The Dark Knight, de Christopher Nolan
Par Anansi le mardi 19 août 2008, 09:59 - Pellicule aviaire - Lien permanent

C'était probablement le film le plus attendu de l'année 2008. Celui qui faisait le plus baver les geeks de tous poils, en tout cas. Hé bien, nous y voilà, le Dark Knight est venu se poser sur nos contrées. Et le résultat est - inutile de garder le suspens - d'une qualité à couper le souffle. Nolan livre le film ultime que l'on espérait sans trop oser y croire, d'une noirceur maladive et d'une violence radicale et hallucinée, dont on ressort transpirant et éreinté.

De la volonté de dépasser les
limites.
Le voilà, le film coup de poing qu’on attendait depuis des
lustres. Une adaptation de comic-book racée, subversive, dont l’âme est marquée
au fer rouge. Je ne sais même pas par où commencer, pour vous faire comprendre
que The Dark Knight est bel et bien le chef-d’œuvre qu’on attendait,
et sans aucune hésitation le meilleur film de super héros jamais vu au cinéma
et ailleurs. Parce que, plus que tout, le film va beaucoup plus loin que le
simple blockbuster américain, ou l’adaptation d’un comics à succès. C’est un
thriller politique, un polar, un film de gangsters d’un nihilisme éprouvant, où
tout est malsain, détraqué, étranglé, et plus sombre que la plus noire des
jais.
On savait que Christopher Nolan en était capable. Et c’est
peu de le dire : déjà avec Memento, il nous avait montrés qu’il
éprouvait une attirance toute particulière pour les héros torturés et émiettés,
et les ambiances noires au possible… Puis, quand il fut chargé de remettre en
selle Batman au cinéma, il choisit de revenir aux sources du personnage, de
repartir à zéro pour y imposer sa vision, son propre regard sur l’homme
chauve-souris. Batman commence. Le résultat – malgré quelques
faiblesses - fut bon, en grande partie grâce à la reconstitution poisseuse de
Gotham City, gangrenée jusqu’à la moelle, et un ton très adulte, qui tranchait
avec les navets de Schumacher. Le chemin était tout tracé pour la suite.
Mais, comme pour Guillermo Del Toro avec Hellboy,
Christopher Nolan n’est pas l’homme d’une seule série. Il voulait se donner du
temps avant de retourner à Gotham City, et même la quitter pour mieux en
appréhender les contours. Entre-temps, on espérait qu’il arriverait à gommer
les défauts de Batman Begins : le manque de psychologie des
personnages, le manque de fond de tout ça, qui empêchait de s’imprégner
totalement des héros. Autant dire que, lorsqu’on vit arriver le merveilleux
The Prestige, son scénario alambiqué, ses deux protagonistes
psychologiquement labyrinthiques, et ses scènes bouillantes de tension, on n’en
pouvait plus d’attendre la suite des aventures de Batman.
As long as you're inside my blue
veins...
Et le résultat est au-delà de tout. Oh que oui, Nolan a bel
et bien gommé les faiblesses de jeunesse de Batman Begins, et a même
fait beaucoup plus que ça. Il est rentré la tête la première dans ses envies
les plus folles, et a gardé la substantifique moelle du premier opus pour tout
décupler, tout noircir, et tout radicaliser. En gros, casser tous les codes
existants, ou plutôt les coupler avec d’autres, pour ajouter plus de
profondeur. Ainsi naquit The Dark Knight. Déjà, rien que la volonté de
faire un film sur Batman sans mettre le mot Batman dedans impose le respect. Le
genre de petit détail qui fait la différence, et indique beaucoup de
choses.
Ainsi, le film met en scène le héros alors qu’il est dans
une phase décisive de sa carrière : conscient qu’il ne peut rien faire tout
seul, c’est avec l’aide de son ami le lieutenant de police Jim Gordon et le
procureur Harvey Dent (l’excellent Aaron Eckhart) qu’il va tenter de démanteler
les dernières grandes organisations mafieuses qui infestent Gotham City. Mais,
là où tout deviendra difficile, c’est que la pègre a elle aussi trouvé une
figure de proue, qui s’est imposée d’elle-même : le Joker. Evidemment. Le
fameux Joker, que je trépignais d’impatience de voir, après les premières
images montrant ce maquillage prodigieux.
Le regretté Heath Ledger s’y révèle absolument inoubliable,
habitant littéralement le corps et le cœur de cet être démesuré, d’une folie
exubérante et traumatisante. On ne reconnaît pas Ledger, on oublie même quel
acteur se trouve dans le costume. C’est le Joker, dans toute sa
splendeur, sa rage, son délire psychotique et mentalement démantelé. Jack
Nicholson (malgré son incroyable talent d’acteur) et son clown burtonien sont
oubliés : le démon est sorti de sa cage, plus fou que jamais. Oui, je vous le
dis, le Joker vous retournera le cœur, et pas seulement à cause du destin
funeste de son incroyable acteur. Il vous traumatisera, parce que ce sera le
plus grand méchant que vous ayez vu au cinéma.
Décadence, utopies, et symboles en ruines d'un monde
binaire.
Ainsi, alors que le titre du film fait bien évidemment
référence au surnom du Batman popularisé par la série The Dark Knight
Returns de Frank Miller (1986), c’est plus vers Alan Moore qu’il faut se
tourner, et notamment avec son Batman : The Killing Joke. En écrivant
les histoires d’un Joker véritablement malsain et glauque, il avait bouleversé
tous les codes existant, pour ajouter des strates de violence baroque au
personnage. Il est d’ailleurs étonnant de voir l’analogie que l’on peut faire
dans les histoires de ces grands auteurs : tout comme Frank Miller et Alan
Moore ont sauvé de la noyade une franchise kitsch et de plus en plus
ridiculement coincée dans ses codes, en réécrivant son cahier des charges
(The Dark Knight Returns mettait en scène un Batman vieux, qui
reprenait son rôle après dix ans de repos), Christopher Nolan nous fait oublier
tous les massacres qu’a subi le héros au cinéma, en réétablissant son univers
et en faisant éclater tout son potentiel.
Pour cela, il s’est attaqué dans un premier temps à faire de
Gotham City une ville sale, décrépie, sombre et entièrement gouvernée par les
malfrats. Une cité pratiquement entièrement filmée de nuit pour mieux
représenter son état de décomposition avancée, comme le Blade Runner
de Ridley Scott. Puis, avec The Dark Knight, Christopher Nolan ne
s’attache plus à montrer un Gotham sombre. Il veut nous présenter ses
personnages torturés et détraqués, par le biais d’un Joker sans aucune prise
sur la réalité ou un Harvey Dent qui se faisait le garant de la liberté mais
qui sera de plus en plus désenchanté. Et puis, en face, un Batman plus
insaisissable que jamais, qui veut sauver une ville dont les habitants ne
reconnaissent pas sa légitimité. Ainsi, tous ces personnages s’entrechoquent,
interpellant le spectateur sur des thèmes aussi sérieux que le rapport à la
justice, à la pitié, ou le pouvoir. Des valeurs subversives, subjectives,
fortes et destructrices, qui ne laissent la place à rien d’autre. Il n’y a pas
de sentiments dans The Dark Knight. Il est instantanément
détruit.
En commençant le dernier paragraphe de cet article, je
m’aperçois que je n’ai même pas encore évoqué les scènes d’action. C’est dire à
quel point elles passent au second plan. Non, ce qui importe, ce sont ces
personnages d’un charisme inoubliable, tous sombres, décharnés et
schizophréniques, cette ville où un justicier froid et sans espoir doit lutter
contre des hommes qui tuent pour le plaisir. Parce que c’est comme ça que ça se
passe, à Gotham City. Le réalisateur questionne sur le bien-fondé d’une justice
qui peut être corrompue à la moindre occasion, d’un monde où la nature humaine
n’a jamais été aussi cruelle. Son Dark Knight est un modèle
d’intelligence, qui fait poser des questions tout en étant truffé de
trouvailles visuelles, sonores (ah, ces nappes de notes distendues quand le
Joker monologue…), et surtout en étant constamment à la lutte contre soi-même,
comme habillé d’une camisole de force. Merci Christopher Nolan, merci Christian
Bale, merci Heath Ledger. Le noir vous va si bien.


Commentaires
Pas mieux. Ce qui est quand même fantastique dans ce film, c'est la formidable ode à la folie qui y est faite, et la prestation impérieuse de Ledger y est certainement pour quelque chose. Tout est absolument fou dans ce film. De l'atmosphère aux personnages tiraillés, sans oublier les plans machiavéliques de Joker.
"Déjà, rien que la volonté de faire un film sur Batman sans mettre le mot Batman dedans impose le respect. Le genre de petit détail qui fait la différence, et indique beaucoup de choses."
Ca c'est intéressant, et j'irais même plus loin, puisque si Batman avait été radié des crédits, eh bien... il ne m'aurait absolument pas manqué.
Tout est emporté dans un vortex dégénérescent et à la limite j'aurais vraiment voulu que Joker fasse tout péter dans la joie et l'anarchie, même s'il a déjà gagné une grande victoire...
Comme dirait un certain droogie, ce film procure autant d'effet sur le rassoudok qu'une bonne petite fête d'ultraviolence.
Bon bon bon, le film est vraiment excellent, niveau scénar c'est tout bon pas de lenteurs, du suspens, de la tension, de l'action grand spectacle, mais aussi des personnages travaillés. Evidemment le Joker est à la hauteur des attentes, voir plus et personnellement j'ai été réellement fasciné par le personnage de Harvey Dent, au moins aussi excellent que ce brave Joker. Mais pourtant en sortant du ciné mon pote et moi on avait un ptit gout de déception ou d'un petit quelque chose qui manque, qui fait qu'on soit pas totalement à fond et emballé. J'ai du mal à trouver des défauts au film mais pourtant il manque une petite flamme, un petit quelque chose. Après y avoir réfléchi une partie de la nuit(^^) je pense que ça vient simplement de Batman en lui même, non pas que le personnage n'a pas une certaine profondeur, mais il se fait carrément manger par Dent et le Joker, quand le film se termine j'en avais finalement rien à faire de ce qui arrive à l'homme chauve-souris. Aussi le destin malheureux d'un des personnages à la toute fin du film m'a un peu déçu, c'est vraiment gâcher un personnage qui a un potentiel éééénorme, à part un twiste moisi dans le prochain film pour le faire revenir j'vois pas trop.
Voilà m'sieur pitetre un article à venir sur mon blog pour clarifier tout ça
Rominet -> Mais pas autant qu'un Drencrom au Korova Milk Bar ! Merci de me lire
Rhum1 des bois -> Aaaaah, ça m'aurait étonné :D Belle analyse, dude. Malgré tout, là où je ne suis pas d'accord, c'est quand tu dis que Batman s'est "fait manger" par Dent et le Joker. Ca me chagrine dans le sens où c'est justement ce qu'a voulu faire le réalisateur : mettre les méchants au premier plan, les faire exploser, pour mieux créer un monde fou et dégénerescent, comme le dit Rominet. Les "villains" paraissent invincibles dans ce Gotham, ce qui amène cette sensation d'anarchie. Par extension, Batman ne peut que s'effacer, parce qu'il n'a plus prise sur rien, parce qu'il ne peut rien faire.
Voilà pourquoi il n'est pas le héros qu'on attend, mais un simple engrenage dans la machine globale de cette démente Gotham, et pourquoi son nom n'est pas dans le titre. Il ne se laisse pas marcher sur les pieds ; il parait simplement impuissant et étranglé (le moment où il doit faire son choix est particulièrement révélateur), à l'agonie. Et c'est ce qui le rend encore plus passionnant. L'antithèse éblouissante du super héros Marvel, et la raison pour laquelle DC Comics a toujours eu cette flamme que Marvel n'a pas, et n'aura jamais.