Fables : Legends In Exile, de Bill Willingham
Par Anansi le dimanche 24 août 2008, 10:33 - Littérature et BD - Lien permanent

Chassés de leurs univers, les héros des contes de notre enfance (de Barbe-Bleue à Cendrillon, en passant par tous les autres) se sont réfugiés à New-York pour former une communauté secrète... Une histoire couillue, pour un comics adulte sachant habilement mêlé la mythologie de ses personnages et la modernité de son univers. Legends In Exile constitue le tome 1 de Fables, regroupant les cinq premières issues. Et ça annonce de grandes choses, ma bonne dame.

Un scénario intriguant, plus très original mais
rare.
"Once upon a time, in a fictional land called New York
City." Telle est la première phrase de ce Fables : Legends in
Exile… Probablement l’une des meilleures phrases d’accroche qui soient, si
vous voulez mon avis : c’est intriguant, ça attire directement l’attention, et
puis ça symbolise immédiatement le thème de l’œuvre, avec ce mélange de conte
classique pour le "once upon a time, in a fictional land" et de
modernité réaliste pour New York City. Comics créé en 2002 par Bill Willingham,
Fables fait partie de ces séries qui n’en finissent jamais : 75
issues actuellement, et ce n’est pas prêt de s’arrêter.
L’histoire a le mérite d’être ambitieuse. Imaginez :
Blanche-Neige, Cendrillon, la Belle et la Bête, Pinocchio, et tous les héros de
contes, se sont fait chasser de leurs mondes respectifs par un ennemi commun,
connu sous le nom de l’Adversaire. Du coup, tous ceux ayant survécu aux
attaques ont été obligés de se réfugier et se cacher dans le seul monde
n’intéressant pas l’Adversaire : le nôtre. Et voilà que tout ce beau monde se
retrouve à New-York, formant Fabletown, une communauté secrète qui ne doit pas
se faire connaître des humains. Les héros à forme humanoïde peuvent vivre au
grand jour tant qu’ils n’entretiennent pas de contact avec les
mundanes (les humains), tandis que les bêtes comme les Trois Petits
Cochons ou l’Homme-Citrouille sont recluses à « la Ferme ».
Regroupant les cinq premières issues de la série,
Legends in Exile permet de rentrer tranquillement dans l’univers créé
par Willingham, avec beaucoup de facilité. Et tout ça est terriblement bien
maitrisé. Si cette histoire de personnages fantastiques mêlés au monde réel
n’est finalement plus très originale, elle n’en reste pas moins passionnante,
grâce au fait que Buckingham ne s’occupe pas de faire interagir les créatures
des contes avec les hommes. Il a simplement l’air de s’amuser à réunir tous ces
héros, sous la même bannière, en les téléportant dans notre vingt-et-unième
siècle. Une modernité que l’on retrouve également dans le scénario.
Des personnages charismatiques, loin des
stéréotypes.
Ainsi, Legends In Exile débute avec Jack – pas
beaucoup plus âgé que lorsqu’il a escaladé le haricot magique -, courant à
toute allure vers le bureau du sheriff de Fabletown, à savoir le Grand Méchant
Loup (ici représenté par un loup-garou). Haletant, il vient annoncer que sa
copine, Rose Rouge, est introuvable, et que son appartement est ensanglanté du
sol au plafond. Ce sera le point de départ d’un whodunnit cher au
polar, mené par le Grand Méchant Loup et Blanche Neige, sœur de Rose Rouge et
adjointe au maire de Fabletown. Il va falloir savoir où est Rose Rouge, si elle
est toujours en vie, et qui a bien pu faire ça : Jack lui-même ? Barbe-Bleue,
qui s’est récemment publiquement affiché avec la victime ? Ou le Prince
Charmant, qui a eu une relation ambiguë avec Rose Rouge ?
On le voit par la même occasion, Fables possède
d’innombrables personnages. Ça pourrait être imbuvable, mais ça permet en fait
de créer un univers incroyablement vaste et pratiquement sans limite, dès les
premières pages. Très vite, on se surprend donc à attendre l’apparition de tel
ou tel héros, juste pour voir le traitement que Willingham en a fait. Par
exemple, voir Pinocchio se plaindre du fait qu’il restera un garçon
éternellement et qu’il ne pourra donc pas faire des galipettes avec les femmes
qu’il veut, c’est juste énorme. Le ton est toujours très humoristique et
décalé, malgré les situations qui peuvent parfois être dramatiques (et cette
sombre histoire de meurtre en est le digne représentant).
Néanmoins, on va pas se leurrer : Fables est très
orientée action et elle est donc plutôt légère. (Beaucoup) plus intelligente
que la moyenne, et possédant un univers passionnant, oui, mais ça reste léger.
Même si Willingham n’hésite pas à avouer que Neil Gaiman fait partie de ses
références (les clins d’oeil et autres easter-eggs sont super nombreux), sa
série est loin d’avoir la psychologie et l’ambiance très cérébrale des œuvres
de l’auteur anglais. Mais enfin, vous lisez l’article d’un mec qui vient de
s’acheter 25 tomes du Sandman en édition originale ricaine sur eBay,
donc je décline toute objectivité.
De très beaux dessins, parfois fades mais souvent
sublimes.
Toujourzétil que, ce que perd Fables en
psychologie et intellect, elle le gagne en rythme et dynamisme : l’allure est
toujours effrénée lors de cette enquête policière, jusqu’au dénouement final où
tout s’arrête brusquement. Prenant pour cadre la fête annuelle des Fables (car
tel est le nom que se donne les héros), l’auteur stoppe l’action, le temps
étant comme suspendu autour du Grand Méchant Loup, qui va alors tout expliquer.
Une manière de poser l’intrigue, d’une façon typique des livres policiers, ce
que ne manque d’ailleurs pas de remarquer le premier concerné. De plus, si
Fables a ce rythme si efficace, elle le doit également à ses dessins
de Ian Medina, toujours impeccables.
Le trait du dessinateur est vraiment splendide, comme vous
pourrez d’ailleurs le remarquer en téléchargeant
l’issue #1 sur le site de DC Comics. C’est précis et détaillé, à
la fois dans les grandes images présentant des intérieurs et autres décors, et
dans les petits détails comme les expressions des personnages. A noter au
passage qu’Ian Medina n’assure le dessin que de ce premier tome ; ce sera
ensuite Mark Buckingham qui sera à la barre, dans un style plutôt proche,
d’après ce que j’ai pu feuilleter. La couleur est elle aussi réussie, toujours
chatoyante mais jamais criarde.
Fables fait donc partie de ces excellentes séries
dont regorge le label Vertigo de DC Comics (Sandman,
Transmetropolitan, DMZ, Vinyl Underground… You
name it, babe). En mêlant héros de contes d’enfance et monde réel et bien
contemporain, Willingham livre une aventure intriguante, adulte et avec juste
ce qu’il faut d’émerveillement pour qu’on soit immédiatement accroché. En plus,
l’idée de raconter une histoire complète toutes les cinq issues est
très bonne, relançant les intrigues tout en permettant d’en apprendre plus sur
les personnages. Ce premier tome étant plutôt léger en mythologie, il ne me
reste plus qu’à lire les autres, pour mieux découvrir tous les backgrounds des
nombreux personnages de ce conte, dont on se demande s’ils vivront heureux pour
toujours. C’est pas gagné. L’œuvre, elle, a de beaux jours devant elle.

