Un scénario intriguant, plus très original mais rare.
    "Once upon a time, in a fictional land called New York City." Telle est la première phrase de ce Fables : Legends in Exile… Probablement l’une des meilleures phrases d’accroche qui soient, si vous voulez mon avis : c’est intriguant, ça attire directement l’attention, et puis ça symbolise immédiatement le thème de l’œuvre, avec ce mélange de conte classique pour le "once upon a time, in a fictional land" et de modernité réaliste pour New York City. Comics créé en 2002 par Bill Willingham, Fables fait partie de ces séries qui n’en finissent jamais : 75 issues actuellement, et ce n’est pas prêt de s’arrêter.
    L’histoire a le mérite d’être ambitieuse. Imaginez : Blanche-Neige, Cendrillon, la Belle et la Bête, Pinocchio, et tous les héros de contes, se sont fait chasser de leurs mondes respectifs par un ennemi commun, connu sous le nom de l’Adversaire. Du coup, tous ceux ayant survécu aux attaques ont été obligés de se réfugier et se cacher dans le seul monde n’intéressant pas l’Adversaire : le nôtre. Et voilà que tout ce beau monde se retrouve à New-York, formant Fabletown, une communauté secrète qui ne doit pas se faire connaître des humains. Les héros à forme humanoïde peuvent vivre au grand jour tant qu’ils n’entretiennent pas de contact avec les mundanes (les humains), tandis que les bêtes comme les Trois Petits Cochons ou l’Homme-Citrouille sont recluses à « la Ferme ».
    Regroupant les cinq premières issues de la série, Legends in Exile permet de rentrer tranquillement dans l’univers créé par Willingham, avec beaucoup de facilité. Et tout ça est terriblement bien maitrisé. Si cette histoire de personnages fantastiques mêlés au monde réel n’est finalement plus très originale, elle n’en reste pas moins passionnante, grâce au fait que Buckingham ne s’occupe pas de faire interagir les créatures des contes avec les hommes. Il a simplement l’air de s’amuser à réunir tous ces héros, sous la même bannière, en les téléportant dans notre vingt-et-unième siècle. Une modernité que l’on retrouve également dans le scénario.

Des personnages charismatiques, loin des stéréotypes.
    Ainsi, Legends In Exile débute avec Jack – pas beaucoup plus âgé que lorsqu’il a escaladé le haricot magique -, courant à toute allure vers le bureau du sheriff de Fabletown, à savoir le Grand Méchant Loup (ici représenté par un loup-garou). Haletant, il vient annoncer que sa copine, Rose Rouge, est introuvable, et que son appartement est ensanglanté du sol au plafond. Ce sera le point de départ d’un whodunnit cher au polar, mené par le Grand Méchant Loup et Blanche Neige, sœur de Rose Rouge et adjointe au maire de Fabletown. Il va falloir savoir où est Rose Rouge, si elle est toujours en vie, et qui a bien pu faire ça : Jack lui-même ? Barbe-Bleue, qui s’est récemment publiquement affiché avec la victime ? Ou le Prince Charmant, qui a eu une relation ambiguë avec Rose Rouge ?
    On le voit par la même occasion, Fables possède d’innombrables personnages. Ça pourrait être imbuvable, mais ça permet en fait de créer un univers incroyablement vaste et pratiquement sans limite, dès les premières pages. Très vite, on se surprend donc à attendre l’apparition de tel ou tel héros, juste pour voir le traitement que Willingham en a fait. Par exemple, voir Pinocchio se plaindre du fait qu’il restera un garçon éternellement et qu’il ne pourra donc pas faire des galipettes avec les femmes qu’il veut, c’est juste énorme. Le ton est toujours très humoristique et décalé, malgré les situations qui peuvent parfois être dramatiques (et cette sombre histoire de meurtre en est le digne représentant).
    Néanmoins, on va pas se leurrer : Fables est très orientée action et elle est donc plutôt légère. (Beaucoup) plus intelligente que la moyenne, et possédant un univers passionnant, oui, mais ça reste léger. Même si Willingham n’hésite pas à avouer que Neil Gaiman fait partie de ses références (les clins d’oeil et autres easter-eggs sont super nombreux), sa série est loin d’avoir la psychologie et l’ambiance très cérébrale des œuvres de l’auteur anglais. Mais enfin, vous lisez l’article d’un mec qui vient de s’acheter 25 tomes du Sandman en édition originale ricaine sur eBay, donc je décline toute objectivité.

De très beaux dessins, parfois fades mais souvent sublimes.
    Toujourzétil que, ce que perd Fables en psychologie et intellect, elle le gagne en rythme et dynamisme : l’allure est toujours effrénée lors de cette enquête policière, jusqu’au dénouement final où tout s’arrête brusquement. Prenant pour cadre la fête annuelle des Fables (car tel est le nom que se donne les héros), l’auteur stoppe l’action, le temps étant comme suspendu autour du Grand Méchant Loup, qui va alors tout expliquer. Une manière de poser l’intrigue, d’une façon typique des livres policiers, ce que ne manque d’ailleurs pas de remarquer le premier concerné. De plus, si Fables a ce rythme si efficace, elle le doit également à ses dessins de Ian Medina, toujours impeccables.
    Le trait du dessinateur est vraiment splendide, comme vous pourrez d’ailleurs le remarquer en téléchargeant l’issue #1 sur le site de DC Comics. C’est précis et détaillé, à la fois dans les grandes images présentant des intérieurs et autres décors, et dans les petits détails comme les expressions des personnages. A noter au passage qu’Ian Medina n’assure le dessin que de ce premier tome ; ce sera ensuite Mark Buckingham qui sera à la barre, dans un style plutôt proche, d’après ce que j’ai pu feuilleter. La couleur est elle aussi réussie, toujours chatoyante mais jamais criarde.
    Fables fait donc partie de ces excellentes séries dont regorge le label Vertigo de DC Comics (Sandman, Transmetropolitan, DMZ, Vinyl UndergroundYou name it, babe). En mêlant héros de contes d’enfance et monde réel et bien contemporain, Willingham livre une aventure intriguante, adulte et avec juste ce qu’il faut d’émerveillement pour qu’on soit immédiatement accroché. En plus, l’idée de raconter une histoire complète toutes les cinq issues est très bonne, relançant les intrigues tout en permettant d’en apprendre plus sur les personnages. Ce premier tome étant plutôt léger en mythologie, il ne me reste plus qu’à lire les autres, pour mieux découvrir tous les backgrounds des nombreux personnages de ce conte, dont on se demande s’ils vivront heureux pour toujours. C’est pas gagné. L’œuvre, elle, a de beaux jours devant elle.