Neptune, de The Duke Spirit
Par Anansi le lundi 14 juillet 2008, 19:09 - Le canard et la musique - Lien permanent

Après un premier album (Cuts Across The Land, 2005) déjà ultra-prometteur mais encore un poil brouillon et maladroit, les Duke Spirit se sont barrés en Californie pour enregistrer Neptune, avec l'aide de Chris Goss. Le résultat est grandiose, avec une galette pleine de pop-rock comme on aimerait en entendre plus souvent. De la musique avec une véritable âme, oui madame.
De l'influence du
désert.
En ce moment, il y a un concours de la jaquette la plus
pourrave parmi les groupes indie du monde entier. Une sorte de compétition,
réunissant la Terre entière, pour savoir qui aura le plus mauvais goût. Ca a
commencé avec les Kills, puis Blood Red Shoes, et enfin les Vampire Weekend
semblaient être les grands vainqueurs avant que MGMT ne se pointe avec son
photographe bourré et ses costumes de chez Tati. Les Duke Spirit sont pour leur
part en bonne position pour le podium de la fin de l’année, avec ce
Neptune sorti en février 2008. Mais enfin, la qualité d’un album
ne se résume pas à sa jaquette, et ce dernier exemple nous le montre très bien
: Neptune est vraiment excellent.
A l’heure où la musique doit être immédiate, où elle doit se
picorer rapidement sur internet pour connaître le succès et le buzz qui va
bien, The Duke Spirit nous livre un album d’une intelligence rare. Du rock
nerveux à géométrie variable, qui doit être écouté plusieurs fois pour en tirer
la substantifique moelle et s’en imprégner totalement. Œuvre cohérente de bout
en bout, ce deuxième album du quintet londonien marque par une vraie volonté
d’exploration, de surfer sur plusieurs vagues juste pour voir ce que ça fait,
avant de revenir au bateau. A ce titre, le plaisir est intact : les amis ont
fait exactement l’album qu’ils voulaient, loin des majors et des océans de
pétrodollars, et la fierté qui en émane est pratiquement palpable.
Groupe typique dont le succès est issu du bouche à oreille,
les Duke Spirit ont acquis leur renommée grâce aux nombreuses parties qu’ils
ont assuré : Duran Duran, Queens of the Stone Age, Yeah Yeah Yeahs, Kasabian,
ou encore Black Rebel Motorcycle Club. Que du beau monde, en somme. Après avoir
sorti leur premier album, Cuts Across The Land, en mai 2005 chez Loog
Records, ils signèrent en début 2007 chez You Are Here, tout petit label
anglo/canadien. Neptune est le premier fruit de cette collaboration,
enregistré à Joshua Tree, dans le désert Californien. Un lieu loin d’être
anodin, puisqu’il a permis d’ajouter un son pop-soul americain au rock noisy du
groupe.
Je veux les voir sur scène !
Mais tout de suite, hein.
Neptune commence avec I Do Believe,
introduction de 43 secondes où la chanteuse Liela Moss (rien à voir avec Kate)
répète de manière étriquée « I do believe in something you know… »
Aucun instrument, seulement cette voix trafiquée, ésotérique, nous susurrant
ses palabres en guise d’avertissement… Comme si elle voulait que tout soit bien
clair avant qu’elle nous fasse rentrer dans son jardin secret, le résultat de
son travail. Un travail qui démarre véritablement avec Send A Little Love
Token qui suit, furieuse et enlevée. Les guitares de Luke Ford et Dan
Higgins vrombissent, la batterie retentit, le synthé parait vivre selon son bon
vouloir… Et au milieu de tout cela, Liela Moss éclate de classe avec sa voix un
brin éraillée, toujours rythmée mais jamais pesante. Une chanson qui, à
l’instar de l’album, doit déchirer en live.
The Step And The Walk se situe elle à mi-chemin
entre la ballade amère et le rythme endiablée… Démarrant doucereusement sur la
batterie de Olly Betts et le tambourin et la voix planante de Liela Moss, elle
gagne de plus en plus de force au fil de la chanson, pour un final électrisant
où les hululements de Moss sont portés par un lit de guitare saturées. Un peu
plus loin, des morceaux comme Dog Roses ou Sovereign vont
encore plus loin, en montrant que les Duke Spirit possèdent un talent
incomparable pour forger des balades dans le granit, écorchée vive.
Des minutes absolument pas mélancoliques, mais montrant au
contraire qu’une certaine lenteur de tempo peut très bien être emmenée par des
guitares électriques et une voix grave. Le témoin le plus significatif de cet
état de fait reste sans conteste This Ship Was Built To Last,
véritable bijou valant l’achat de l’album à lui seul. Baignant littéralement
dans une atmosphère sombre à la limite de la claustrophobie, le morceau se
construit intégralement sur un métronome hypnotique laissant un goût amer,
comme coulé dans de l’acide formique. Et puis, petit à petit, l’orchestration
se fait plus lourde, jusqu’à arriver à ce final rempli de trompettes.
Vous avez vu ? J'ai même pas
cité PJ Harvey.
Mais les Duke Spirit n’oublient pas non plus leur rock, comme
en témoignent des morceaux comme Into The Fold. Encore une fois, la
voix si subtile de Moss se marie à la perfection avec la batterie très rapide
et les guitares brutes. La patte de Chris Goss (producteur des Queens of the
Stone Age) se fait très bien sentir : jamais bruyant outrageusement, le rock
des Duke Spirit se fait sourd et marqué par des tempos très précis. Comme tous
les grands groupes de rock qui naquirent à la fin des années 80, Nick Cave
& the Bad Seeds et les Pixies en tête.
On voit donc que, malgré des sonorités diverses entre chaque
morceau, tout ça garde une cohérence de bout en bout. Le thème de l’eau,
intronisé par le titre de l’album, se retrouve de plus dans toutes les
chansons, pas par les instruments utilisés mais plutôt par les paroles et les
titres des chansons (Neptune’s Call, This Ship Was Built To
Last, My Sunken Treasure…). Après la nature dans Cuts Across
The Land, tout est ici aquatique, tout rappelle l’eau par un moyen ou un
autre, par des moyens allégoriques que certains verrons, et d’autres pas.
L’essentiel est là : vouloir imprimer un sentiment de liberté débridée, de vide
flottant, un brin déconcertant mais joyeux.
Qu’on se le dise (allez, dites-vous-le), ce deuxième album
des Duke Spirit est de toute beauté. Beaucoup plus réussi que les plus récentes
productions indies britanniques (The Kills et The Last Shadow Puppets pour ne
citer qu’eux), il instille une véritable intelligence dans sa conception et sa
musique. Une courte expérience d’à peine plus de 37 minutes, mais marquante et
balancée à toute allure par un groupe motivé dont les prestations sur scène
doivent valoir leur pesant de cacahuètes. En tout cas, au sortir de ce
Neptune, on n’a qu’une envie : aller les applaudir, leur dire qu’ils
tabassent tout, et boire une bière avec eux en discutant Sonic Youth et Serge
Gainsbourg.
Quelques extraits de l'album
The Duke Spirit -
Into The Fold
The Duke Spirit -
The Step and The Walk
The Duke Spirit - Lassoo (clip)
The Duke Spirit - This Ship Was Built To Last (live)

