Mais pourquoi est-il aussi méchant ?
    Le cas de La Boussole d’Or est de ceux qui devraient rester dans l’Histoire, de ceux qu’on devrait montrer à tous les enfants. Le foirage ultime. Bordel, c’est pas tous les jours qu’un film cause la chute totale de son studio de production (New Line Cinema, en l’occurrence) ! Bon, j’exagère un chouïa, mézilnempêche que les faits sont là : même si New Line était déjà en très mauvaise posture, le bide de La Boussole d’Or a été la goutte d’eau qui a mis le feu aux poudres, l’étincelle qui a fait déborder le vase. Le studio misait beaucoup sur sa dernière superproduction : du marketing en veux-tu en voilà, des stars pour remplir le casting (Nicole Kidman et Daniel Craig en tête de gondole), une énième adaptation d’une trilogie fantasy jeunesse à succès…
    Ce n’est plus surfer sur la vague, c’est faire du jet-sky sur un tsunami. Malheureusement, n’est pas Peter Jackson qui veut, et on ne peut pas dire que le premier tome d’A La Croisée Des Mondes ait eu le même traitement que celui réservé au Seigneur des Anneaux : un scénario bâclé qui tranche dans le lard du matériau original, une mise en scène foireuse, des acteurs tout juste concernés, des dialogues écrits par un auteur de TF1 en manque d’inspiration… Le résultat est tout juste regardable par moments, et insupportable à d’autres. Evidemment, l’idée-même d’adapter le second tome est compromise. Tu m’étonnes, John.
    Pourtant, on ne peut pas dire que l’idée de départ soit mauvaise : même si les éditeurs le classent dans la catégorie Jeunesse, A La Croisée Des Mondes représente l’un des meilleurs cycles Fantasy, tout court. (Je rappelle qu’il était au départ édité dans la collection SF de Folio.) De ce fait, même sans dénigrer le fait que la mise en route de son adaptation relève de l’opportunisme omniprésent consécutif au succès du SdA et autres Harry Potter, il y avait matière à faire un très bon film, tellement le livre possède de qualités. Un livre Fantasy rempli de différents niveaux de lectures, marqué de nombreuses critiques des religions organisées et parsemés de références scientifiques incroyablement pertinentes.

Mais rien de tout ça dans le film.
    La Boussole d’Or (traduction directe de The Golden Compass, le livre étant titré Les Royaumes du Nord) raconte ainsi l’histoire de Lyra Bellacqua, petite résidente de l’Oxford College. Dans un monde où chaque personne possède une extension physique de son âme prenant la forme d’un animal, Lyra et son daemon Pantalaimon ne sont pas vraiment des inconnus : Lyra est en effet la nièce de Lord Asriel, grand scientifique et explorateur qui s’apprête à venir montrer ses dernières découvertes à l’Oxford College. Pendant ce temps, de sombres rumeurs circulent dans la population : les Enfourneurs capturent les enfants, et les emmènent loin dans les terres du Nord. Alors quand l’ami de Lyra disparaît, elle part immédiatement vers le Nord et ses curieux phénomènes.
    Voilà en quelques mots le scénario du livre, une histoire simple sans être simpliste, et composée d’une multitude de strates différentes que je ne prends pas la peine d’évoquer ici sous peine de devoir m’étaler sur plusieurs pages. Il est donc tout à fait normal de ne pas retrouver toute cette « complexité » dans le livre (quel spectateur n’a pas été déçu par un film quand il avait lu le livre auparavant ?), mais, quand même, la moindre des choses aurait été d’en respecter la trame ! D’une manière assez inconcevable, La Boussole d’Or emprunte tellement de raccourcis par rapport à l’œuvre originale que tout en devient incohérent.
    Tout d’abord, le fameux Aléthiomètre (objet révélant la réponse à n’importe quelle question qu’on lui pose, par le biais de différents symboles et aiguilles), si scientifique dans sa mise en œuvre dans le livre, devient ici une sorte d’objet magique complètement crétin. De plus, et sans révéler des détails importants, le lieu où sont regroupés les enfants, qui représente LE grand mystère révélé de manière si corrosive à la fin du livre, est ici dévoilé très tôt, et d’une manière si aseptisé, si simpliste, si bas de plafond, que ça donne envie d’éteindre la télé. Le centre d’une énorme critique de la religion devient un centre aéré tout blanc peuplé de gens habillés comme les scientifiques dans Star Trek. Argh.

L'adaptation de trop.
    En parlant des gens, ça me permet de faire une magnifique transition vers un autre défaut du film : ses dialogues. Hé là, mais alors là, c’est le drame. Oh punaise. Qu’a-t-on pu faire pour mériter ça ? Encore, que la p’tiote Dakota Blue Richards ne soit pas franchement à l’aise avec son texte et soit aussi fadasse qu’un dessous de verre, je veux bien. Après tout, les très jeunes acteurs sont rarement très bons (et les héros du Monde de Narnia en savent quelque chose). Mais pourquoi faire dire à tous ces braves gens des dialogues aussi creux, plats et ampoulés ? Cela décrédibilise tout simplement tout ce que peuvent dire les acteurs, comme si on voulait que même le petit enfant venu voir le film entre deux épisodes de Dora puisse comprendre de quoi ça parle.
    D’où le fait qu’un très bon bouquin de Fantasy ouvert à tous les lecteurs grâce à son immense profondeur se retrouve complètement écartelé et aplati dans sa pauvre pellicule. La Poussière, élément primordial de tous les mondes et au centre de toute l’intrigue est trop dur à expliquer à Lucas, 5 ans et demi ? Hop, on l’évoque à peine. On ne veut pas expliquer le fonctionnement de l’Aléthiomètre (juste le titre du film) ? Hop, on en fait une boussole magique que quand tu mets les aiguilles devant les symboles, hop t’as les images dans ta tête. On veut impressionner Manon, 6 ans ? Hop, on met le combat du gros nounours Iorek dont tout le monde se fout au centre du film, ça en jette et ça paiera les gars des FX.
    Ce n’est donc pas franchement étonnant que le film se soit viandé au box-office : les gens sont certes des gros boulets, mais ils apprennent, au bout d’un moment. Y’a pas de secret : malgré l’injustice constante du cinéma, un film a plus de chance d’être vu s’il est bon. Parait que c’est mathématique, ou un truc dans le genre. Résultat de l’équation, ce qui devait être le prochain gros film de New Line Cinema, qui allait remettre sur pied les films fantastiques qui commençaient déjà à se mordre la queue, est devenu l’arme de son propre crime. Et, si vous voulez mon avis, ce n’est pas le DVD qui va sauver les meubles, qui ont de toutes façons été déjà vendus aux enchères. Quand y’a plus rien à faire…