Petites planètes indépendantes, mais toutes reliées.
   Dans ce monde reclus de la littérature de science-fiction, il est quelques noms qui dominent tous les autres, car ils ont été de ceux qui ont permis des avancées énormes pour tout le secteur. Isaac Asimov, par exemple. Le père de la robotique. Ou encore, plus récemment, Christopher Priest. On y trouve également Philip K. Dick qui, durant sa période faste allant des années 50 à la fin des années 80, a écrit les plus belles pages de la science-fiction. En plus, il a un nom de famille rigolo pour qui a quelques notions d’anglais. Certains ne le connaissent que par le biais des adaptations de ses œuvres au cinéma ; c’est vrai qu’il y en a un paquet : Blade Runner (adapté de sa nouvelle Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?), Minority Report, Paycheck, Total Recall...
    Autant d’œuvres qui ont été de véritables pierres angulaires pour non seulement faire accroître et exploser le genre, mais aussi pour permettre sa reconnaissance comme un mouvement à part entière. C’est pas tout à fait gagné, mais de grands pas en avant ont tout de même été faits. Pour l’heure, le bouquin qui nous occupe est un recueil de nouvelles, joliment intitulé Dans le jardin (et autres réalités déviantes). Composé de douze histoires pouvant aller de trois pages à plus d’une trentaine, il comporte tous les grands thèmes chers à l’auteur. Ainsi, on y trouve en ligne de mire les questions fondamentales du rapport à la réalité, de la paternité, de l’humanité par rapport à d’autres espèces…
    Cette volonté de casser la fierté humaine, et de nous demander ce que nous ferions si nous nous apercevions que nous ne faisons partie que d’une dimension parmi tant d’autres, un monde parmi des milliards. Le recueil commence donc avec Le monde qu’elle voulait, fable nous narrant l’historie d’une femme persuadée que la Terre a été un monde créé spécialement pour elle, selon ses moindres désirs. Elle va alors rencontrer Larry Brewster, et lui affirmer qu’il est l’homme avec qui elle passera le restant de ses jours… Un homme qui au départ croit avoir affaire à une folle mais, les évènements étranges se succédant, commence à se poser des questions sur ce monde, sur le fait qu’il est possible qu’il ne soit qu’une simple création dont le seul but est de servir les besoins de cette femme.

L'auteur nous montre le chemin ; au lecteur d'en arriver au bout.
   Une nouvelle très interrogatrice, qui aime poser des questions sans toutefois donner des réponses claires et précises. C’est là aussi toute la volonté de Philip K. Dick : vouloir interpeller son lecteur, le faire participer à son argumentation, mais sans apporter de réponses finales. Finalement, la science-fiction n’est qu’une excuse ; le monde imaginaire étant inexplicable par son essence-même, l’auteur l’utilise pour poser des questions sans y répondre. C’est au lecteur d’apporter sa pierre à l’édifice, et de distinguer le vrai du faux. De creuser et de former les parallèles entre cette réalité fantastique et des codes tout à fait réels, eux.
    Le problème des bulles va elle encore plus loin, en nous montrant à quoi pourrait aboutir la folie créatrice et expansionniste des Hommes. L’histoire se place dans un futur proche, où tout espoir de conquête spatiale a été anéanti ; l’humanité, désemparée, s’est finalement convaincue que la Terre est la seule planète viable et habitée de l’univers. Pour noyer sa dépression, une société privée a alors créé les bulles-mondes : des bulles de verre dans laquelle chacun peut créer sa micro-planète, et tout ce qui y est rattaché. Les moins doués ne feront qu’une petite planète tellurique de l’age de pierre, tandis que les plus acharnés peuvent simuler une Terre entière, et ses mégalopoles infernales… Mais à l’heure du grand concours pour désigner le plus beau monde, tous les participants deviennent cinglé, et fracassent leur monde sur le sol… Sans que l’on comprenne pourquoi.
    Une histoire pleine d’allégorie, où le rapport avec notre monde réel est plutôt facile à faire. D’ailleurs, K. Dick est plutôt un visionnaire pour le coup, parce que cette simulation de création de mondes et de l’évolution de ses espèces est le but du jeu vidéo Spore qui va sortir en septembre sur PC. Parallèlement à cela, l’auteur reste sur le thème de la Création et ses dérives avec La Machine A Préserver. Une machine permettant de transformer les partitions de musique en animaux, dans le but de les préserver, pour qu’elle puisse se cacher en cas de désastres… Mais finalement, tout ne va pas très bien se passer avec ces bestioles : tout comme Dieu a dû être apeuré de voir sa Création (les hommes) évoluer si mal, les animaux-partitions se mettent à changer, évoluer, devenir plus gros et plus féroces. Du moins est-ce le discours de K. Dick, un discours non seulement assez drôle mais aussi très révélateur.

"Tu as déjà vu un enfant arracher les ailes d'une mouche ?"
   Les théories de l’auteur marchent en plus très bien, puisque son écriture est toujours fluide, restant précise sans être lourde. Les nouvelles débutent d’ailleurs la plupart du temps dans le vif du sujet, ne perdant pas de temps à nous expliquer la situation et préférant nous laisser la découvrir au fur et à mesure de notre lecture. Résultat, c’est vif, incisif, et passionnant à lire. Quelque fois, on a également droit à des parenthèses plus légères, comme par exemple avec A vue d'œil. Dans cette (courte) nouvelle jouant sur les mots, un homme est persuadé que le monde est peuplé d’aliens parce qu’il prend toutes les expressions imagées au premier degré : jeter un œil, prendre ses jambes à son cou, et autres trucs de ce genre.
    On retrouve un peu le même état d’esprit avec Dans le jardin mais, si l’histoire commence sur un ton naïf et léger (un couple, dont la femme a pour animal de compagnie inséparable un poulet, attendent un enfant), elle finit beaucoup plus tragiquement. Le père se sent si éloigné de son enfant qu’il en vient à se demander s’il est bien de lui… Pour une situation finale que je ne vous décrirai pas pour vous laisser la surprise, mais qui est d’une tristesse extrême. Mon petit cœur tout sensible en était tourneboulé. Si si. C’était également le cas avec Des nuées de Martiens, où la Terre doit faire face à… bah, des nuées de Martiens, descendant de manière régulière par paquets, sans raison apparente, jusqu’à ce qu’un enfant la découvre (la raison).
    Dans le jardin (et autres réalités déviantes) est donc un recueil dans le plus pur style de Philip K. Dick, ou la science-fiction se pose non seulement comme une source d’émerveillement et d’évasion, mais également comme un moyen de se poser des questions, et de prendre du recul par rapport à notre propre situation. Comment agiriez-vous dans cette situation ? L’humanité est-elle trop imbue d’elle-même pour pouvoir voir plus loin que le bout de son nez ? Autant de questions que nous pose l’auteur, par le biais d’histoire drôles, tristes ou métaphysiques. Un page-turner indispensable pour qui aime les belles histoires plus intelligentes que la moyenne, par un maître du genre. Ouaip.