L'histoire des montagnes russes.
    Au jour d’aujourd’hui, la carrière entière d’Oasis ressemble à une immense madeleine Proustienne, qui nous fait rappeler du bon temps. Definitely Maybe et (What’s The Story) Morning Glory, les deux premiers albums du groupe, ont été véritablement ceux qui ont forgé leur légende, et qui ont été les mètres étalons de toute la britpop. Mais, évidemment, le retour de bâton est naturel : tout ce qu’ils font et feront sera comparé à ce qu’ils ont accompli auparavant, à ces deux œuvres. Malgré tout, les trois albums qui suivirent – franchement mauvais – nous apprirent à relativiser, et à moins attendre des frangins Gallagher. Puis, Don’t Believe The Truth, sorti en 2005, représentait un retour en force idéal, faisant oublier les précédentes déceptions.
    Voilà que nous arrive donc ce 6 octobre 2008 Dig Out Your Soul, septième album studio du groupe anglais, et attendu au tournant puisqu’il s’agissait de confirmer les bonnes impressions laissées par Don’t Believe the Truth. Les bonshommes sont-ils arrivés à retrouver un peu de leur grandeur ? A redorer leur blason ? Oui. Mille fois oui. Dig Out Your Soul est une pièce majeure dans la discographie d’Oasis. Un album bourré à ras-bords de morceaux innovants, élégants, enlevés, décomplexés, psychédéliques, où la guitare peut se faire brute ou sournoise, et où tout parait décomposé. Je le dis : le meilleur depuis Definitely Maybe.
    Préférant garder leurs bonnes habitudes en enregistrant à Abbey Road, le groupe a pourtant joué la carte du renouveau, en offrant un disque beaucoup plus psychédélique et groovy que leurs précédents. Cela va sans dire, on retrouve toujours la patte d’Oasis (et leurs mauvaise manies aussi, j’y reviendrai), mais tout ça est teinté d’une synergie acide et coulante, pleine de LSD. Les instruments se font hypnotiques, et les voix de Liam ou Noel paraissent élevées, empruntant aux Pink Floyd leur douce brutalité. A l’instar de Morning Glory, les titres s’enchaînent avec une cohérence parfaite, le son continuant parfois tout simplement de s’écouler entre les pistes…

Entre originalité débridée et cover songs inavouées.
    Dès les premières notes de Bag It Up, on se sent à l’aise. La guitare de Noel Gallagher se fait bientôt rejoindre par un Liam très soyeux, pour ensuite gagner en force un brin malsaine… Une chanson inspirée par Baron Saturday, une des pistes de Sorrow, un concept album SF des Pretty Things. Et effectivement, cette chanson d’ouverture résume merveilleusement bien tout l’album dans son ensemble, avec cet acid rock fort et psychédélique. Puis, The Turning continue sur la même lancée, en introduisant en plus le piano : tous les complets se font au piano-batterie, jusqu’à ce que la grosse batterie de Zak Starkey (qui a quitté le groupe après l’enregistrement de l’album, remplacé par Chris Sharrock) soit rejointe par la guitare dans les refrains.
    Ainsi, le calme et la rêverie emmenée par le piano trouve un contre-pied idéal dans ses refrains euphorique, Liam criant à qui veut l’entendre "So come on, shake your rag-doll baby". "The Stone Roses doing The Stooges" résumera très bien Noel dans son interview-fleuve pour Q Magazine, et il a pas tort, pour le coup. Tout ça est très sensuel. Waiting For The Rapture est elle par contre beaucoup plus brute, et fait moins dans la fioriture : du bon gros riff et une voix par-dessus, comme l’adore Noel Gallagher. Par contre, comme pratiquement toujours dans le cas du plus vieux frangin, y’a du plagiat dans l’air : le riff ressemble étrangement aux Doors… Mais bon, ça marche tellement bien qu’on gueule pas, allez.
    Puis, on revient dans quelque chose de plus traditionnel avec The Shock Of The Lightning, qui n’a pas été choisi comme single par hasard : il constitue le morceau le plus facile d’accès de l’album, avec son rock ravageur mais rythmé qui rappelle les plus beaux jours du groupe, trouvant tout de même une parenthèse originale avec ce long instrumental au milieu marqué par une séquence de batterie pas piquée des hannetons (cette expression vous manquait, avouez-le). Noel y a œuvré seul, écrivant les paroles, jouant la guitare, la basse et la batterie et chantant par-dessus. Il est comme ça, lui.

Des morceaux beaucoup moins mainstream que la normale du groupe.
    Puis, le psychédélisme voulu pour ce nouvel album revient au galop, comme en témoigne Falling Down, que l’on retrouve un peu plus loin : construite comme de la pop acide et vacillante, elle devient carrément hypnotique quand on y entend la voix de Liam Gallagher, volontairement douce et planante, comme liquide. Les sons de guitare se mêlent à de discrets sons suraigus, offrant un ensemble cotonneux, qui explosera sur la fin pour ne laisser que la voix du chanteur et une cymbale pour clore l’un des joyaux de l’album. De même, To Be Where There’s Life est sublime d’originalité pour le groupe, fine, groovy, reposant entièrement sur une ligne de basse.
    Un tissus de conscience flottant au vent, dont la douceur s’explique par une absence totale de guitare : tout est rythmé par la batterie métronomique, la basse en filigrane, et la voix d’un Gallagher qui semble vouloir nous emmener dans un monde merveilleux, pour qu’on aille voir son Sergent Pepper à lui. Way over the line… On vacille, on virevolte, on se fait bercer, sans être totalement persuadé de finir droit. On se laisse transporté en tout cas, comme dans le cas du sublissime (Get Off Your) High Horse Lady très Gorillazien dans l’esprit, ou encore The Nature Of Reality et sa guitare si jouissive. "The nature of reality is pure subjective fantasy", nous annonce Liam.
    En définitive, Oasis semble avoir trouvé un véritable nouveau souffle avec ce Dig Out Your Soul. Ils ont effectivement déterré leur âme, enterrée depuis tellement longtemps, pour mieux pouvoir la montrer au monde entier. J’en profite également pour préciser que tout le sleeve design de l’album (la jaquette et le livret quoi) est absolument somptueux. Réalisé par le graphiste et musicien Julian House, son pop-art décomposé rappelle un peu Dave McKean en moins malsain et plus festif… Un bien bel écrin qui rappelle la nature même de la musique de ce nouvel Oasis, une musique intensive, excitée et hypnotisée. Pour yourself another cup of Lady Grey