C'est l'histoire d'un homme.
    Ce que j’aurais aimé vivre en 1973 ! Cameron Crowe, lui, y a vécu. Et Almost Famous ressemble à une gigantesque preuve d’amour, remplie de nostalgie mélancolique mais heureuse. Comme s’il nous racontait son histoire au coin du feu, les yeux dans le vague. 1973, la dernière année du vraie rock n’ roll, avant l’industrialisation du secteur, le machinisme, la perte d’identité, le profit. Le temps où le rock c’était les Who, Led Zep, Black Sabbath, Bowie. Ziggie played guitar… Epoque bénie des Dieux, post-Woodstock, où on faisait à peu près n’importe quoi, et surtout où le journalisme rock pouvait se fondre totalement à l’art auquel il était tout entier dévoué.
    Œuvre grandement autobiographique mais fictive, Almost Famous a pour héros William Mitchell, avatar du réalisateur pour le film… Lorsqu’il n’a que 11 ans, sa sœur quitte la maison pour fuir leur mère trop réactionnaire (Your music is about drugs and promiscius sex !) et lègue à William tous ses vinyles. Dans le lot, le gamin découvre avec extase le Led Zeppelin II, le Pet Sounds des Beach Boys, la Jimi Hendrix Experience, du Bob Dylan, ou encore le Tommy des Who… Une véritable révélation pour l’enfant, qui ne grandira plus que par l’intermédiaire de ses idoles, les joyaux de toute une époque.
    Quatre ans plus tard. Il a grandit. Maintenant, il est apprenti rock critic pour Creem Magazine, et doit interviewer Black Sabbath pour leur concert du soir. A la place, il interviewera Stillwater, groupe inventé par le réalisateur pour symboliser toutes les valeurs du rock de cette époque. Et ce sera le début de la grande aventure. Plus qu’une interview, William suivra le groupe durant toute sa tournée, s’imprégnera des saveurs et de la folie d’un live tour, pour écrire son article, un temps dû à Creem mais qu’il devra en fait rédiger pour le Rolling Stone. Avec eux, voyageront également un groupe de Band Aids, similaires à des groupies mais ”we don’t have intercourse with them. We inspire the music. We’re here because of the music. No more sex. No more exploiting our bodies and our hearts. Just blowjobs, that's it.

Parce que la fiction est le meilleur moyen de se dévoiler.
    Et Crowe, en racontant l’épopée fictive de Stillwater, réalise une véritable merveille. Déjà, l’idée de base est supra-intéressante : ne pas s’intéresser à un groupe réel, mais partir d’un truc totalement théorique, pour pouvoir s’affranchir de toutes contraintes, et recréer une histoire comme on veut la raconter. Parce que Crowe raconte son histoire, pas celle du groupe. Une autobiographie romancée, fantasmée, où finalement seuls quelques détails subsiste (il a effectivement commencé ado en étant critique pour Creem, puis il a suivi une tournée des Led Zep pour Rolling Stone), mais où tout le reste est inventé, tissé et brodé par des désirs cachés, des souvenirs flous, des actes manqués.
    Prenez Penny Lane, fille la plus charismatique des Band Aids. Je suis persuadé que cette fille n’a jamais existé, et que Crowe a inventé par son intermédiaire l’allégorie de la femme parfaite telle qu’il la conçoit. Véritable témoin de tous les plaisirs de l’époque, elle est intelligente et forte de caractère, mais aussi sexy et parait totalement décomplexée, tout ça se drapant d’une vulnérabilité plus que touchante… Rien ne parait l’atteindre, tout est un jeu. Pas étonnant que William en tombe très rapidement amoureux. D’ailleurs, il faut au passage féliciter Kate Hudson (ouais, il faut), qui interprète au passage un rôle fabuleux.
    Ce sera bien le seul de sa carrière, mais en tout cas ses onze récompenses sont méritées : depuis Uma Thurman dans Pulp Fiction, on n’avait pas vu aussi bien. De plus, tout comme pour le film de "Couenne-tine", c’est la fille qu’on retrouve sur les affiches du film, même s’il elle n’est pas l’héroïne principale. En fait, on ne sait plus très bien quel est le héros du film : William ? Stillwater ? Penny Lane ? Non, en fait, le thème principal est tout simplement la musique, dans toute sa splendeur. Ce rock de 73, en pleine révolution artistique, où les codes changent, et où on se doit d’être cool pour réussir. Sinon, on est grillés.

Le temps des révolutions.
    Mais Almost Famous n’est pas un film cool. Et c’est là l’une de ses grandes forces. Il n’a pas la force destructrice d’un Control, le délire d’un This Is Spinal Tap, ou la folie d’un The Wall, mais il puise ses qualités dans une authentique honnêteté, celle d’un homme qui raconte son histoire avec beaucoup de pudeur. Tout est gouverné par les sensations, les sentiments, et les symboles d’un temps qu’on n’a plus. Un temps où la musique se vivait, corps et âmes, et où les groupes de musique voyageaient avec leur muse (remember Penny Lane). Le rock n’ roll a l’état pur, synthétisé par Stillwater et ses membres qui donnent tout sur scène mais s’engueulent en coulisse, à cause des rivalités d’égo entre le lead singer et le guitariste…
    Et, surtout, où tout ça n’était pas gouverné par des majors omnipotentes, mais par une poignée de managers véreux qui participent autant à la légende que la musique elle-même. A ce titre, c’est un certain Lester Bangs qui prend William sous son aile, et ce nom résonnera dans la tête de pas mal de personne. Enfin bref, tout ça est versé par une authenticité touchante, puisque c’est avant tout le film du réalisateur : il n’est pas au service de son film et de son sujet, mais il le gouverne, le dirige, l’assimile. Et en fin de compte, le propos va beaucoup plus loin que la musique. Le questionnement sur la réalité s’y greffe, en fil conducteur de tout le film, tout le monde cherchant à retrouver une forme de vérité.
    Pour l’époque qu’il décrit avec passion, pour sa teneur autobiographique par un réalisateur qui se mouille complètement et intimement, pour son casting cinq étoiles, pour sa bande originale de folie furieuse, pour les thèmes qu’il brasse, pour sa volonté de ne pas être cool, Almost Famous (renommé Untitled pour sa version longue de 2h40 au lieu de 2h) est un joyau, et sans aucun doute l’un des meilleurs films traitant de musique. Sincère dans son approche et poétique dans les relations qu’il dépeint entre les personnages, il est peut-être moins traumatisant que Control (parce qu’il est moins triste), mais il n’en reste pas moins une œuvre majeure.


Almost Famous/Untitled (Presque Célèbre) de Cameron Crowe, sorti en 2001, disponible en édition collector pour pas cher sur amazon.