Le pouvoir du corps, le choc de l'esprit.
    On les appelle chefs-d’œuvre. On les appelle merveilles. On les affuble de divers noms, pour souligner leur qualité exceptionnelle, qui les éloigne de toute autre œuvre du même art. On les met sur un piédestal, les cite aux générations futures, pour qu’elle reste à jamais dans l’Histoire. Pour montrer que leurs contributions ont été tellement importantes pour ce monde que l’on se doit de les féliciter. Watchmen fait partie de ces si rares bijoux. Une œuvre fantastique, intriquée et étriquée, habitée d’une âme merveilleuse, et tellement maîtrisée de bout en bout que l’on se demande comment tout cela peut être vrai.
    Je m’étais promis de stopper toute effusion de superlatifs ; de rester dans les marges de l’objectif, et de réfréner quelconque ardeur. Mais, avec Watchmen, impossible. Tout, tout y parfait. Les dessins, l’intrigue, le ton, les personnages, les situations, les multiples niveaux de lecture, le début, la fin. Aucun élément ne vient en biaiser un autre. Elle est tout simplement une forme d’art iconique sublime et sublimée, et sans aucun doute le comics qui m’a le plus marqué, avec le Sandman de Neil Gaiman (et grand ami de Moore devant l’éternel). Une marque au fer rouge, forte, grisante, épuisante. Mais tellement libératrice.
    Étrangement, la première œuvre d’Alan Moore que j’ai lue n’était pas un comics, mais un livre. La Voix Du Feu que ça s’appelait, un bouquin récent séparé en plusieurs histoires située chacune dans une époque différente. Un excellent recueil, à la fois décousu et cohérent, déphasé mais actuel. Malgré tout, l’auteur est évidemment surtout connu pour ses comics : V For Vendetta, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, From Hell, ou encore ses nombreuses participations aux grands héros de DC Comics (dont le Batman : The Killing Joke dont j’ai récemment parlé). Et Watchmen, peut-être son œuvre la plus importante.

Un scénario d'une profondeur et d'une cohérence exceptionnelles.
    Nous sommes le 12 Octobre 1985. Un homme vient de s’écraser sur le trottoir, après avoir fait une chute de plusieurs dizaines d’étages. Défenestré de son appartement. Fatal. Cet homme s’appelle Edward Blake. Plus connu sous le nom du Comédien. Plus connu pour avoir fait partie des Watchmen, une association de super-héros qui faisait régner l’ordre et la justice dans les années 1970. A la retraire depuis 1977, quand un décret obligea tous ces aventuriers masqués à livrer leur identité et se retirer. Ils étaient une petite dizaine, à l’époque. Silk Spectre, la seule femme du groupe, qui s’occupe aujourd’hui à l’Institut des Etudes Extraspatiales avec son ami.
    Dr. Manhattan (le seul ayant de véritables superpouvoirs, acquis après une expérience plutôt déplaisante). Nite Owl. Ozymandias (Adrian Veidt, à la tête d’une compagnie milliardaire). Ou encore Rorschach, individu étrange et névrosé, le seul ayant toujours refusé de quitter son étrange masque et de dévoiler son identité. Le récit sera donc croisé sur plusieurs niveaux temporels : des flash-backs permettant de revivre certaines étapes importantes de la vie passée de ses personnages, et l’époque actuelle où l’on retrouve des héros blasés et sans aucun espoir pour le monde, mais déterminés à retrouver le possible assassin du Comédien. Parce qu’il ne sera pas le seul.
    Pour n’importe quel auteur, on aurait déjà suffisamment de données pour obtenir un récit confus, flou, et trop complexe. Une multitude de personnages, chacun jonglant entre sa vie passée et sa vie présente… Mais ici, nous avons affaire à Alan Moore. Donc, non seulement la construction du récit est d’une fluidité et d’une facilité déconcertante, mais l’auteur américain n’hésite pas à rajouter des éléments supplémentaires. En effet, les Watchmen n’ont pas été la seule association de super-héros : déjà, la deuxième guerre mondiale vit l’apparition des Minutemen. Les pionniers, qui laisseront ensuite leur héritage aux Watchmen (avec de très fortes connexions entre certains personnages des deux époques).

Allez, poussez-vous, j'ai une BD à relire.
    Mais, si tout cela est à la fois d’une complexité sans pareille mais d’une facilité de lecture déconcertante, c’est parce qu’Alan Moore croit à fond à ce qu’il fait, du début à la fin. Il ne néglige aucun détail, et traite tous ses personnages avec une précision d’orfèvre, pour que rien ne soit imprécis. Un boulot d’autiste, exceptionnel de talent et de classe. Moore ne va pas non plus hésiter à proposer une œuvre extrêmement littéraire, pour que l’on s’imprègne mieux de toutes ces anecdotes, tous ces éléments, comme s’il nous offrait un véritable journal historique. Ainsi, à la fin de chacun des 12 tomes que compte la série, entre 4 et 6 pages seront consacrées à des éléments littéraires visant à développer certains points, sans rapport directs avec l’histoire.
    Des extraits du livre de l’un des héros, l’essai d’un professeur à propos du Dr. Manhattan, un article de journal sur The Black Freighter, un véritable comics-dans-le-comics que lit régulièrement un personnage… Prodigieux. L’auteur est littéralement happé par son propre univers, et le lecteur ne peut que l’accompagner, la tête la première. D’où l’appellation de « roman graphique » dont on affuble parfois Watchmen. Pour ma part, je considère le terme comme un simple outil marketing créé de toutes pièces par les grandes boîtes pour offrir plus de crédibilité à leur produit, croyant que « comics » faisait trop enfantin. Mais, pour le coup, cette œuvre est beaucoup plus qu’une simple succession d’images, c’est évident.
    Watchmen, c’est un condensé de pure maîtrise par un homme au-delà du commun, qui a livré une pierre majeure d’un art qui se cherche encore. D’un postulat de base plus que commun – un groupe de héros chassent les méchants – il offre une vision apocalyptique d’un monde qui se déchire, pris dans les méandres d’un cynisme omniprésent. D’une froideur psychologique terrifiante, Watchmen se vit autant qu’il se lit, et offre une réflexion fantastique sur un nombre incalculable d’éléments. Marquée avant tout par un réalisme qu’elle ne lâche jamais, l’œuvre doit être admirée, encore et encore, pour pouvoir en connaître le cœur, et pouvoir être mieux préparé à une fin tellement démoralisante. Croyez-moi, lisez Watchmen, et vous aurez tout lu.