Un retour bienfaiteur au bercail.
    Malgré sa nationalité néerlandaise, Paul Verhoeven est surtout connu pour tous ses films américains : Flesh and Blood, RoboCop, Total Recall, Basic Instinct, Starship Troopers, ou encore Hollow Man… Autant de films, tournés entre 1985 et 2000, qui l’éloignèrent de sa hollande natale, mais qui eurent l’avantage de le faire connaître du monde entier, et de lui rapporter de l’argent en bonus, ce qui ne se refuse jamais. De plus, alors que ses précédents étaient modestes, il a tout de suite la possibilité à Hollywood de réaliser des films à gros budgets, qui lui permettent de plonger en profondeur dans les thèmes qui lui sont chers ; en gros, de la violence, du sexe, et une critique vitriolée d’un certain pan de la société.
    Le militarisme dans Starship Troopers, la société de consommation dans Total Recall… Tout y passe. Malgré tout, une certaine frustration va s’installer chez Verhoeven, qui commence sérieusement à tourner en rond. Une lassitude que l’on perçoit très bien dans Hollow Man, son dernier film américain en date, tout juste moyen (mais alors tout juste). Ainsi, après ce dernier essai, il décida de revenir à son pays natal, de réaliser un film en Hollande, avec des acteurs du cru, la plupart inconnus du grand public. Fin 2006, six ans plus tard, sort Black Book, que le réalisateur a écrit avec son collaborateur du temps où il faisait des films néerlandais (Turkish Délices, Le choix du destin...), Gerard Soeteman.
    Se déroulant à La Haye durant la seconde guerre mondiale, Black Book raconte l’histoire de Rachel Stein, chanteuse juive qui vit sa famille massacrée sous ses yeux alors qu’ils tentaient de rejoindre la hollande libérée (cf un peu plus bas). Elle va alors changer de nom pour Ellis de Vries, se teindre les cheveux, et rejoindre la résistance. La mission qui lui est demandée sera simple : séduire l’officier Ludwig Muntze (Sebastian Koch, vu dans le Amen de Costa-Gavras ou le merveilleux La Vie des Autres), pour s’infiltrer au cœur du Service des Renseignements Allemands. Comme Mata Hari en son temps (qui est d’ailleurs citée dans le film), elle va devoir jouer de son charme pour tromper au mieux Muntze et offrir de précieux renseignements pour la résistance.

Un réalisme effrayant dans les rapports entre personnages.
    Ce qui frappe avec Black Book, c’est de voir à quel point il est anti-hollywoodien. Comme si Verhoeven avait voulu avant tout mettre toutes ses années précédentes au placard, et faire une sorte de film fantasmé et affranchi de tout consensus. Et ça lui réussit plutôt bien : Black Book est très certainement l’un des meilleurs films qu’il ait réalisé. Une excellente œuvre, crue, saignante, avec de fausses allures de film historique mais qui possède en réalité un dynamisme et une vigueur qu’un bon paquet de films d’actions ricains lui envierait, la bave aux lèvres. Il faut l’admettre : le p’tit Paulo a un talent indécent pour monter des scènes d’action qui en ont dans le slibard.
    Mais évidemment, l’histoire est au service de ses personnages avant toute chose, et là encore Verhoeven a cherché avant tout à éviter les caricatures ou stéréotypes. Personne n’est ni blanc ni noir, tout le monde est baigné dans une fausse lumière grisée. Parce que, comme dans la vie, les gens fonctionnent selon leurs propres intérêts, qu’ils fassent partie de la Résistance ou des nazis. C’est donc avec une excitation toujours constante que l’on suit l’histoire d’Ellis de Vries, jouée à la perfection par Carice Van Houten, jusqu’alors seulement connue pour ses rôles à la télé hollandaise (Black Book sera d’ailleurs un véritable tremplin, et on la retrouve en ce moment au ciné dans Dorothy).
    Cette excitation, elle se retrouve aussi dans le fait que Verhoeven prend un malin plaisir à opérer des retournements de situation qui permettent de maintenir une pression continue sur le spectateur. A l’image de l’une des scènes du début, où Ellis (alors sous son vrai prénom, Rachel) fuit avec ses parents et plusieurs autres juifs à bord d’un bateau. Alors qu’ils sont en mer, dans la nuit noire, et qu’on croit qu’ils s’en sont maintenant sortis, une immense lumière les aveugle tout à coup. Il s’agit du projecteur d’un bateau rempli de nazis, qui ne vont pas faire dans la dentelle et tirer sur tout ce qui bouge.

Attention, une guerre peut en cacher une autre.
    Malgré tout, il est assez dommage que Verhoeven ait décidé de débuter son film en 1956, en nous montrant Ellis enseignant à Israel après la guerre, tout le reste n'étant que les souvenirs de la femme. De ce fait, on sait que l’héroïne survivra forcément, quoi qu’il se passe. Ce qui, vous l’admettrez, à tendance à tuer le suspens des scènes où elle est en danger. Mais par ce procédé, le réalisateur veut nous faire comprendre que ce n’est finalement pas Ellis de Vries qui est au centre du propos, mais la guerre en elle-même, et tout ce qu’elle implique. L’impuissance face à une situation injuste, le désespoir, la violence, mais aussi la vengeance, cette revanche sanglante à la base de toute résistance.
    Tout ça est bel et bien réel, et pour cause : Black Book est basé sur des évènements qui se sont véritablement déroulés. L’histoire d’Ellis est inventée ; mais, tout comme dans le film, le quartier général nazi était à La Haye, plusieurs milliers de juifs ont tenté de s’enfuir vers la hollande libérée mais ont été arrêtés et tués…Verhoeven, après avoir accumulé les effets spéciaux à Hollywod, voulait se baser sur des faits concrets, bruts, et relater tout ça avec froideur. Parce que tout ça n’a pas besoin d’artifices en plus, on n’a pas besoin d’en rajouter des couches pour faire comprendre l’atrocité d’une situation.
    En bref, Black Book est un film à voir absolument. Long et ambitieux (ça dure deux heures et demi, quand même), porté par un casting prodigieux, possédant ce ton historique tout en gardant une force et un dynamisme grisant, il sert en plus un scénario véritablement passionnant. Fidèle à lui-même, Verhoeven en profite pour véhiculer des valeurs chères à ses yeux, ici très pessimistes : l’homme est un loup pour l’homme, parce qu’il ne peut pas juger pour lui-même et ne voit pas plus loin que ses intérêts. Alors les méchants, les gentils, tout ça est un ensemble de notions plutôt vagues. Et puis, en guise de paraphe final, la fin nous rappelle que, quoi qu'il se passe, une guerre en amènera toujours une autre. Ou plutôt, il n'y a qu'une seule guerre. Celle de l'humanité. Celle qui ne finit jamais.


Black Book (Zwartboek) de Paul Verhoeven, sorti en 2006, disponible en DVD à 10 euros à la FNAC. 10 euros ! Alors, faites-moi (et faites-vous) plaisir, achetez-le.