16h52. Dans un premier temps, il a fallu se taper de la route. Une petite heure, très exactement, pour rejoindre Sète. Un quart d'heure de plus pour retrouver ce foutu Théâtre de la Mer. Alors oui, la circulation en ville est juste chiatique au possible, mais le paysage est simplement splendide, et une fois que tu es arrivé à destination, tu es heureux d’être là. Les mouettes se marraient, elles. Comme dans Gaston Lagaffe. Les bateaux s’entassaient, passant de la petite chaloupe à l’énorme bulldozer sur mer. Un petit vent frais calmait les ardeurs d’un soleil déjà palot, nous faisant passer ce mois de juin pour un mois de novembre. Et pourtant, même sous un ciel gris, le Théâtre de la Mer resplendissait toujours. Ce rocher, surplombant la mer comme la proue d’un bateau. Ce théâtre de pierre, construit à son sommet, sans aucun fond de scène. Les musiciens joueraient avec la mer et son horizon pour seuls décors. En attendant que les portes s’ouvrent, je me tenais au garde-fou, au-dessus des rochers, et je regardais parfois la longue file d’attente qui commençait à se former derrière moi. Bien que je ne sois pas arrivé très tôt, j'étais le premier. Les autres suivirent peu après. Des (rares) groupes d’ados côtoyaient des adultes parents, des jeunes actifs d’un peu plus de vingt ans, des trentenaires motivés. Ca attirait un peu de tout.

   19h43. Après l'ouverture des portes, je me calai dans la fosse, collé contre la scène sans aucune barrière de sécurité. Après tout, je m’y attendais ; c’était déjà le cas quand Emilie Simon était venue il y a deux ans, et de toutes façons il n’y a pas l’utilité de barrières dans ce petit théâtre plein de bonne humeur. Alors, du coup, pour patienter, je me suis assis sur la scène, et j’ai regardé les gens prendre place sur leur siège. Beaucoup de gens n’osent pas faire face à plusieurs personnes, craignant d’être seul face à tous ces regards. Moi, je me nourris de cette dualité. Je les regardais, tous, patiemment se ranger sur leurs sièges de fortune aménagés sur les marches de pierre du théâtre. Le brouahaha général donnait comme l’impression d’un jour de fête. On se faisait passer les verres de bière, les sacs à dos, les tickets. Tout ça dans un grand bordel général.
   "Comment ils font pour s’asseoir à un concert ? Moi je ne pourrais pas !" C’est une fille assise à coté de moi qui a posé cette question à son ami. Je lui ai répondu qu’il n’y a effectivement rien de plus triste, surtout pour un concert des Dio. Elle était jolie, cette fille. Rousse, les cheveux jusqu’aux épaules, les yeux marrons, les traits fins. Elle avait ce petit et léger parfum de noix de coco, que j’arrivais encore à sentir à travers les effluves des herbes et autres végétaux qu’elle mettait dans ses cigarettes. On a sympathisé. Elle était stagiaire à l’hôtel d’à coté, tout comme son camarade. Lui était très bizarre. T-shirt Indochine et pantalon Placebo. Vous voyez le genre.

   20h19. Le premier groupe du festival arriva sur la scène. Chemise débrayée, jean trendy, béret marron et petite barbe en broussaille. Camille Bazbaz. Plutôt bon, étrangement. Un mélange entre du Lenny Kravitz, du Bob Marley et de l’Ennio Morricone dans les influences. Et il déchire au Wurlitzer. Le public n’était pas encore très chaud ; la Fille Noix de Coco et moi étions en général les premiers à scander et crier après une chanson, histoire de lancer le mouvement. Elle m’en a remerciée, d’ailleurs ; en général, elle était la seule à vouloir soutenir la première partie, dont tout le monde se fout en temps normal. Mais Bazbaz, avec son béret et son piano, savait de toutes façons que la majorité des gens présents n’était pas venu pour lui. Après une heure et demi de show, il remercia tout le monde avec un grand sourire, et quitta la scène. C’était l’heure de l’entracte ; le temps que les techniciens fassent le changement de plateau, et apportent les instruments de Dionysos. Le premier à arriver était la batterie, dont les caisses étaient déguisées en horloge. Des horloges qu’on trouvait aussi au fond de la scène, si bien qu’on croyait qu’elles flottaient sur la Méditerranée. Le reste suivit très rapidement : les guitares, les saxophones, les percussions, les basses, les contrebasses, les violoncelles, et le violon. Tout cela venait s’amonceler sous mes yeux. J’étais idéalement placé : collé contre la scène, un poil décentré sur la droite. Parfait.

   22h03. Et puis, tout à coup, les cliquettements d’horloges mécaniques et de coucous désemparées se sont fait entendre. Bientôt, ils laissèrent la place à des applaudissements tonitruants et des cris nourris, parce que le groupe arrivait. Mathias en dernier, évidemment, arrivant en courant sur la scène comme à son habitude. Et là, ce fut l’explosion. A la fois dans le public et sur scène, où les premières notes de Ghost Train se faisaient entendre. Dès ce premier morceau, Malzieu était du feu de Dieu, sautant, criant, gesticulant. Pour finalement se jeter dans le public, et se laisser bercer par les mains tendues jusqu’à mi-hauteur des gradins, prendre le chapeau d’un fan et se faire passer pour un Clint Eastwood aux abois. Derrière moi, les pogos étaient déjà si forts qu’ils me propulsaient vers l’avant, si bien que je me retrouvais à moitié sur scène avant de pouvoir me rétablir. Le ton avait été donné ; on allait bouger et crier, comme toujours avec les Dio. Les règles du jeu n’avaient pas changé. Le jour le plus froid du monde resta sur la même lancée ; c’était en plus l’occasion de voir ce que donnait sur scène un autre des morceaux de la Mécanique du Cœur. Il était complètement retravaillé, pour y ajouter cette ferveur du live et les violons d’une Babet absente des enregistrements de l’album. Babet, ce petit bout de femme, qui aimait venir chanter régulièrement pendant le concert juste à quelques centimètres (littéralement) en face de moi, me lâchant Le Sourire Qui T’Anéantit Et Te Laisse Comme Un Con.
   Aller voir Dionysos en concert, c’est voir une symbiose totale d’un groupe avec son public. Peu de groupes possèdent cet esprit si particulier, où la puissance scénique est teinté de la plus grande des modesties. Et même quand on connaît les prestations des Dio sur scène, ça étonne toujours. Tous ces musiciens (9 personnes sur scène, en tout) étaient juste heureux d’être là, surtout dans le sud, chez eux. Alors, pendant tout le concert, c’était cette bonne petite ambiance où Malzieu s’adresse constamment au public, lançant des vannes sur Georges Brassens (on est à Sète). Il avait remarqué la présence de l’ami de la Fille Noix De Coco, maintenant complètement défoncé, juste devant lui. « Toi, là devant, je sais pas ce que tu as fumé mais ça ne devait pas être la moustache de George Brassens », lui a-t-il dit avant de l’agripper et de le jeter sur la scène, sous les applaudissements du public.
   L’autre n’avait aucune idée de ce qui venait de se passer, ayant visiblement atteint le 10 sur 10 sur l’échelle d’Amy Winehouse. Puis, Malzieu le jeta dans le public, où un agent de la sécurité le récupéra et alla lui montrer que le concert était encore mieux à l’extérieur du théâtre. La musique reprit alors, toujours aussi tonitruante, et extrêmement bien calibrée par un groupe qui écume les routes depuis des années. On eut droit aux classiques, évidemment : Song For Jedi, Tokyo Montana (en entier, et pas à cappella, contrairement à la tournée du Monsters in Live), L’homme qui pondait des œufs, la métamorphose de Mister Chat (« bon, maintenant je veux que vous gueuliez un « Ta gueule le chat » si fort que l’Equipe de France l’entendra, et mettra sa rouste à l’Italie ! »)… Mais aussi aux nouveautés, avec notamment L’Homme Sans Trucage complètement réorchestré, sous les vivats d’un public beuglant « Anda, anda, Andalucia ! »
   Suivirent peu après des moments de candides émotions, comme lorsque Mathias nous a présenté toute sa famille, juste avant de chanter Neige. Il n’y a rien à faire, on a beau la regarder encore et encore, ça fait toujours quelque chose. (Comme avant, et maintenant… Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi.) Ou encore lorsqu’il nous a annoncé, un petit sourire amoureux au coin des lèvres, qu’une surprise allait arriver, une surprise pas vraiment rare dans la région… Et que l’on a vu Olivia Ruiz venir rejoindre le groupe pour la dernière chanson avant les rappels, Tais-Toi Mon Cœur. Ils étaient mignons, ces deux-là, se prenant par la main et par les hanches, se disant des mots doux à l’oreille, Mathias par terre, accroché à la jupe sévillane de sa compagne. Et puis ce fut l’heure des rappels, La Berceuse Hip-hop du docteur Madeleine et Whatever the Weather d’abord, puis Giant Jack pour finir… Un dernier morceau qui dura un bon quart d’heure, Malzieu s’étant muni de son mégaphone et s’étant jeté dans le public pour aller rejoindre le sommet des gradins, et gueuler la fin de sa chanson de là-haut. Un final en apothéose pour trois heures de concert, qui m’ont laissé les jambes flétries, la voix rocailleuse et les mains endolories. Signes d'un live réussi.

0h51.


Le théâtre (sans les instruments et objets sur la scène)

P.S : les deux images sont ©leurs auteurs respectifs. Hé vouaip.