Le Monde Inverti, de Christopher Priest
Par Anansi le vendredi 25 juillet 2008, 10:49 - Littérature et BD - Lien permanent

(Et c'est là que je m'aperçois que mes images d'entête sont étranges, parfois). Helward Mann est l'un des habitants de la cité Terre, une ville se déplaçant sur la surface d'un monde inconnu, du sud au nord, pour rejoindre l'optimum et sa survie. Sa majorité arrivant, il va en sortir, et découvrir un monde hostile, et incroyable... Une splendeur de science-fiction, passionante de bout en bout, écrite en 1974 par un Christopher Priest au sommet de son art.

Histoire d'une ville
atypique.
La Terre est une cité. Gigantesque. Monumentale. Ses immenses
murs de bois, sales et vieillis, accueillent des bâtiments qui ne le sont pas
moins. La cité Terre avance ; par des voies ferrées posées sur le sol et un
ensemble intriqué de câbles, elle se dirige du sud vers le nord, vers
l’optimum, vers la finalité de son voyage. Personne ne sait pourquoi, mais peu
importe. Il faut avancer. Il faut survivre, garantir la pérennité du peuple.
L’administration au sein de la cité Terre est organisée par un système
archaïque, à base de guildes : la Guilde des Voies s’assure de la pose des
rails permettant l’avancée de la cité, la Guilde des Echanges organise les
contacts avec les indigènes rencontrés sur la planète, et ainsi de suite.
Helward Mann vient tout juste d’atteindre la majorité (mille
kilomètres), et il est sur le point de devenir un apprenti de la Guilde des
Topographes du Futur. A l’avenir, son rôle sera donc de découvrir le futur,
c’est-à-dire toutes les contrées au nord de la ville, en vue de choisir
l’itinéraire le moins dangereux. Le reste contera son histoire, depuis sa
formation en tant qu’apprenti jusqu’à sa découverte de tous les étranges
secrets dont recèle la planète. Parce que, comme tous les enfants et habitants
non assimilé à une guilde, il n’est jamais sorti de la cité Terre, n’a jamais
vu aucun autre paysage ni aucune autre nature que celle fournie par les murs de
cette impressionnante ville mouvante.
Et cette cité un brin bizarre, on la doit à Christopher
Priest, qui signe avec Le Monde Inverti
(au risque de paraître homophobe, Le Monde Inverse aurait été un
meilleur choix) l’un des bouquins les plus emblématiques de la littérature SF.
Avec ces autres œuvres telles que Le Prestige (1995, et son adaptation
au cinéma par Christopher Nolan a donné l’un des meilleurs films de 2006) ou
Les Extrêmes, elles marquent les jalons d’un auteur qui cherche à se
démarquer de la science-fiction actuelle, de se tourner vers des auteurs comme
Philip K. Dick plutôt que du fantastique propre à Roger Zelazny. Le Monde
Inverti est d’ailleurs le livre ayant valu à Priest la renommée que l’on
lui connaît aujourd’hui.
Des surprises et des mystères
constants.
Tout commence ainsi avec la cérémonie de majorité du héros,
Helward Mann. Coincé dans cette espèce de rituel très solennel qu’il ne
connaissait pas, il se rend compte dès cet instant que sa vie est en train de
basculer, qu’une nouvelle étape dans son existence se met en place, pleine de
découvertes. A la fois pour le héros, et pour le lecteur : maniant avec brio le
fameux "sense of wonder" cher aux auteurs de SF, Priest ne nous
explique rien sur son monde, mais préfère nous le décrire à travers les yeux de
son héros. En même temps qu’Helward, on verra s’étendre sous nos yeux un monde
d’une originalité folle, rarement expliqué avec tant de passion.
Un monde hostile, aride, uniquement éclairé par la lumière
d’un soleil étrange, qu’Helward croyait ovale mais qui consiste en fait en un
disque, du centre duquel partent deux pointes, l’une au-dessus et l’autre
au-dessous. Très vite, Helward devra s’acclimater à ce nouvel environnement,
parce qu’un grand travail l’attend : pour sa formation d’apprenti, il doit
aider à la pose des voies de la ville… D’immenses rails, câbles et poulies, que
l’on doit démonter au sud pour poser au nord, et faire avancer la ville.
Paisiblement, péniblement. Un kilomètre tous les dix jours. Un travail
d’escargot, routinier et épuisant, mais nécessaire à la survie de la cité. Sans
cette traction constante, la mort les attend. Pourquoi ? Helward ne le sais pas
encore.
Priest joue sur les mystères, durant toute cette première
partie (et même après). Au-delà des très nombreuses explications scientifiques
et mécaniques sur le fonctionnement de la traction de la cité (que certains
jugeront ultra-lourdes, pour peu qu’ils n’y soient pas habitué), il nous fait
comprendre que, tout comme le héros, on se doit de prendre pour acquis tous les
évènements de ce monde. Pourquoi cette ville doit-elle se mouvoir
inlassablement ? Que représente exactement l’optimum, le point vers lequel la
ville doit tendre ? Pourquoi porte-t-elle le nom de Terre, a-t-elle un rapport
avec la planète ? Sur quelle planète somme-nous ? Et pourquoi cette ville
a-t-elle été construite, d’abord ?
J'ai réussi à caser
"paradigme". Hiya !
Et puis, fidèle à lui-même, il nous révèlera petit à petit
toutes les solutions, avec pour point d’orgue une fin extraordinaire en forme
de twist ultime, façon The Prestige. Une maîtrise sans pareille de son
intrigue, mais qui peut rebuter : si on ne rentre pas directement dans le jeu
de l’auteur, si on n’accepte pas le monde très scientifique et mathématique
qu’il nous a construits, on sera très vite largué, trop d’éléments restant en
suspens très longtemps. Mais pour celui ou celle qui (comme moi) s’est laissé
transporter par la plume de Priest, qui a accepté de pénétré ce Monde Inverti,
le livre est une véritable merveille, dont la fin nous pousse à le relire une
deuxième fois pour tout comprendre.
En fait, l’élément commun que l’on retrouve dans tous les
coins du roman, est la science. Tout comme beaucoup d’éléments de ce monde
inverti se résolvent par une équation mathématique (le
soleil, tout comme d’autres choses, est une hyperbole trafiquée), le
fonctionnement entier de la cité se base sur des paradigmes scientifiques. En
effet, le travail d’un scientifique se base avant tout sur des principes
propres, établis bien avant ses travaux. Un ensemble d’images, de croyances, de
faits établis, formant un ensemble d’éléments que l’on ne peut pas dénier. A ce
titre, la cité Terre décrite par Priest représente un ensemble d’éléments
complètement illogiques pour les habitants extérieurs, mais qui est
parfaitement rationnel pour les habitants de la cité. Parce que c’est comme
ça que ça doit être. Pas autrement. Allégorie de la caverne.
Une rationalisation du monde, où l’on ne cherche pas à faire
comprendre à l’autre l’explication du phénomène, mais à lui laisser le
découvrir de lui-même, car c’est trop « naturel » et « évident » pour qu’on
puisse le formuler avec des mots. De ce fait, Helward découvrira des merveilles
et des horreurs, lors des ses périples de membre de guilde aguerri. Ces séjours
dans le passé (loin au sud de la cité) et dans le futur le changeront autant
d’un point de vue psychologique que physique, le laissant en proie à un monde
parfois inexplicable, mais qui est comme il doit être. Et il faut agir
en conséquence, sinon l’Humanité s’éteindra.

