Un gars, une fille : Blood Red Shoes & The Tings Tings
Par Anansi le mercredi 2 juillet 2008, 19:42 - Le canard et la musique - Lien permanent

Je vous l'accorde : de loin et vu de dos, il n'y a pas franchement de raisons de regrouper les Blood Red Shoes et les Ting Tings. L'un fait du rock dans ton Garage avec des (petits) morceaux de punk dedans, et l'autre fait de l'électro-pop dynamique. Autant tenter de marier une chèvre et un taureau. Mais finalement, les points communs sont nombreux, déjà parce qu'ils s'agit d'un duo homme-femme dans les deux cas, et aussi parce qu'ils ne révolutionnent rien malgré toutes leurs qualités. Deux formations qui n'ont pas inventé l'eau froide, quoi, mais qui ne la laissent pas tiédir. Et ça, par les temps qui courent, c'est déjà très bien.
The Ting Tings.
Lui, c'est Jules De Martino. La guitare et la batterie, c'est
son truc. Des fois, il chante, aussi. Faut bien. Elle, c'est Katie White. Rien
à voir avec Jack (cet être extraordinaire), ni Meg. Elle aime bien chanter avec
un chapeau. Et jouer de la gratte, aussi. A eux deux, ils forment les Ting
Tings. Et vous les connaissez, forcément. Si si. Vous savez, la dernière pub
Apple où la gonzesse dit "Shut up and let me go" ? C'est eux. Parce
que les Ting Tings sont de la génération digitale. L'époque 2.0 dans ta face.
Leur renommée, ils l'ont gagné sur MySpace, même si leur première performance
notable était lors du Glastonbury Festival 2007. Pour l’édition 2008 du Glasto
qui vient de finir, ils étaient là en champions, et ont ameuté l’une des plus
grosses foules que le John Peel Stage ait connu. Les têtes de série.
Il faut dire que leur premier disque, We Started
Nothing, fait déjà fort. Il n’est exceptionnel en rien, mais il a déjà une
maturité dans sa prod qui est plutôt rare dans le métier. Les Ting Tings font
dans la pop des dancefloors, la britpop indie qui fait bouger ton corps à
grands coups de refrains martelés et de boite à rythmes. Y’a du Kills de
Midnight Boom là-dedans. Du Talking Heads, aussi. Et quand Katie
maugrée « They call me Jane, that’s not my name », on croit entendre
du Blondie sous acides. Comme si elle en avait besoin. En tout cas, elles
partagent la blondeur de leur chevelure. D’ailleurs, That’s Not My
Name est très certainement l’une des perles de l’album, avec ses
applaudissements en guise de tempo, ces cassures de rythme régulières dans la
construction très pop fantaisiste du morceau, et ce crescendo… Jusqu’à arriver
au feu d’artifice final.
Tout n’est pas du même niveau, et c’est avec une sorte
d’arrière goût acide que se clôt l’album, avec les deux navets Impacilla
Carpisung et We Started Nothing, qui me tapent sur le système.
Méskilfopahoublié, c’est qu’avant on aura eu droit à Fruit Machine,
excellente pour son refrain entêtant et sa guitare qui s’emballe, Katie n’ayant
de cesse de répéter « you keep playing me like a fruit machine »…
Jusqu’à ce qu’on arrive Traffic Light, que les choses se calment, et
que l’on joue aux enfants autour de percussions. Cocorosie-style. Une voix
toute douce, de subtils arrangements ajoutant une sensation de douceur et de
candeur… Un titre qui peut paraître mineur au milieu de l’album, mais qui
prouve que le duo est doué pour autre que la simple dance. La production est
fluide, les instruments jouent les uns sur les autres, formant un canevas
intriqué et plus compliqué que la première écoute ne laisse paraître.
En bref, The Tings Tings ont créé une sorte de témoin d’une
époque. Une époque où tout se bouffe, où de plus en plus de groupes gagnent
leur buzz grâce aux blogs musicaux et à MySpace. Ils doivent sûrement avoir un
Facebook aussi, et plein d’amis dedans. Pour cela, le titre de leur album
trouve toute sa justification. Ils n’ont effectivement rien inventé. Et, si on
en parle aujourd’hui, on arrêtera très vite d’en parler, parce que leur style
n’est pas celui qui évolue. Leur succès n’est pourtant pas volé ; ce buzz,
aussi puissant et rapide soit-il, est là pour une raison. Parce que l’album est
bon. Néanmoins, parfois, il faut attendre plusieurs années avant de connaître
un soupçon de reconnaissance. Parce que tout n’est pas toujours immédiat. Et
les Blood Red Shoes en savent quelque chose.

Blood Red Shoes.
Le nom Blood Red Shoes vient d’une comédie musicale de Fred
Astaire et Ginger Rodgers, dans laquelle cette dernière avait taché de sang ses
ballerines blanches après s’être entraînée trop intensément. Ça dit à peu près
tout de la culture de ces deux jeunes de Brighton, dont les influences
revendiquées vont de PJ Harvey aux Pixies et Sonic Youth, plutôt que les
Strokes et co. Evidemment, vu leur musique aux allures garage rock et leur
formation, on les a très vite comparé aux White Stripes. Mais, comme le
souligne très justement le NME, ce serait alors dans le cas où les Stripes
auraient passé leur jeunesse avec Nirvana et les Fugazi, plutôt qu’avec Bob
Dylan et Blind Willie Jefferson.
Autre différence avec le groupe de Jack et Meg, les rôles
sont ici inversés : le mec, Steve Ansell, est à la batterie et la fille,
Laura-Mary Carter, est à la guitare. Un duo dont le cerveau est Ansell ; Carter
est certes fort charmante d’un point de vue essentiellement physique, mais
c’est pas vraiment une flèche. En tout cas, le style du groupe se fait très
vite comprendre, dès Doesn’t Matter Much : les riffs de guitare sont
très secs, le tempo est tout de suite donné par la batterie… Tout ça est très
brut, très matière première. Très sexuel aussi, même si le duo n’a pas eu la
bonne idée de maintenir une aura de sexualité autour de leur collaboration,
comme Jack et Meg (ils ne se touchent pas, quoi). Dans ce premier titre, comme
dans la majorité des autres, c’est Ansell qui chante, avec une voix fine et qui
fait contraste avec les grosses guitares, finalement.
Puis, Laura-Mary prend le micro pour You Bring Me
Down, dans un single plus pop, toujours incisif et décollé mais plus
conventionnelle. Le refrain, qui intervient tard pour mieux te percuter dans ta
face, est efficace mais pas autant que sur A.D.H.D, un trip
complètement hypnotique qui se répète et se répète, en cercle bien vicelard.
“I! Can’t! Concentrate! On! Any! Thing! At! All!“ Un refrain qui
tourne en boucle dans la tête, comme avec It’s getting boring by the
sea et son putain de rythme contagieux. Les guitares tout en riffs, la
batterie qui se montre juste pour imprimer le rythme, les paroles redondantes…
Moi j’adore, d’autres ne le supporteront pas. C’est la life,
bro.
L’alternance de voix entre Carter et Ansell fait beaucoup
dans la qualité, permettant un renouvellement et une fraîcheur constante. Et
finalement, tout ça contribue à ce que Box of Secrets, le premier
album du groupe en gestation depuis plus de trois ans, soit une belle réussite.
On n’attendait plus rien des deux potes de Brighton, principalement parce que
la scène indie britannique commence à être méchamment saturée, et pourtant ils
arrivent à se faire une place, avec un style loin d’être original mais qui
marche bien. Reste à voir l’avenir, maintenant ; pour se faire véritablement
connaître et reconnaître, ils devront passer l’épreuve fatidique du deuxième
album, où beaucoup de groupes se sont écroulés comme de grosses bouses. Mais
allez, j’ai envie de dire que j’ai confiance. Je suis comme ça, moi.
Blood Red Shoes - I Wish I Was Someone Better

