Les grands esprits se rencontrent toujours.
    Ami amateur d’amplis triturés à l’extrême, de guitares électriques beuglantes et martelées par un musicien en extase quasi-sexuelle, de chanteurs qui crachent leur tripes dans un micro qui se demande ce qu’il a bien pu faire pour mériter ça, va-t-en. Fuis. Aussi loin que tu le pourras. Parce que ce qui suivra te traumatisera. En revanche, toi qui a un peu plus d’ouverture d’esprit, oui toi là, tu peux rester. Voiiiiiiilà. Parce qu’après les Duke Spirit, les Blood Red Shoes, les Kills ou encore les Stripes (Jack, béni soit ton nom), je me suis dit qu’il était temps de calmer les choses, de se poser, de regarder le train passer et de planer. Et pour cela, She & Him est tout ce que je voulais. Une petite pilule de bonheur auditif.
    She, c’est Zooey Deschanel. Plus connue pour ses talents d’actrice, on l’a notamment vue dans l’extraordinaire Almost Famous/Untitled dont je vous ai récemment parlé, dans l’excellente série télé Weeds ou encore dans Phénomènes, le dernier navet de M. Night « I’m a genius, you know » Shyamalan. (Elle est aussi la sœur d’Emily Deschanel, l’actrice principale de Bones. Ouaip). Après avoir participé à quelques chansons de l’album de Coconut Records, le groupe emmené par son ex-boyfriend Jason Schwartzman (neveu de Francis Ford Coppola, cousin de Nicolas Cage, et lui aussi acteur, qu’on a vu dans le très bon Darjeeling Limited, ou dans le voluptueux Marie Antoinette de Sofia Coppola, sa cousine, donc. Vous suivez ?), là voilà sur son propre projet.
    Him, c’est Matt Ward, songwriter canadien de son état qui navigue dans le folk acoustique. Programmeur plus que doué, le bonhomme joue beaucoup sur les sons, comme avec son Transistor Radio, qui renvoie aux années 30, à la poussière du désert, au son crépitant d’un radio transmetteur qui a déjà vécu. Pour Post-War, il évoluait un cran plus tard et on se croyait dans les années 50, avec ses guitares slides et sa country rythmée, pour évoquer les affres de la guerre de manière moins démoralisante qu’un Neil Young. Un jour, Zooey vient chez lui, ils font quelques démos, et hop, ils forment She & Him. Ward n’a rien pu lui refuser. Comme je le comprends, le bougre.

"I'm alone, on a bicycle for two."
    Comme je vous l’expliquais avec le sourire mais la plus grande des fermetés© un peu plus haut, le duo américain fait dans la pop-folk, tantôt langoureuse, tantôt plus rythmée. En tout cas, l’élément commun de ce Volume One est la vraie joie qui en résulte. Tous les morceaux donnent une pêche incroyable. Pas cette déferlante d’énergie emmenée par un bon gros morceau de rock, mais cette plénitude qui vous étreint le cœur, et qui vous fait sourire comme un benêt dans votre lit. Définitivement, ce n’est pas de la musique à emporter, que vous écoutez dans votre bagnole ou dans le tramway.
    Il n’y a qu’à écouter Sentimental Heart, qui ouvre la galette. Dans un premier temps, la seule voix de Zooey Deschanel, cette douce voix sucrée qu’on mangerait en barbe-à-papa, accompagnée par un piano. Bientôt, un violon viendra, sur la pointe des pieds, se frotter à nous. Tout est aérien, voltigeant, virevoltant… Dans la lumière, Deschanel brille de mille feux, tandis que M. Ward travaille dans l’ombre, comme un projectionniste. On ne le sent pas, mais sans lui tout se casserait la gueule : ses programmations sont magnifiques, trouvant leur apogée dans un final en crescendo réjouissant. Au vrai sens du terme.
    Juste après, Why Do You Let Me Stay Here ouvre une période plus rythmée, moins dépouillée et plus riche en instrument. Tout ça est bondissant, et le tempo donné par la guitare électrique se fait joueur, brisant les allures, laissant s’échapper les pianos, une gratte électro-acoustique, les cymbales, ou encore ces chœurs, qui ne sont au départ qu’un simple accompagnement de la si belle voix de Zooey Deschanel, mais qui viendront ensuite tout arrêter… Pour que tout reparte de plus belle. This Is Not A Test sera sur les mêmes bases, avec la guitare sèche de Ward très en avant, et la chanteuse rejointe subtilement par des chœurs qui nous ramènent dans les années 60, du temps de Nancy Sinatra ou Nina Simone. Et probablement d’autres chanteuses avec des N dans leurs noms.

"Why don't you come and play here ?".
    Ce sentiment de dépaysement, de détemporalité (j’invente des mots si je veux), c’est l’autre dénominateur commun de tous les morceaux de l’album. Une volonté bien réelle de partir sur des bases poussiéreuses, antiques et coincées dans l’ancien temps, qui ne nous étonne pas de la part de Deschanel qui a passé une bonne partie de sa jeunesse à jouer dans des cabarets, et encore moins de la part de Ward qui est toujours allé chercher dans le passé pour construire sa musique. Change Is Hard en est le parfait exemple, et la voir jouée en live par une Zooey Deschanel toute timide et impressionnée ne fait qu’ajouter au charme de l’ensemble… Une chanson qui doit beaucoup au sens du rythme de sa chanteuse, d’ailleurs.
    Parfois, par contre, le tempo sera donné par les percussions, comme en témoigne I Was Made For You, entièrement guidée par la caisse de Ward, et le chant d’une Deschanel qui se prend pour une Loretta Lynn sous amphet. Sweet Darlin’ fait elle encore plus fort, avec ses violons dégingandés, et la voix multipliée de la chanteuse… On a immédiatement envie de sourire, de taper du pied, et de faire la danse du chien de la banquette arrière, si chère à Emilie Simon. Une dernière explosion de joie, avant Untitled, clôturant l’album. Co-écrite par Deschanel et Schwartzman, elle se fait extrêmement acoustique et brute, avec cette voix lointaine du micro et les bruits de pluie qui ramène au Love, Reign O’er Me des Who.
    She & Him est donc une excellente surprise, que je n’attendais pas vraiment mais qui m’a frappé en plein dans mon cœur tout doux. Pour tout vous dire, alors que j’étais en train d’écouter l’album de Wolfmother (pas franchement la plus subtile des musiques, donc), je suis tombé dessus grâce au bon goût de certaines personnes, et j’ai dû tout mettre en suspens, accaparé que j’étais par ce folk langoureux et rythmé, cette douce voix, ces arrangements calibrés à la perfection. Et surtout, cette sensation de plénitude joyeuse qui en résulte, et qui ne m’avait pas envahi avec autant de ferveur depuis le premier album de Norah Jones. Si ça c’est pas un signe de qualité.

    Quelques extraits de l'album



She & Him - Black Hole


She & Him - I Was Made For You



She & Him - Change Is Hard (live)