Une histoire de morts.
   Avec Six Feet Under, Alan Ball est rentré dans le cercle très fermé des auteurs adulés, des créateurs révérés. Il faut dire que son histoire d’une famille tenant des Pompes Funèbres est une merveille à tous les égards ; une rigueur et une constance dans l’écriture qui renvoyait n’importe quelle autre série sur le carreau, un humour noir laissant parfois la place à une tragédie incroyablement bien dépeinte, des thèmes très nombreux qui interrogent sans cesse le téléspectateur, et surtout ces personnages d’une finesse et d’une complexité troublante dans leurs comportements et leurs interactions… Un véritable bijou, qui laissa orphelins des millions de fans en 2005, lors d’un ultime épisode qui prit la forme d’une épitaphe, l’auteur enterrant sa série avec tous les sentiments que cela suppose.
   Mais, puisqu’HBO ne comptait laisser partir comme ça l’une de ses plus fines plumes, la chaîne lui commanda une autre série. C’est ainsi que fut annoncée peu après True Blood, adaptation de la série de bouquin La Communauté du Sud (Southern Vampire Mysteries) de Charlaine Harris, par un Alan Ball qui venait de lire le premier tome et qui crevait d’envie de le porter à l’écran… Et nous y voilà, le Pilote de la série ayant décidé d’aller faire un petit tour sur le net avant d’atterrir sur HBO le 7 septembre prochain. Se plaçant à mi-chemin entre la réalité et le fantastique, l’histoire se place en Louisiane, et dépeint la co-existence des humains et des vampires. En effet, les japonais ayant réussi à créer du sang humain synthétique – le Tru Blood –, les vampires ne sont désormais plus obligés de sucer le sang des humains, et peuvent révéler leur existence au grand jour.
   Sookie Stackhouse, serveuse au bar-restaurant du coin et possédant la faculté d’entendre les pensées de ceux qui l’entourent, va elle voir sa vie basculer quand elle va tomber amoureuse d’un de ses vampires… Voilà en quelques mots le scénario de départ de True Blood. On voit donc que pour sa deuxième série, Alan Ball change totalement de registres, délaissant le réalisme, le concret et la facilité d’identification de Six Feet Under pour flirter vers le rapport au fantastique et un ensemble beaucoup plus léger et plus « soap ». Le résultat est à mi-chemin entre du Buffy et Entretien avec un vampire.

Des personnages trop simples.
   Du coup, le truc un peu foireux dans cette histoire, c’est que les personnages en ressortent tous plus ou moins caricaturés. Prenez le cas de Sookie Stackhouse, la serveuse qui tombe amoureuse de Bill, le vampire de service. Même si elle est superbement interprétée par Anna Paquin (Malicia dans les deux premiers X-Men, et Oscar du meilleur second rôle à 12 ans pour son rôle dans le Pianiste), on a l’impression que son histoire d’amour est seulement dictée par l’histoire et le scénario, plutôt que par une réelle attirance. Dès le premier regard, boom, là voilà amoureuse. Bill, de son coté, n’est pas beaucoup mieux : froid, sombre et calculateur, il est l’archétype même du fameux homme que rien n’atteint, mais qui va finalement tomber sous le charme de la petite jeunette qui n’a d’yeux que pour lui.
   Evidemment, il va sans dire que le patron du bar est lui amoureux en secret de Sookie, et voit d’un très mauvais œil son rapprochement avec le Vampire. Ah ben alors ça, quelle originalité ! Désormais, j’espère juste que ça ne se développera pas dans les épisodes suivants en un triangle amoureux à la Grey’s Anatomy… Par contre, l’originalité on ira plutôt la chercher du coté des autres personnages, qui ne manquent pas. En effet, dès ce premier Pilote on retrouve une multitude de protagonistes, tous plus ou moins reliés entre eux. L’un des plus drôles restant le frère de Sookie.
   Beau gosse prétentieux et arrogant, sa première scène le place en train de faire des galipettes avec une femme, qui lui affirme un peu plus tard qu’elle a récemment couché avec un Vampire… Et lui montre la cassette vidéo de leurs ébats. D’ailleurs, ce dernier point est assez bien représentatif de l’état d’esprit général ; tous les personnages ont une sexualité bien développée et veulent en profiter, sauf Sookie Stackhouse, timide et en retrait, qui représente finalement tout le contraire des personnages habituellement dépeints par Alan Ball. De plus, les Vampires représentent un danger grisant : plutôt que de vouloir les éviter, on va au contraire vouloir les voir et interagir avec eux.

Une série qui devra s'installer dans la durée.
   La première scène du Pilote rend très bien cela, en présentant le vendeur d’une boutique, cheveux longs sales, habits gothiques et croix un peu partout, qui se fait passer pour un Vampire afin d’effrayer deux jeunes venues acheter du Tru Blood… Les « vamps » sont hypes, ils sont beaucoup plus intéressants que notre simple humanité. Ils doivent se nourrir de sang, ils sont immortels, ils sont froids et mauvais… Ils nous prennent de haut, mais doivent se mêler à l’humanité pour survivre. Alors nous, on les accueille et on cherche à leur ressembler. D’où ce débat télévisé au début de l’épisode, où une représentante des Vampires parle à un représentant humain ; en plus d’expliquer le principe du Tru Blood, cela nous permet de constater qu’un réel débat social subsiste.
   C’est une sorte de confrontation éthique ou politique qui se met en place, chaque parti se jaugeant et tentant de comprendre l’autre. J’imagine donc (et j’espère) que cela sera plus développé dans les épisodes qui vont suivre, ce qui serait l’occasion de mêler les histoires sociales de ces deux types de vie, et les aventures de Sookie dans l’atmosphère si typique de la Nouvelle-Orléans. Une atmosphère très bien rendue, avec ce coté poisseux et bouseux, ces noms français hérités d’une longue époque de colonisation, et cette musique black-bluesy extraordinaire. Ceux qui ont aimé des films comme Black Snake Moan apprécieront notamment le générique, et sa musique… I wanna do bad things with you.
   Avec ce premier épisode de True Blood, Alan Ball prend donc le risque de frustrer sa base bien établie de fans, en passant d’une série mature et coulant de source à une histoire fantastique archétypale… Les intrigues sont pourtant très nombreuses dès ce premier épisode (j’ai volontairement occulté plusieurs points), tout comme les personnages, certains pas assez réalistes mais méritant d’être développés. Finalement, ne reste plus qu’à attendre le 9 septembre prochain et le début officiel de la série pour voir le reste et se rendre compte de sa réelle qualité… Qui ne saute pas aux yeux, à l’heure qu’il est.