"Quis custodiet ipsos custodes" : Watchmen, de Alan Moore et Dave Gibbons
Par Anansi le vendredi 3 octobre 2008, 19:46 - Littérature et BD - Lien permanent

Hé bien, mes amis, cela faisait longtemps qu’une BD ne m’avait pas transporté à ce point. Un tourbillon de beauté, de talent, de psychologie, tout ça torturé dans un scénario d’un retors presque inquiétant. Watchmen, c’est un peu tout ça. Retour en images et en lettres qui vont bien, sur ce qui est sans doute l’un des trois meilleurs comics de tous les temps, par un Alan Moore dont la contribution au medium est aussi importante que celle de Will Eisner en son temps ou Neil Gaiman.

Le pouvoir du corps, le choc de
l'esprit.
On les appelle chefs-d’œuvre. On les appelle merveilles. On
les affuble de divers noms, pour souligner leur qualité exceptionnelle, qui les
éloigne de toute autre œuvre du même art. On les met sur un piédestal, les cite
aux générations futures, pour qu’elle reste à jamais dans l’Histoire. Pour
montrer que leurs contributions ont été tellement importantes pour ce monde que
l’on se doit de les féliciter. Watchmen fait partie de ces si rares
bijoux. Une œuvre fantastique, intriquée et étriquée, habitée d’une âme
merveilleuse, et tellement maîtrisée de bout en bout que l’on se demande
comment tout cela peut être vrai.
Je m’étais promis de stopper toute effusion de superlatifs ;
de rester dans les marges de l’objectif, et de réfréner quelconque ardeur.
Mais, avec Watchmen, impossible. Tout, tout y parfait. Les dessins,
l’intrigue, le ton, les personnages, les situations, les multiples niveaux de
lecture, le début, la fin. Aucun élément ne vient en biaiser un autre. Elle est
tout simplement une forme d’art iconique sublime et sublimée, et sans aucun
doute le comics qui m’a le plus marqué, avec le Sandman de Neil Gaiman (et
grand ami de Moore devant l’éternel). Une marque au fer rouge, forte, grisante,
épuisante. Mais tellement libératrice.
Étrangement, la première œuvre d’Alan Moore que j’ai lue
n’était pas un comics, mais un livre. La Voix Du Feu que ça
s’appelait, un bouquin récent séparé en plusieurs histoires située chacune dans
une époque différente. Un excellent recueil, à la fois décousu et cohérent,
déphasé mais actuel. Malgré tout, l’auteur est évidemment surtout connu pour
ses comics : V For Vendetta, La Ligue des Gentlemen
Extraordinaires, From Hell, ou encore ses nombreuses
participations aux grands héros de DC Comics (dont le Batman : The Killing
Joke dont j’ai récemment parlé). Et Watchmen, peut-être son œuvre
la plus importante.
Un scénario d'une profondeur et d'une cohérence
exceptionnelles.
Nous sommes le 12 Octobre 1985. Un homme vient de s’écraser
sur le trottoir, après avoir fait une chute de plusieurs dizaines d’étages.
Défenestré de son appartement. Fatal. Cet homme s’appelle Edward Blake. Plus
connu sous le nom du Comédien. Plus connu pour avoir fait partie des Watchmen,
une association de super-héros qui faisait régner l’ordre et la justice dans
les années 1970. A la retraire depuis 1977, quand un décret obligea tous ces
aventuriers masqués à livrer leur identité et se retirer. Ils étaient une
petite dizaine, à l’époque. Silk Spectre, la seule femme du groupe, qui
s’occupe aujourd’hui à l’Institut des Etudes Extraspatiales avec son ami.
Dr. Manhattan (le seul ayant de véritables superpouvoirs,
acquis après une expérience plutôt déplaisante). Nite Owl. Ozymandias (Adrian
Veidt, à la tête d’une compagnie milliardaire). Ou encore Rorschach, individu
étrange et névrosé, le seul ayant toujours refusé de quitter son étrange masque
et de dévoiler son identité. Le récit sera donc croisé sur plusieurs niveaux
temporels : des flash-backs permettant de revivre certaines étapes importantes
de la vie passée de ses personnages, et l’époque actuelle où l’on retrouve des
héros blasés et sans aucun espoir pour le monde, mais déterminés à retrouver le
possible assassin du Comédien. Parce qu’il ne sera pas le seul.
Pour n’importe quel auteur, on aurait déjà suffisamment de
données pour obtenir un récit confus, flou, et trop complexe. Une multitude de
personnages, chacun jonglant entre sa vie passée et sa vie présente… Mais ici,
nous avons affaire à Alan Moore. Donc, non seulement la construction du récit
est d’une fluidité et d’une facilité déconcertante, mais l’auteur américain
n’hésite pas à rajouter des éléments supplémentaires. En effet, les Watchmen
n’ont pas été la seule association de super-héros : déjà, la deuxième guerre
mondiale vit l’apparition des Minutemen. Les pionniers, qui laisseront ensuite
leur héritage aux Watchmen (avec de très fortes connexions entre certains
personnages des deux époques).
Allez, poussez-vous, j'ai une BD à
relire.
Mais, si tout cela est à la fois d’une complexité sans
pareille mais d’une facilité de lecture déconcertante, c’est parce qu’Alan
Moore croit à fond à ce qu’il fait, du début à la fin. Il ne néglige aucun
détail, et traite tous ses personnages avec une précision d’orfèvre, pour que
rien ne soit imprécis. Un boulot d’autiste, exceptionnel de talent et de
classe. Moore ne va pas non plus hésiter à proposer une œuvre extrêmement
littéraire, pour que l’on s’imprègne mieux de toutes ces anecdotes, tous ces
éléments, comme s’il nous offrait un véritable journal historique. Ainsi, à la
fin de chacun des 12 tomes que compte la série, entre 4 et 6 pages seront
consacrées à des éléments littéraires visant à développer certains points, sans
rapport directs avec l’histoire.
Des extraits du livre de l’un des héros, l’essai d’un
professeur à propos du Dr. Manhattan, un article de journal sur The Black
Freighter, un véritable comics-dans-le-comics que lit régulièrement un
personnage… Prodigieux. L’auteur est littéralement happé par son propre
univers, et le lecteur ne peut que l’accompagner, la tête la première. D’où
l’appellation de « roman graphique » dont on affuble parfois Watchmen.
Pour ma part, je considère le terme comme un simple outil marketing créé de
toutes pièces par les grandes boîtes pour offrir plus de crédibilité à leur
produit, croyant que « comics » faisait trop enfantin. Mais, pour le coup,
cette œuvre est beaucoup plus qu’une simple succession d’images, c’est
évident.
Watchmen, c’est un condensé de pure maîtrise par un
homme au-delà du commun, qui a livré une pierre majeure d’un art qui se cherche
encore. D’un postulat de base plus que commun – un groupe de héros chassent les
méchants – il offre une vision apocalyptique d’un monde qui se déchire, pris
dans les méandres d’un cynisme omniprésent. D’une froideur psychologique
terrifiante, Watchmen se vit autant qu’il se lit, et offre une
réflexion fantastique sur un nombre incalculable d’éléments. Marquée avant tout
par un réalisme qu’elle ne lâche jamais, l’œuvre doit être admirée, encore et
encore, pour pouvoir en connaître le cœur, et pouvoir être mieux préparé à une
fin tellement démoralisante. Croyez-moi, lisez Watchmen, et vous aurez
tout lu.

Commentaires
Comme d'hab, mon canard : tu donnes envie comme pas possible!
)
J'ignorais que ce comics était si récent. J'en ai entendu (ce qui est une expression, puisque j'ai plus lu et vu qu'entendu), j'en ai entendu parler donc, en tombant (aïe) sur le site officiel de l'adaptation cinématographique dudit comics.
Je ne connais pas les acteurs (à part Billy Crudup), et le réalisateur est un certain Zack Snyder...(au fait, t'as déjà vu 300??
Donc, précipitez-vous sur Imdb, Google ou autre Allociné pour mater cette petite bande annonce qui va bien.
Mais en attendant, je pense que j'irai alléger le stock de la FNAC (ou autre, y a pas de raison) d'un exemplaire de ce roman graph...euh, comics!
:D
Héhé !
Oui enfin, il n'est pas franchement récent, le comics, et c'est vrai que j'ai oublié de préciser la date de parution initiale : les 12 tomes se sont étalés entre septembre 1986 et octobre 1987 aux USA !
Et pour le film c'est clair qu'ils mettent le paquet, mais bon... Je le sens pas. Autant le film 300 allait très bien avec la BD (un truc très stylisé, sans rien d'autre), autant ça ne colle pas du tout à Watchmen, qui est entièrement psychologique. Donc bon, j'aurais préféré Terry Gilliam (qui avait le projet à la base) ou Darren Aronofsky (qui l'a ensuite eu) plutôt que Snyder...
Qu'est-ce qu'il est calé, ce canard!!
Effectivement pas très récent...
En parlant de Gilliam (et si tu me permets une tite digression), il ne devait pas adapter "De bons présages" que Gaiman et Pratchett ont écrit?? (c'est écrit en 4 de couv' sur mon poche). Tu aurais des infos là-dessus?
Vous me flattez, mon cher !
Ouaip, tu vois, c'est pas tout frais (bordel, septembre 1986, j'avais -2 mois), mais pourtant les thèmes sont toujours d'actualité (guerre, psychose, tout ça tout ça).
Voui Gilliam a bien acheté les droits pour adapter De Bons Présages, mais il est encore dans les cartons... Y'a eu tentative de scénarisation si je me trompe pas, mais rien de concluant n'a encore été fait, et il faudra encore attendre un bail avant d'espérer le voir. Dommage, ça donnerait sûrement un truc énorme !