Mad Men, de Matthew Weiner
Par Anansi le mercredi 30 juillet 2008, 10:54 - Le coin-coin des séries - Lien permanent

Depuis la fin des Sopranos, le monde est triste. Si, si, je vous le dis. Parce qu'un monde sans les Sopranos est un monde qui souffre. Alors, du coup, on attendait la relève, c'est-à-dire un show classe, épuré, se focalisant sur une "familia" d'individus au charisme dégoulinant. Etonnament, le salut n'est pas venu d'HBO ni de Showtime, mais d'AMC. Ca s'appelle Mad Men, c'est bon à en crever, et ça a été créé par... Un des auteurs des Sopranos. CQFD.

Wahou, une série sur Jean-Pierre Stevens
!
Oyez, oyez. Matez le placement du décor : nous sommes dans
les années 60, cigarettes, binouze et Elvis fournis. Un temps que les moins de
40 ans ne peuvent pas connaître. La deuxième guerre mondiale est maintenant
terminée depuis une quinzaine d’années, et l’Europe est en plein dans les
Trentes Glorieuses, emportant le monde entier dans une croissance euphorisante
jusqu’au crash boursier de 74. Pendant tous les sixties, de profonds
changements économiques s’amorcent, les télécommunications explosent, les
révolutions chimiques et industrielles s’enchaînent. Et la publicité prend plus
d’importance que jamais.
Mad Men se situe aux Etats-Unis et raconte les
affaires de la Sterling Cooper Company, agence de pub new-yorkaise qui domine
le marché depuis des années. Surveillant tranquillement les prémices de la
société de consommation, elle compte bien donner à tous les américains tout ce
qu’ils veulent. Ils orientent le marché, et montrent implicitement aux gens que
le monde est meilleur grâce à eux. A la tête de l’agence, Donald Draper (campé
par l’extraordinaire Jon Hamm) représente parfaitement l’état d’esprit des
hommes de l’époque : sans aucun tabous si ce n’est sur sa jeunesse, il profite
simplement de la vie, peu importe les conséquences.
Parce que, ce que cherche avant tout à nous montrer Mad Men,
c’est que ces héros (les membres de l’agence de pub, donc) sont bien dans leurs
pompes. Signe d’une époque où, après des années de privation, on veut juste
faire ce dont on a envie, point barre. Alors, tout ça fume comme des pompiers,
tout ça boit comme des trous, les hommes mariés ont tous des maîtresses qui
sont là sur commande quand une envie de partie de jambe en l’air leur prend, et
presque toutes les
secrétaires de Sterling Cooper se sont faites passer dessus. On n’est pas
dans « du cul pour le cul » façon Californication ou The
Tudors : tout est très pudique, mais clair dans son propos.
Pour ceux qui l'ont vu, ça rappelle beaucoup le
génial Zodiac de David Fincher.
En clair, une série qui va là où elle veut, par un auteur
qui sait très bien y faire. En effet, avant de créer Mad Men, Matthew
Weiner s’est fait les dents sur The Sopranos en étant auteur et prod
exécutif des trois dernières saisons. Juste l’une des meilleures séries du
siècle. D’ailleurs, Weiner avait écrit le script de Mad Men depuis des
années déjà, et c’est en le lisant que David Chase l’a embauché pour bosser sur
les Sopranos... Tu parles d’un CV. Puis, après la fin des
Sopranos, Weiner présenta son script à HBO et Showtime, et aucun des
deux n’en voulut. Il alla donc voir la chaîne AMC, pour American Movie Classic,
qui ne diffusait que des vieux films américains des années 50 façon
Chaplin.
Mad Men devint ainsi la toute première série de la chaîne…
Et finalement, on se dit que la série était prédestinée à atterrir sur cette
chaîne particulière. En effet, l’auteur de la série et tous les producteurs
exécutifs ont mis un point d’honneur à mettre en scène de manière parfaite
l’époque durant laquelle se passe l’action. Ainsi, là où The Sopranos
brillait par son contemporain et son ton ancré dans notre époque actuelle,
Mad Men joue sur l’Histoire et se fait un plaisir de nous montrer des
personnages en costumes cintrés, chapeaux melons sur la tronche et Lucky Strike
au bec.
Les textes s’écrivent sur des machines à écrire, IBM
commence doucement à s’implanter… Aucun détail n’est laissé au hasard, tout ça
donnant une ambiance « classique » au bon sens du terme. Au sens « Brian de
Palma » du terme. Une merveille de photographie, où l’on sentirait presque
l’odeur du cuir et de l’encre, où la lumière est diaphane et palôte, comme
masquée derrière un voile poussiéreux. Une époque révolue, dans laquelle on se
fait emporter à toute allure sans même l’aide de Doc et sa DeLorean. Et les
acteurs et actrices y croient tellement que c’est réellement jouissif de les
voir évoluer. Alors, oui, les scènes sont parfois très (trop) lentes, mais
c’est le parti pris de se la jouer old-school, où l’on laisse les dialogues
s’installer.
Prendre le temps de déguster.
Cela nous permet en plus de nous imprégner en douceur des
psychologies des personnages, qui sont beaucoup plus compliquées qu’elles
paraissent. Donald Draper, le patron de la division créatrice de la boîte, et
héros de la série, en est un bel exemple : condescendant et cynique vis-à-vis
de la société, il ne couche pas avec ses secrétaires mais cela n’en fait pas un
bon mari pour autant. C’est donc pour décompresser et être tranquille qu’il
quitte régulièrement sa femme et ses deux gosses pour aller rejoindre sa
maîtresse, qui sait très bien qu’elle ne constitue qu’une sorte d’alka-seltzer
modèle géant.
En fait, le seul gros défaut de Mad Men (et encore,
on n'est même pas obligé de considérer ça comme un défaut), vous devriez
l’avoir déjà décelé avec mon article : aussi passionnants que soient les
personnages, l’histoire ne possède aucun fil conducteur propre. Il n’y a pas
véritablement d’intrigue, si ce n’est celle de suivre les affaires de l’agence
de pub, des contrats publicitaires les liant à Lucky Strike ou encore à de
grandes banques. Du coup, cette première saison manque de moments forts,
mémorables, dont on reparle avec plaisir par la suite. Ici, tout se déguste
dans son entièreté, dans le plaisir de voir évoluer les personnages dans
l’univers créé avec tant de talent.
Et le plaisir, il y en aura beaucoup. Alors, bien sûr, il
faut préférer les Sopranos à Lost, ça va de soi. Mais si on a
un soupçon de bon goût, il est impossible de ne pas aimer Mad Men, de
ne pas apprécier cet univers si rarement vu à la téloche de nos jours, qui va
s’imprégner des travaux de Dante Ferrini ou de n’importe quel film de Fellini
pour bâtir un monde cohérent de bout en bout. Alors, on se laisser emporter par
une troupe de héros pas si héroïques que ça, dans un monde phallocratique où se
mettent en place les prémices d’une société basée sur le fric, et uniquement
ça. C’est grisant, c’est passionnant, c’est intellectuel et foutrement bon.
Mangez-en.
Mad Men de Matthew Weiner, saison 1 diffusée depuis le 19 juillet 2007 sur AMC (la saison 2 vient de démarrer) et depuis le 16 mars 2008 sur TPS Star.

