De la volonté de dépasser les limites.
    Le voilà, le film coup de poing qu’on attendait depuis des lustres. Une adaptation de comic-book racée, subversive, dont l’âme est marquée au fer rouge. Je ne sais même pas par où commencer, pour vous faire comprendre que The Dark Knight est bel et bien le chef-d’œuvre qu’on attendait, et sans aucune hésitation le meilleur film de super héros jamais vu au cinéma et ailleurs. Parce que, plus que tout, le film va beaucoup plus loin que le simple blockbuster américain, ou l’adaptation d’un comics à succès. C’est un thriller politique, un polar, un film de gangsters d’un nihilisme éprouvant, où tout est malsain, détraqué, étranglé, et plus sombre que la plus noire des jais.
    On savait que Christopher Nolan en était capable. Et c’est peu de le dire : déjà avec Memento, il nous avait montrés qu’il éprouvait une attirance toute particulière pour les héros torturés et émiettés, et les ambiances noires au possible… Puis, quand il fut chargé de remettre en selle Batman au cinéma, il choisit de revenir aux sources du personnage, de repartir à zéro pour y imposer sa vision, son propre regard sur l’homme chauve-souris. Batman commence. Le résultat – malgré quelques faiblesses - fut bon, en grande partie grâce à la reconstitution poisseuse de Gotham City, gangrenée jusqu’à la moelle, et un ton très adulte, qui tranchait avec les navets de Schumacher. Le chemin était tout tracé pour la suite.
    Mais, comme pour Guillermo Del Toro avec Hellboy, Christopher Nolan n’est pas l’homme d’une seule série. Il voulait se donner du temps avant de retourner à Gotham City, et même la quitter pour mieux en appréhender les contours. Entre-temps, on espérait qu’il arriverait à gommer les défauts de Batman Begins : le manque de psychologie des personnages, le manque de fond de tout ça, qui empêchait de s’imprégner totalement des héros. Autant dire que, lorsqu’on vit arriver le merveilleux The Prestige, son scénario alambiqué, ses deux protagonistes psychologiquement labyrinthiques, et ses scènes bouillantes de tension, on n’en pouvait plus d’attendre la suite des aventures de Batman.

As long as you're inside my blue veins...
    Et le résultat est au-delà de tout. Oh que oui, Nolan a bel et bien gommé les faiblesses de jeunesse de Batman Begins, et a même fait beaucoup plus que ça. Il est rentré la tête la première dans ses envies les plus folles, et a gardé la substantifique moelle du premier opus pour tout décupler, tout noircir, et tout radicaliser. En gros, casser tous les codes existants, ou plutôt les coupler avec d’autres, pour ajouter plus de profondeur. Ainsi naquit The Dark Knight. Déjà, rien que la volonté de faire un film sur Batman sans mettre le mot Batman dedans impose le respect. Le genre de petit détail qui fait la différence, et indique beaucoup de choses.
    Ainsi, le film met en scène le héros alors qu’il est dans une phase décisive de sa carrière : conscient qu’il ne peut rien faire tout seul, c’est avec l’aide de son ami le lieutenant de police Jim Gordon et le procureur Harvey Dent (l’excellent Aaron Eckhart) qu’il va tenter de démanteler les dernières grandes organisations mafieuses qui infestent Gotham City. Mais, là où tout deviendra difficile, c’est que la pègre a elle aussi trouvé une figure de proue, qui s’est imposée d’elle-même : le Joker. Evidemment. Le fameux Joker, que je trépignais d’impatience de voir, après les premières images montrant ce maquillage prodigieux.
    Le regretté Heath Ledger s’y révèle absolument inoubliable, habitant littéralement le corps et le cœur de cet être démesuré, d’une folie exubérante et traumatisante. On ne reconnaît pas Ledger, on oublie même quel acteur se trouve dans le costume. C’est le Joker, dans toute sa splendeur, sa rage, son délire psychotique et mentalement démantelé. Jack Nicholson (malgré son incroyable talent d’acteur) et son clown burtonien sont oubliés : le démon est sorti de sa cage, plus fou que jamais. Oui, je vous le dis, le Joker vous retournera le cœur, et pas seulement à cause du destin funeste de son incroyable acteur. Il vous traumatisera, parce que ce sera le plus grand méchant que vous ayez vu au cinéma.

Décadence, utopies, et symboles en ruines d'un monde binaire.
    Ainsi, alors que le titre du film fait bien évidemment référence au surnom du Batman popularisé par la série The Dark Knight Returns de Frank Miller (1986), c’est plus vers Alan Moore qu’il faut se tourner, et notamment avec son Batman : The Killing Joke. En écrivant les histoires d’un Joker véritablement malsain et glauque, il avait bouleversé tous les codes existant, pour ajouter des strates de violence baroque au personnage. Il est d’ailleurs étonnant de voir l’analogie que l’on peut faire dans les histoires de ces grands auteurs : tout comme Frank Miller et Alan Moore ont sauvé de la noyade une franchise kitsch et de plus en plus ridiculement coincée dans ses codes, en réécrivant son cahier des charges (The Dark Knight Returns mettait en scène un Batman vieux, qui reprenait son rôle après dix ans de repos), Christopher Nolan nous fait oublier tous les massacres qu’a subi le héros au cinéma, en réétablissant son univers et en faisant éclater tout son potentiel.
    Pour cela, il s’est attaqué dans un premier temps à faire de Gotham City une ville sale, décrépie, sombre et entièrement gouvernée par les malfrats. Une cité pratiquement entièrement filmée de nuit pour mieux représenter son état de décomposition avancée, comme le Blade Runner de Ridley Scott. Puis, avec The Dark Knight, Christopher Nolan ne s’attache plus à montrer un Gotham sombre. Il veut nous présenter ses personnages torturés et détraqués, par le biais d’un Joker sans aucune prise sur la réalité ou un Harvey Dent qui se faisait le garant de la liberté mais qui sera de plus en plus désenchanté. Et puis, en face, un Batman plus insaisissable que jamais, qui veut sauver une ville dont les habitants ne reconnaissent pas sa légitimité. Ainsi, tous ces personnages s’entrechoquent, interpellant le spectateur sur des thèmes aussi sérieux que le rapport à la justice, à la pitié, ou le pouvoir. Des valeurs subversives, subjectives, fortes et destructrices, qui ne laissent la place à rien d’autre. Il n’y a pas de sentiments dans The Dark Knight. Il est instantanément détruit.
    En commençant le dernier paragraphe de cet article, je m’aperçois que je n’ai même pas encore évoqué les scènes d’action. C’est dire à quel point elles passent au second plan. Non, ce qui importe, ce sont ces personnages d’un charisme inoubliable, tous sombres, décharnés et schizophréniques, cette ville où un justicier froid et sans espoir doit lutter contre des hommes qui tuent pour le plaisir. Parce que c’est comme ça que ça se passe, à Gotham City. Le réalisateur questionne sur le bien-fondé d’une justice qui peut être corrompue à la moindre occasion, d’un monde où la nature humaine n’a jamais été aussi cruelle. Son Dark Knight est un modèle d’intelligence, qui fait poser des questions tout en étant truffé de trouvailles visuelles, sonores (ah, ces nappes de notes distendues quand le Joker monologue…), et surtout en étant constamment à la lutte contre soi-même, comme habillé d’une camisole de force. Merci Christopher Nolan, merci Christian Bale, merci Heath Ledger. Le noir vous va si bien.