Ma cape, un drap lourd, insolite et cuisant sur ma peau, me ralentit, et ma besace me pèse. Ce sont elles qui me protègent ici, elles et l’illusion que j’ai chérie, fondement de ma peine et de mon infamie, du supplice qui m’a mené ici – dans ce kyste qui n’a de ville que le nom, cette cité poussiéreuse toute d’os et de brique, cette conspiration d’industrie et de violence trempées dans l’Histoire et les arcanes du pouvoir, cette contrée funeste dont j’ignore tout : Nouvelle-Crobuzon.

Un décor unique, à tous les sens du terme.
    La Fantasy urbaine est un genre très à part dans la littérature fantastique ; en mêlant les codes de l’imaginaire et la froide réalité d’un monde bétonné, elle offre une vision fraiche et déshumanisée de ces aventures très souvent stéréotypées. Perdido Street Station, le livre qui a fait connaître China Mieville, est le digne représentant de cette branche particulière. Une œuvre à la force étonnante, qui trouve sa puissance dans son décor, détaillé jusqu’à l’extrême par un auteur dont on se demande si l’aventure n’est pas qu’un prétexte pour parler de sa création. Pourtant, le décor en question n’est pas un vaste univers, mais une seule ville. La grande, l’éblouissante Nouvelle-Crobuzon.
    Le phénomène est de plus en plus présent dans la SF ou l’héroic-fantasy : faire se dérouler toute une aventure dans un seul lieu, une seule ville que l’on va pouvoir faire vivre comme si elle existait vraiment. J’ai l’impression que cela a commencé avec Ankh-Morpork, la ville principale du Disque-Monde. Depuis, le phénomène se répand doucettement, comme le prouve l’incroyable dépiction de la ville de Camorr dans Les Mensonges de Locke Lamora, le premier livre de Scott Lynch. Perdido Street Station fait donc partie de ces livres-univers, marqués et composés d’une ville entière. On trouve d’ailleurs une carte détaillée de Nouvelle-Crobuzon au début du livre, qui nous présente les rues, les différentes communautés, et puis les lignes de chemin de fer et celles de la Milice, toutes trouvant leur point central dans la Gare de Perdido, évidemment.
    Ce qui frappe en tout premier lieu dans le livre de China Mieville, c’est son univers sale, malsain, toujours à la limite de la décrépitude. Nouvelle-Crobuzon est une cité épouvantable, où les industries bouffent un peu plus chaque jour les habitations, les faisant s’entasser les unes sur les autres jusqu’à l’écœurement. L’air est saturé de polluants en tout genre, les drogues et l’alcool font vivre l’économie, et la corruption est comme chez elle. En bref, on a constamment l’impression que la ville est sur le point d’exploser, ne pouvant plus supporter le poids de son propre étiolement.

Un premier tome très descriptif, un deuxième plus nerveux.
    Ainsi, la première partie de ce Perdido Street Station est très descriptive, du fait que l’auteur cherche à nous faire rentrer dans le quotidien de sa cité. Il nous présente chaque quartier, leurs fonctionnements administratifs, leurs relations entre eux… Heureusement, tout ça se lit incroyablement bien, grâce à l’excellente plume de l’auteur, qui arrive toujours à maintenir ce soupçon de mystère qui nous fait tourner les pages. On se sent véritablement impliqué dans les aventures de Nouvelle-Crobuzon, qui est sans doute le personnage principal de l’œuvre, et de ses habitants.
    Au sein de cette mégalopole génétiquement modifiée, différentes races humanoïdes tentent de cohabiter : les humains, les khépris (dont les femelles ont des têtes de scarabées sur des corps de femmes), les vodyanoi (des espèces de crapauds géants), les cactacés (des cactus humanisés qui parlent)… Avec une imagination débordante, China Mieville crée un biotope digne d’un Lewis Carroll ou d’un Dickens qui aurait bouffé H.P. Lovecraft au goûter. De plus, tout ça vit avec les Recréés, des individus phénotypiquement métamorphosés pour qu’ils effectuent une tâche particulière (une mitraillette greffée à la place du bras pour les gardes, par exemple) ou par punition.
    Ainsi, Nouvelle-Crobuzon est pleine de robots automatiques, de tristes Recréés, de machines bruyantes, de souffleries tonitruantes, d’intelligences artificielles, de « bio-thaumaturges » qui manipulent les éléments… Toutes les sciences s’entrechoquent et se percutent, dans un maelström d’énergies dévastatrices, qui trouvent leur ordre dans leur propre chaos. Et tout ça fait les affaires du Docteur Isaac Dan der Grimnebulin, scientifique passionné par tout ce qui fait tourner le monde, par ses entremêlements d’énergies. Il a quitté l’Université depuis longtemps, n’y est plus franchement en odeur de sainteté car ses expérimentations ne sont pas toujours légales, mais y retourne fréquemment pour voler du matériel et poursuivre les probations de ses théories.

La théorie du chaos, avec un gros papillon.
    Mais tout ça sera perturbé lorsqu’Isaac recevra la visite d’un Garuda, aussi appelés Hommes-Aigles. Il a été banni de sa tribu, s’est fait couper les ailes, et est donc venu jusqu’à Nouvelle-Crobuzon pour que le célèbre chercheur l’aide à pouvoir voler de nouveau. Mais, dans sa passion qui l’emmène à étudier le mécanisme du vol sur toutes les bestioles volantes possibles et imaginables, Isaac va être l’élément déclencheur d’une suite d’évènements qui vont mettre en péril les habitants de la Cité toute entière. Une intrigue passionnante et très originale, qui représente un vrai coup de frais dans la littérature de l’imaginaire, d’ordinaire si cloisonnée dans ses stéréotypes.
    China Miéville fait exploser les codes du « héros modeste qui va sauver le monde », et on ne peut que l’en remercier. Avec un talent dans l’écriture qui ne diminue pas, il nous emmène dans cette histoire sordide, prenant place dans cette Cité si noire, si déstabilisante. Rien n’est ce qu’il semble être, tout est transformé, recréé… Tout est faux, en somme, comme on l’avait déjà vu dans la Trilogie Nikopol ou la Tétralogie du Monstre d’Enki Bilal. Le style si particulier de l’auteur, qui aime à décrire sa ville en la comparant à un monstre malade, est d’une excellence rare, tout comme l’est d’ailleurs l’extraordinaire traduction française : je n’ai tout simplement jamais lu un livre aussi bien traduit.
    En bref, si vous n’avez pas peur des univers industriels peuplés de créatures en tous genres, Perdido Street Station est une œuvre que vous devez absolument avoir dans votre bibliothèque. Parce qu’il est le fleuron d’un imaginaire débridé complètement réservé aux adultes, à la croisée des genres. A la fois livre de science-fiction, histoire héroïc-fantasiste, thriller musclé, polar violent, livre d’horreur(s)… Il ne rentre dans aucune case, et finalement c’est ce que l’on aime le plus : Nouvelle-Crobuzon est elle-même, n’est pas comparable, ne vit que pour sa propre satisfaction, et emmerde d’une manière générale tout ceux qu’elle pourrait croiser. Et on l’en remercie.