Ah ces altermondialistes, tous les mêmes.
    Sean Penn est grand. Sean Penn est beau. Si si, c’est ce que les gens disent. Du coup, vu qu’on l’aime bien, le bonhomme, on le nomme président du jury du festival de Cannes. Normal. Après tout, tous les plus grands y sont passés. Il a vachement bien fait son boulot, le gars : lui et ses compères ont élu pour la Palme d’or un film d’auteur joliment revendicateur que tout le monde aura oublié dans un an. Comme toujours depuis pas mal d’années à Cannes. La classe. Mais Sean est aussi un amoureux de la nature, un homme bio à qui on ne la fait pas. Alors, quand il veut réaliser un film, il adapte l’histoire vraie d’un gars qui avait pour ambition de quitter tout contact avec la société pour aller faire un road trip jusqu’en Alaska.
    Avec son courage et une paire de sandalettes comme seul bagage, ou presque. C’est qu’il est malheureux, l’étudiant : il réussit excellemment bien ses études mais elles ne l’intéressent pas, son autoritaire et violent père lui offre une belle voiture pour qu’il aille draguer de la minette mais il se contente très bien de son vieux tacot… En bref, il est outragé par une société de consommation qui le bouffe. T’as raison mec, on les aura ces pourritures de libéraux. Sa résolution est donc ferme : après avoir fait brûler l’argent de sa bourse d’étude, il s’en va, laissant parents et sœur derrière sans même les prévenir.
    Ayant choisi un déroulement décousu de l’histoire, bien mené quoiqu’un peu confus par moment, le réalisateur nous présente comme premières images le héros au fin fond d’une cambrousse, qui trouve pour refuge le fameux van que l'on voit sur l'affiche. Il s’octroie ainsi un rudimentaire abri, un lit poussiéreux mais bel et bien présent, et quelques accommodations… De quoi constituer du luxe pour un homme lancé à corps perdu into the wild. Le reste du film constitue donc l’itinéraire de celui qui s’est fait appeler Alexander Supertramp (le « Super vagabond » quoi, ou alors « le groupe de musique qui tue », c’est vous qui voyez), de son départ de Colorado jusqu’à ce van et les histoires qui s’ensuivent.

Et il va s'en passer, des choses, dans ce van.
    Sur son chemin, le routard rencontrera de nombreux personnages et se forgera plusieurs amitiés. Cela passe donc par le couple de hippies qui ne s’entend plus comme autrefois, le couple (hilarant) de norvégiens, ou encore la jeune fille de 16 ans qui aimerait bien profiter de la présence d’un beau jeune homme pour mettre ses hormones à l’honneur. Et c’est là que vient en fait la faiblesse du film. Oh, pas dans l’histoire d’une adolescente en train de… Bah de adolescer, mais plutôt dans le fait que ce que l’on croirait être l’union d’un homme avec une nature sauvage, brisant tout contact avec une société humaine dans laquelle il ne se reconnaît pas, n’est en fait qu’une succession de rencontres.
    Un voyage initiatique d’un homme où ses convictions seront mises à rude épreuve, conté de manière très humaniste, et finalement très naïve par un Sean Penn qui croit dur comme fer à ce qu’il dit. Et il a beau nous présenter les choses de manière très littéraire, avec un héros en voix off faisant de nombreuses introspections sur son voyage ou ses idées, il subsiste cette sensation qu’il n’en fait pas assez, qu’il en fait trop dans la forme et pas assez dans le fond. Comme me le disait ce bon vieux Nico, « mouais bouarf j’sais pas, on sent qu’il manque un truc. C’est bizarre. Bon, il te reste des Kinder Délice ? »
    D’où un résultat pas vraiment convaincant, et qui brasse carrément du vent ; là où on attendait une fable écolo nous montrant le combat solitaire d’un homme pour rejoindre les grands paysages et les mirifiques espaces purs, on a les ballottements candides d’un homme qui quitte une société pour en rejoindre une autre. Ca se mord la queue, et ce n’est pas cette fin en forme de retour en arrière qui viendra arranger les choses… Elle est peut-être réelle, mais elle a l’air tellement romancée que cela lui enlève une partie de sa crédibilité.

Il est où le grand air, là-dedans ?
    Reste que Sean Penn se passionne pour son sujet, et sa réalisation s’en ressent : c’est propre, c’est beau, rarement poétique mais souvent émouvant. La musique est elle aussi un bon point, accompagnant efficacement le road trip de cet homme et ses rencontres, toujours bien choisie et jamais omniprésente. Eddie Vedder (chanteur des Pearl Jam) a vraiment fait une BO de qualité indéniable, c’est évident. Emile Hirsch est également à saluer ; il s’est véritablement impliqué dans son rôle, cela résultant par une progressive métamorphose corporelle, un jeune homme ne passant pas des mois dans la nature sans perdre quelques kilos et plusieurs bourrelets.
    Etrange qu’il n’ait pas eu d’Oscar du meilleur acteur, d’ailleurs, même s’il ne le méritait pas : en général, les Américains adore qu’un(e) acteur(trice) se métamorphose pour son rôle (y’a qu’à voir Charlize Theron pour Monster). Mais, en tout cas, ces quelques qualités n’effacent pas la gênante sensation de frustration générale après la fin du film… J’ai vraiment eu du mal à rentrer dans cette histoire, d’être touché par cet homme qui décide de tout abandonner sur un coup de tête, d’une manière que l’on croit radicale mais qui ne l’est en fait pas tant que ça.
    Enfin bref, pour ma part le « chef-d’œuvre de Sean Penn » restera dans ma mémoire comme une espèce de Jane Birkin cinématographique : ça ne m’a pas franchement dérangé, mais c’était plat et vide de toutes émotions. Donc, au final, je me fous un peu de ce qui peut lui arriver. Un road trip en aucun cas aussi bouleversant qu’on le prétend, ou alors je suis devenu un vieux con au cœur de pierre, va savoir Bernard. Malgré tout, je ne doute absolument pas qu’un bon paquet de monde y a trouvé son compte, au vu des nombreuses critiques dithyrambiques qui parcourent tous les milieux bien pensant de ce milieu. Moi pas. Amen.