De l'influence du désert.
   En ce moment, il y a un concours de la jaquette la plus pourrave parmi les groupes indie du monde entier. Une sorte de compétition, réunissant la Terre entière, pour savoir qui aura le plus mauvais goût. Ca a commencé avec les Kills, puis Blood Red Shoes, et enfin les Vampire Weekend semblaient être les grands vainqueurs avant que MGMT ne se pointe avec son photographe bourré et ses costumes de chez Tati. Les Duke Spirit sont pour leur part en bonne position pour le podium de la fin de l’année, avec ce Neptune sorti en février 2008. Mais enfin, la qualité d’un album ne se résume pas à sa jaquette, et ce dernier exemple nous le montre très bien : Neptune est vraiment excellent.
    A l’heure où la musique doit être immédiate, où elle doit se picorer rapidement sur internet pour connaître le succès et le buzz qui va bien, The Duke Spirit nous livre un album d’une intelligence rare. Du rock nerveux à géométrie variable, qui doit être écouté plusieurs fois pour en tirer la substantifique moelle et s’en imprégner totalement. Œuvre cohérente de bout en bout, ce deuxième album du quintet londonien marque par une vraie volonté d’exploration, de surfer sur plusieurs vagues juste pour voir ce que ça fait, avant de revenir au bateau. A ce titre, le plaisir est intact : les amis ont fait exactement l’album qu’ils voulaient, loin des majors et des océans de pétrodollars, et la fierté qui en émane est pratiquement palpable.
    Groupe typique dont le succès est issu du bouche à oreille, les Duke Spirit ont acquis leur renommée grâce aux nombreuses parties qu’ils ont assuré : Duran Duran, Queens of the Stone Age, Yeah Yeah Yeahs, Kasabian, ou encore Black Rebel Motorcycle Club. Que du beau monde, en somme. Après avoir sorti leur premier album, Cuts Across The Land, en mai 2005 chez Loog Records, ils signèrent en début 2007 chez You Are Here, tout petit label anglo/canadien. Neptune est le premier fruit de cette collaboration, enregistré à Joshua Tree, dans le désert Californien. Un lieu loin d’être anodin, puisqu’il a permis d’ajouter un son pop-soul americain au rock noisy du groupe.

Je veux les voir sur scène ! Mais tout de suite, hein.
   Neptune commence avec I Do Believe, introduction de 43 secondes où la chanteuse Liela Moss (rien à voir avec Kate) répète de manière étriquée « I do believe in something you know… » Aucun instrument, seulement cette voix trafiquée, ésotérique, nous susurrant ses palabres en guise d’avertissement… Comme si elle voulait que tout soit bien clair avant qu’elle nous fasse rentrer dans son jardin secret, le résultat de son travail. Un travail qui démarre véritablement avec Send A Little Love Token qui suit, furieuse et enlevée. Les guitares de Luke Ford et Dan Higgins vrombissent, la batterie retentit, le synthé parait vivre selon son bon vouloir… Et au milieu de tout cela, Liela Moss éclate de classe avec sa voix un brin éraillée, toujours rythmée mais jamais pesante. Une chanson qui, à l’instar de l’album, doit déchirer en live.
    The Step And The Walk se situe elle à mi-chemin entre la ballade amère et le rythme endiablée… Démarrant doucereusement sur la batterie de Olly Betts et le tambourin et la voix planante de Liela Moss, elle gagne de plus en plus de force au fil de la chanson, pour un final électrisant où les hululements de Moss sont portés par un lit de guitare saturées. Un peu plus loin, des morceaux comme Dog Roses ou Sovereign vont encore plus loin, en montrant que les Duke Spirit possèdent un talent incomparable pour forger des balades dans le granit, écorchée vive.
    Des minutes absolument pas mélancoliques, mais montrant au contraire qu’une certaine lenteur de tempo peut très bien être emmenée par des guitares électriques et une voix grave. Le témoin le plus significatif de cet état de fait reste sans conteste This Ship Was Built To Last, véritable bijou valant l’achat de l’album à lui seul. Baignant littéralement dans une atmosphère sombre à la limite de la claustrophobie, le morceau se construit intégralement sur un métronome hypnotique laissant un goût amer, comme coulé dans de l’acide formique. Et puis, petit à petit, l’orchestration se fait plus lourde, jusqu’à arriver à ce final rempli de trompettes.

Vous avez vu ? J'ai même pas cité PJ Harvey.
   Mais les Duke Spirit n’oublient pas non plus leur rock, comme en témoignent des morceaux comme Into The Fold. Encore une fois, la voix si subtile de Moss se marie à la perfection avec la batterie très rapide et les guitares brutes. La patte de Chris Goss (producteur des Queens of the Stone Age) se fait très bien sentir : jamais bruyant outrageusement, le rock des Duke Spirit se fait sourd et marqué par des tempos très précis. Comme tous les grands groupes de rock qui naquirent à la fin des années 80, Nick Cave & the Bad Seeds et les Pixies en tête.
    On voit donc que, malgré des sonorités diverses entre chaque morceau, tout ça garde une cohérence de bout en bout. Le thème de l’eau, intronisé par le titre de l’album, se retrouve de plus dans toutes les chansons, pas par les instruments utilisés mais plutôt par les paroles et les titres des chansons (Neptune’s Call, This Ship Was Built To Last, My Sunken Treasure…). Après la nature dans Cuts Across The Land, tout est ici aquatique, tout rappelle l’eau par un moyen ou un autre, par des moyens allégoriques que certains verrons, et d’autres pas. L’essentiel est là : vouloir imprimer un sentiment de liberté débridée, de vide flottant, un brin déconcertant mais joyeux.
    Qu’on se le dise (allez, dites-vous-le), ce deuxième album des Duke Spirit est de toute beauté. Beaucoup plus réussi que les plus récentes productions indies britanniques (The Kills et The Last Shadow Puppets pour ne citer qu’eux), il instille une véritable intelligence dans sa conception et sa musique. Une courte expérience d’à peine plus de 37 minutes, mais marquante et balancée à toute allure par un groupe motivé dont les prestations sur scène doivent valoir leur pesant de cacahuètes. En tout cas, au sortir de ce Neptune, on n’a qu’une envie : aller les applaudir, leur dire qu’ils tabassent tout, et boire une bière avec eux en discutant Sonic Youth et Serge Gainsbourg.

    Quelques extraits de l'album



The Duke Spirit - Into The Fold


The Duke Spirit - The Step and The Walk



The Duke Spirit - Lassoo (clip)


The Duke Spirit - This Ship Was Built To Last (live)