout et pour tout.
Autant dire, rien du tout.
Mickey Rourke, ou le retour en grâce du
mutant.
The Wrestler narre l’histoire de Randy Robinson,
dit The Ram (Le Bélier), véritable légende vivante du catch des années 80.
Vingt ans plus tard, on le retrouve fauché et esseulé, ses seuls revenus étant
un petit boulot à mi-temps la semaine, et des petits combats dans des salles de
gym ou des salles coopératives locales le week-end. La gloire du catch
américain est aujourd’hui un homme vieillissant, balafré par ses dizaines
d’années de combat. Mais personne n’a oublié la légende. Des gamins du quartier
jusqu’aux collègues catcheurs, tout le monde respecte et adule The Ram. Et lui
ne vit que pour le spectacle et l’adoration de ses fans. Sa vie est là. Nulle
part ailleurs.
Mais l’homme effrité subit le tournant de sa vie lorsque,
suite à un combat d’une violence rare (filmé magistralement par Aronofsky),
Randy s’écroule à terre, inconscient. Crise cardiaque. A son réveil
(douloureux), le médecin lui annonce la sentence, fatale : impossibilité à
partir d’aujourd’hui d’exercer un sport trop physique, et abandon obligatoire
du catch, s’il ne veut pas en mourir. Contraint de prendre sa retraite, l’homme
tente alors de remettre de l’ordre dans sa vie. Il entame une liaison avec une
strip-teaseuse vieillissante (la sublime Marisa Tomei), et cherche à renouer
les liens avec sa fille de 16 ans (Evan Rachel Wood), de qui il ne s’est jamais
occupé.
Pour jouer le rôle de The Ram, il fallait un grand acteur,
extrêmement puissant, autant psychologiquement et physiquement. Et je ne
remercierai jamais assez Darren Aronofsky d’avoir exigé et insisté pour que ce
soit Mickey Rourke. Le studio voulait Nicolas Cage. J’me marre. Mickey Rourke
est The Ram. La colère et la tristesse du héros exsude de tous les
pores de Rourke, comme s’il racontait sa propre vie, ses propres emmerdes.
Lorsque Randy pleure sur sa vie, se remémore sa gloire passée et la met en
parallèle avec sa vie merdique d’aujourd’hui, Mickey Rourke rend tout ça réel,
presque palpable. Et derrière, dans l’ombre, Aronosky le filme avec tellement
de brio que le talent de l’acteur ne peut que transpirer de la pellicule.
Une réalisation brute et sèche, sans
fioriture.
Un passage est particulièrement exceptionnel. Alors que
Randy est maintenant employé comme caissier dans le rayon
boucherie/alimentation d’un mall local, on le voit mettre sa blouse, avec la
minutie qu’il avait lorsqu’il enfilait son costume de catcheur. Et tandis qu’il
descend les marches, on entend les cris des spectateurs et leurs
applaudissements, pour accueillir le héros qui s’apprête à arriver sur la
scène. Mais lorsque Randy ouvre le rideau, tout s’arrête, avec une soudaineté
déchirante, et il arrive derrière le comptoir pour servir les clients. Le ring
et ses spectateurs déchaînés ont laissé la place aux petites vieilles et leurs
salades de pommes de terre.
Toute la détresse de l’homme est en fait symbolisée ici. Il
n’est qu’un rêveur, coincé quelque part dans les années 80, déphasé d’un monde
dans lequel il n’a pas vécu. Il dort dans une roulotte (lorsqu’il peut payer)
bordélique, sa seule relation amoureuse à peu près sérieuse est avec une
strip-teaseuse qui a du mal à mettre de l’ordre dans sa vie, sa fille est une
adolescente blasée et triste qui le déteste et ne veut plus jamais le voir…
C’est un rejet de la société, qui n’a rien fait pour s’y intégrer, et ne survit
que par la gloire d’un surnom passé, qui lui accorda la notoriété qu’il a
toujours voulue. Mais maintenant tout à changé. Tout ? Pas forcément. Les
démons ne sont pas si faciles à éliminer, et l’appel du ring est fort.
Ces sentiments exacerbés, cette vie désœuvrée, Mickey Rourke
la symbolise et la personnifie avec une force exceptionnelle, mais Darren
Aronofsky la filme aussi avec un talent fou. Du début à la fin, le film est
noir, la caméra est tremblante, grisée, maltraitée, poussiéreuse. Elle est
franche, brute, aiguisée comme un rasoir. Aronofsky filme la vie, avec ses
espoirs, ses silences, ses désenchantements. La vie nous maltraite, nous fait
transpirer, nous fait baver, nous fait saigner. Et le film en est bouleversant.
Que vous aimiez le catch ou pas, la question n’est pas là. Si vous aimez le
cinéma dans tout ce qu’il a de plus viscéral (donc puissant), vous irez voir
The Wrestler, et alors que le film s'éteindra subitement et que les
premiers accords de la chanson spécialement composée par The Boss Springsteen
pour le film se feront entendre, vous savez que vous continuerez à y penser
pendant de longues semaines.
