Wahou, une série sur Jean-Pierre Stevens !
    Oyez, oyez. Matez le placement du décor : nous sommes dans les années 60, cigarettes, binouze et Elvis fournis. Un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître. La deuxième guerre mondiale est maintenant terminée depuis une quinzaine d’années, et l’Europe est en plein dans les Trentes Glorieuses, emportant le monde entier dans une croissance euphorisante jusqu’au crash boursier de 74. Pendant tous les sixties, de profonds changements économiques s’amorcent, les télécommunications explosent, les révolutions chimiques et industrielles s’enchaînent. Et la publicité prend plus d’importance que jamais.
    Mad Men se situe aux Etats-Unis et raconte les affaires de la Sterling Cooper Company, agence de pub new-yorkaise qui domine le marché depuis des années. Surveillant tranquillement les prémices de la société de consommation, elle compte bien donner à tous les américains tout ce qu’ils veulent. Ils orientent le marché, et montrent implicitement aux gens que le monde est meilleur grâce à eux. A la tête de l’agence, Donald Draper (campé par l’extraordinaire Jon Hamm) représente parfaitement l’état d’esprit des hommes de l’époque : sans aucun tabous si ce n’est sur sa jeunesse, il profite simplement de la vie, peu importe les conséquences.
    Parce que, ce que cherche avant tout à nous montrer Mad Men, c’est que ces héros (les membres de l’agence de pub, donc) sont bien dans leurs pompes. Signe d’une époque où, après des années de privation, on veut juste faire ce dont on a envie, point barre. Alors, tout ça fume comme des pompiers, tout ça boit comme des trous, les hommes mariés ont tous des maîtresses qui sont là sur commande quand une envie de partie de jambe en l’air leur prend, et presque toutes les secrétaires de Sterling Cooper se sont faites passer dessus. On n’est pas dans « du cul pour le cul » façon Californication ou The Tudors : tout est très pudique, mais clair dans son propos.

Pour ceux qui l'ont vu, ça rappelle beaucoup le génial Zodiac de David Fincher.
    En clair, une série qui va là où elle veut, par un auteur qui sait très bien y faire. En effet, avant de créer Mad Men, Matthew Weiner s’est fait les dents sur The Sopranos en étant auteur et prod exécutif des trois dernières saisons. Juste l’une des meilleures séries du siècle. D’ailleurs, Weiner avait écrit le script de Mad Men depuis des années déjà, et c’est en le lisant que David Chase l’a embauché pour bosser sur les Sopranos... Tu parles d’un CV. Puis, après la fin des Sopranos, Weiner présenta son script à HBO et Showtime, et aucun des deux n’en voulut. Il alla donc voir la chaîne AMC, pour American Movie Classic, qui ne diffusait que des vieux films américains des années 50 façon Chaplin.
    Mad Men devint ainsi la toute première série de la chaîne… Et finalement, on se dit que la série était prédestinée à atterrir sur cette chaîne particulière. En effet, l’auteur de la série et tous les producteurs exécutifs ont mis un point d’honneur à mettre en scène de manière parfaite l’époque durant laquelle se passe l’action. Ainsi, là où The Sopranos brillait par son contemporain et son ton ancré dans notre époque actuelle, Mad Men joue sur l’Histoire et se fait un plaisir de nous montrer des personnages en costumes cintrés, chapeaux melons sur la tronche et Lucky Strike au bec.
    Les textes s’écrivent sur des machines à écrire, IBM commence doucement à s’implanter… Aucun détail n’est laissé au hasard, tout ça donnant une ambiance « classique » au bon sens du terme. Au sens « Brian de Palma » du terme. Une merveille de photographie, où l’on sentirait presque l’odeur du cuir et de l’encre, où la lumière est diaphane et palôte, comme masquée derrière un voile poussiéreux. Une époque révolue, dans laquelle on se fait emporter à toute allure sans même l’aide de Doc et sa DeLorean. Et les acteurs et actrices y croient tellement que c’est réellement jouissif de les voir évoluer. Alors, oui, les scènes sont parfois très (trop) lentes, mais c’est le parti pris de se la jouer old-school, où l’on laisse les dialogues s’installer.

Prendre le temps de déguster.
    Cela nous permet en plus de nous imprégner en douceur des psychologies des personnages, qui sont beaucoup plus compliquées qu’elles paraissent. Donald Draper, le patron de la division créatrice de la boîte, et héros de la série, en est un bel exemple : condescendant et cynique vis-à-vis de la société, il ne couche pas avec ses secrétaires mais cela n’en fait pas un bon mari pour autant. C’est donc pour décompresser et être tranquille qu’il quitte régulièrement sa femme et ses deux gosses pour aller rejoindre sa maîtresse, qui sait très bien qu’elle ne constitue qu’une sorte d’alka-seltzer modèle géant.
    En fait, le seul gros défaut de Mad Men (et encore, on n'est même pas obligé de considérer ça comme un défaut), vous devriez l’avoir déjà décelé avec mon article : aussi passionnants que soient les personnages, l’histoire ne possède aucun fil conducteur propre. Il n’y a pas véritablement d’intrigue, si ce n’est celle de suivre les affaires de l’agence de pub, des contrats publicitaires les liant à Lucky Strike ou encore à de grandes banques. Du coup, cette première saison manque de moments forts, mémorables, dont on reparle avec plaisir par la suite. Ici, tout se déguste dans son entièreté, dans le plaisir de voir évoluer les personnages dans l’univers créé avec tant de talent.
    Et le plaisir, il y en aura beaucoup. Alors, bien sûr, il faut préférer les Sopranos à Lost, ça va de soi. Mais si on a un soupçon de bon goût, il est impossible de ne pas aimer Mad Men, de ne pas apprécier cet univers si rarement vu à la téloche de nos jours, qui va s’imprégner des travaux de Dante Ferrini ou de n’importe quel film de Fellini pour bâtir un monde cohérent de bout en bout. Alors, on se laisser emporter par une troupe de héros pas si héroïques que ça, dans un monde phallocratique où se mettent en place les prémices d’une société basée sur le fric, et uniquement ça. C’est grisant, c’est passionnant, c’est intellectuel et foutrement bon. Mangez-en.


Mad Men de Matthew Weiner, saison 1 diffusée depuis le 19 juillet 2007 sur AMC (la saison 2 vient de démarrer) et depuis le 16 mars 2008 sur TPS Star.