Perdido Street Station, de China Mieville
Par Anansi le mardi 23 décembre 2008, 11:08 - Littérature et BD - Lien permanent

Imaginez… Imaginez une cité immense, tentaculaire, peuplée de créatures humanoïdes centenaires. Sentez les odeurs de souffres, de pourritures, de décomposition. Voyez les chemins de fer qui fendent le ciel, qui vont à la rencontre de ces immenses immeubles qui grattent le ciel, qui se frayent un passage entre les fonderies. Pensez à ce qui pourrait arriver si tous les habitants étaient un jour menacés d’extinction, par une bête erreur. Contemplez le désordre. Bienvenue en Nouvelle-Crobuzon. Bienvenue dans une merveille de science-fiction.

Ma cape, un drap lourd, insolite et cuisant sur ma peau, me ralentit, et ma besace me pèse. Ce sont elles qui me protègent ici, elles et l’illusion que j’ai chérie, fondement de ma peine et de mon infamie, du supplice qui m’a mené ici – dans ce kyste qui n’a de ville que le nom, cette cité poussiéreuse toute d’os et de brique, cette conspiration d’industrie et de violence trempées dans l’Histoire et les arcanes du pouvoir, cette contrée funeste dont j’ignore tout : Nouvelle-Crobuzon.
Un décor unique, à tous les
sens du terme.
La Fantasy urbaine est un genre très à part dans la
littérature fantastique ; en mêlant les codes de l’imaginaire et la froide
réalité d’un monde bétonné, elle offre une vision fraiche et déshumanisée de
ces aventures très souvent stéréotypées. Perdido Street Station, le
livre qui a fait connaître China Mieville, est le digne représentant de cette
branche particulière. Une œuvre à la force étonnante, qui trouve sa puissance
dans son décor, détaillé jusqu’à l’extrême par un auteur dont on se demande si
l’aventure n’est pas qu’un prétexte pour parler de sa création. Pourtant, le
décor en question n’est pas un vaste univers, mais une seule ville. La grande,
l’éblouissante Nouvelle-Crobuzon.
Le phénomène est de plus en plus présent dans la SF ou
l’héroic-fantasy : faire se dérouler toute une aventure dans un seul lieu, une
seule ville que l’on va pouvoir faire vivre comme si elle existait vraiment.
J’ai l’impression que cela a commencé avec Ankh-Morpork, la ville principale du
Disque-Monde. Depuis, le phénomène se répand doucettement, comme le
prouve l’incroyable dépiction de la ville de Camorr dans Les Mensonges de
Locke Lamora, le premier livre de Scott Lynch. Perdido Street
Station fait donc partie de ces livres-univers, marqués et composés d’une
ville entière. On trouve d’ailleurs une carte détaillée de
Nouvelle-Crobuzon au début du livre, qui nous présente les rues, les
différentes communautés, et puis les lignes de chemin de fer et celles de la
Milice, toutes trouvant leur point central dans la Gare de Perdido,
évidemment.
Ce qui frappe en tout premier lieu dans le livre de China
Mieville, c’est son univers sale, malsain, toujours à la limite de la
décrépitude. Nouvelle-Crobuzon est une cité épouvantable, où les industries
bouffent un peu plus chaque jour les habitations, les faisant s’entasser les
unes sur les autres jusqu’à l’écœurement. L’air est saturé de polluants en tout
genre, les drogues et l’alcool font vivre l’économie, et la corruption est
comme chez elle. En bref, on a constamment l’impression que la ville est sur le
point d’exploser, ne pouvant plus supporter le poids de son propre
étiolement.
Un premier tome très
descriptif, un deuxième plus nerveux.
Ainsi, la première partie de ce Perdido Street
Station est très descriptive, du fait que l’auteur cherche à nous faire
rentrer dans le quotidien de sa cité. Il nous présente chaque quartier, leurs
fonctionnements administratifs, leurs relations entre eux… Heureusement, tout
ça se lit incroyablement bien, grâce à l’excellente plume de l’auteur, qui
arrive toujours à maintenir ce soupçon de mystère qui nous fait tourner les
pages. On se sent véritablement impliqué dans les aventures de
Nouvelle-Crobuzon, qui est sans doute le personnage principal de l’œuvre, et de
ses habitants.
Au sein de cette mégalopole génétiquement modifiée,
différentes races humanoïdes tentent de cohabiter : les humains, les khépris
(dont les femelles ont des têtes de scarabées sur des corps de femmes), les
vodyanoi (des espèces de crapauds géants), les cactacés (des cactus humanisés
qui parlent)… Avec une imagination débordante, China Mieville crée un biotope
digne d’un Lewis Carroll ou d’un Dickens qui aurait bouffé H.P. Lovecraft au
goûter. De plus, tout ça vit avec les Recréés, des individus phénotypiquement
métamorphosés pour qu’ils effectuent une tâche particulière (une mitraillette
greffée à la place du bras pour les gardes, par exemple) ou par punition.
Ainsi, Nouvelle-Crobuzon est pleine de robots automatiques,
de tristes Recréés, de machines bruyantes, de souffleries tonitruantes,
d’intelligences artificielles, de « bio-thaumaturges » qui manipulent les
éléments… Toutes les sciences s’entrechoquent et se percutent, dans un
maelström d’énergies dévastatrices, qui trouvent leur ordre dans leur propre
chaos. Et tout ça fait les affaires du Docteur Isaac Dan der Grimnebulin,
scientifique passionné par tout ce qui fait tourner le monde, par ses
entremêlements d’énergies. Il a quitté l’Université depuis longtemps, n’y est
plus franchement en odeur de sainteté car ses expérimentations ne sont pas
toujours légales, mais y retourne fréquemment pour voler du matériel et
poursuivre les probations de ses théories.
La théorie du chaos, avec un
gros papillon.
Mais tout ça sera perturbé lorsqu’Isaac recevra la visite
d’un Garuda, aussi appelés Hommes-Aigles. Il a été banni de sa tribu, s’est
fait couper les ailes, et est donc venu jusqu’à Nouvelle-Crobuzon pour que le
célèbre chercheur l’aide à pouvoir voler de nouveau. Mais, dans sa passion qui
l’emmène à étudier le mécanisme du vol sur toutes les bestioles volantes
possibles et imaginables, Isaac va être l’élément déclencheur d’une suite
d’évènements qui vont mettre en péril les habitants de la Cité toute entière.
Une intrigue passionnante et très originale, qui représente un vrai coup de
frais dans la littérature de l’imaginaire, d’ordinaire si cloisonnée dans ses
stéréotypes.
China Miéville fait exploser les codes du « héros modeste
qui va sauver le monde », et on ne peut que l’en remercier. Avec un talent dans
l’écriture qui ne diminue pas, il nous emmène dans cette histoire sordide,
prenant place dans cette Cité si noire, si déstabilisante. Rien n’est ce qu’il
semble être, tout est transformé, recréé… Tout est faux, en somme, comme on
l’avait déjà vu dans la Trilogie Nikopol ou la Tétralogie du
Monstre d’Enki Bilal. Le style si particulier de l’auteur, qui aime à
décrire sa ville en la comparant à un monstre malade, est d’une excellence
rare, tout comme l’est d’ailleurs l’extraordinaire traduction française : je
n’ai tout simplement jamais lu un livre aussi bien traduit.
En bref, si vous n’avez pas peur des univers industriels
peuplés de créatures en tous genres, Perdido Street Station est une
œuvre que vous devez absolument avoir dans votre bibliothèque. Parce qu’il est
le fleuron d’un imaginaire débridé complètement réservé aux adultes, à la
croisée des genres. A la fois livre de science-fiction, histoire
héroïc-fantasiste, thriller musclé, polar violent, livre d’horreur(s)… Il ne
rentre dans aucune case, et finalement c’est ce que l’on aime le plus :
Nouvelle-Crobuzon est elle-même, n’est pas comparable, ne vit que pour sa
propre satisfaction, et emmerde d’une manière générale tout ceux qu’elle
pourrait croiser. Et on l’en remercie.
