L'histoire d'un homme qui aura tout vécu.
    Randy "The Ram" Robinson est assis, la tête baissée, dans le vestiaire. On ne voit pas sa tête. Seulement sa longue chevelure blonde colorée. Il arbore son costume vert, ses bandages, ses pansements. Dehors, la foule harangue : "The Ram !". Le héros est prostré, épuisé, mais motivé. Parce qu’il est une légende. La légende. The Ram. La caméra le filme depuis l’autre coté de la salle, de dos. La pellicule tremblote, vacille, elle est sale et décrépie. Mise en forme des pensées du héros. Par cette simple première séquence post-générique, qui dure à peine quelques secondes, les dés sont déjà jetés, le constat est formulé : The Wrestler est une merveille.
    Peu de films peuvent se vanter de frapper le spectateur avec la force que soulève The Wrestler. Il n’épargne rien ni personne, et l’on en ressort transformé, choqué, interloqué, attristé, écœuré, peut-être même attendri. Interpellant le spectateur autant au niveau de son cœur que de ses viscères, le film est une véritable fable humaniste, noire comme le jais, dépeignant avec tristesse et amour doux-amer l’histoire d’un homme qui devra tout perdre avant de se rendre compte de l’importance de la vie, la vraie vie. Et le moment sera donc à la rédemption, à la volonté de rattraper le temps perdu, de remonter la pente, de reconstruire l’échelle pour en gravir les échelons.
    La dernière fois que nous avions vu Darren Aronofsky, il nous avait laissé un The Fountain qui avait laissé tout le monde dubitatif. Une œuvre conceptuelle, ultra-visuelle et remplie de symboles psychologiques cryptiques sur l’humanité, la mort, la vie. Soyons clair : je ne l’ai toujours pas compris. Pour The Wrestler, le changement est global. Ici, tout est brut et bétonné, filmé de façon quasi-documentaire par le réalisateur, aidé par la directrice de photo Maryse Alberti, en temps normal impliquée sur des documentaires. D’où cet aspect très réalise, ce sentiment qu’Aronofsky s’est contenté de trimbaler la caméra (souvent à l’épaule) et de laisser les sentiments s’exprimer. 35 jours de tournage, en tout et pour tout. Autant dire, rien du tout.

Mickey Rourke, ou le retour en grâce du mutant.
    The Wrestler narre l’histoire de Randy Robinson, dit The Ram (Le Bélier), véritable légende vivante du catch des années 80. Vingt ans plus tard, on le retrouve fauché et esseulé, ses seuls revenus étant un petit boulot à mi-temps la semaine, et des petits combats dans des salles de gym ou des salles coopératives locales le week-end. La gloire du catch américain est aujourd’hui un homme vieillissant, balafré par ses dizaines d’années de combat. Mais personne n’a oublié la légende. Des gamins du quartier jusqu’aux collègues catcheurs, tout le monde respecte et adule The Ram. Et lui ne vit que pour le spectacle et l’adoration de ses fans. Sa vie est là. Nulle part ailleurs.
    Mais l’homme effrité subit le tournant de sa vie lorsque, suite à un combat d’une violence rare (filmé magistralement par Aronofsky), Randy s’écroule à terre, inconscient. Crise cardiaque. A son réveil (douloureux), le médecin lui annonce la sentence, fatale : impossibilité à partir d’aujourd’hui d’exercer un sport trop physique, et abandon obligatoire du catch, s’il ne veut pas en mourir. Contraint de prendre sa retraite, l’homme tente alors de remettre de l’ordre dans sa vie. Il entame une liaison avec une strip-teaseuse vieillissante (la sublime Marisa Tomei), et cherche à renouer les liens avec sa fille de 16 ans (Evan Rachel Wood), de qui il ne s’est jamais occupé.
    Pour jouer le rôle de The Ram, il fallait un grand acteur, extrêmement puissant, autant psychologiquement et physiquement. Et je ne remercierai jamais assez Darren Aronofsky d’avoir exigé et insisté pour que ce soit Mickey Rourke. Le studio voulait Nicolas Cage. J’me marre. Mickey Rourke est The Ram. La colère et la tristesse du héros exsude de tous les pores de Rourke, comme s’il racontait sa propre vie, ses propres emmerdes. Lorsque Randy pleure sur sa vie, se remémore sa gloire passée et la met en parallèle avec sa vie merdique d’aujourd’hui, Mickey Rourke rend tout ça réel, presque palpable. Et derrière, dans l’ombre, Aronosky le filme avec tellement de brio que le talent de l’acteur ne peut que transpirer de la pellicule.

Une réalisation brute et sèche, sans fioriture.
    Un passage est particulièrement exceptionnel. Alors que Randy est maintenant employé comme caissier dans le rayon boucherie/alimentation d’un mall local, on le voit mettre sa blouse, avec la minutie qu’il avait lorsqu’il enfilait son costume de catcheur. Et tandis qu’il descend les marches, on entend les cris des spectateurs et leurs applaudissements, pour accueillir le héros qui s’apprête à arriver sur la scène. Mais lorsque Randy ouvre le rideau, tout s’arrête, avec une soudaineté déchirante, et il arrive derrière le comptoir pour servir les clients. Le ring et ses spectateurs déchaînés ont laissé la place aux petites vieilles et leurs salades de pommes de terre.
    Toute la détresse de l’homme est en fait symbolisée ici. Il n’est qu’un rêveur, coincé quelque part dans les années 80, déphasé d’un monde dans lequel il n’a pas vécu. Il dort dans une roulotte (lorsqu’il peut payer) bordélique, sa seule relation amoureuse à peu près sérieuse est avec une strip-teaseuse qui a du mal à mettre de l’ordre dans sa vie, sa fille est une adolescente blasée et triste qui le déteste et ne veut plus jamais le voir… C’est un rejet de la société, qui n’a rien fait pour s’y intégrer, et ne survit que par la gloire d’un surnom passé, qui lui accorda la notoriété qu’il a toujours voulue. Mais maintenant tout à changé. Tout ? Pas forcément. Les démons ne sont pas si faciles à éliminer, et l’appel du ring est fort.
    Ces sentiments exacerbés, cette vie désœuvrée, Mickey Rourke la symbolise et la personnifie avec une force exceptionnelle, mais Darren Aronofsky la filme aussi avec un talent fou. Du début à la fin, le film est noir, la caméra est tremblante, grisée, maltraitée, poussiéreuse. Elle est franche, brute, aiguisée comme un rasoir. Aronofsky filme la vie, avec ses espoirs, ses silences, ses désenchantements. La vie nous maltraite, nous fait transpirer, nous fait baver, nous fait saigner. Et le film en est bouleversant. Que vous aimiez le catch ou pas, la question n’est pas là. Si vous aimez le cinéma dans tout ce qu’il a de plus viscéral (donc puissant), vous irez voir The Wrestler, et alors que le film s'éteindra subitement et que les premiers accords de la chanson spécialement composée par The Boss Springsteen pour le film se feront entendre, vous savez que vous continuerez à y penser pendant de longues semaines.