Histoire d'une belle rencontre, chabadabada.
   Il est de ces duos cinématographiques qui peuvent vous emmener là où personne d’autre n’oserait s’aventurer. Des sortes de terrains inconnus, vers lesquels ils nous poussent. Il y en a eu beaucoup, des couples de ce genre. L’un des plus célèbres : Scorsese et De Niro. Bobby D s’amusera à huit reprises devant la caméra de Martin Scorsese, de Taxi Driver en 1976 jusqu’à Casino en 1999. Une fidélité indéfectible, contre vents et marées. Ils firent tout ensemble, ces bonhommes : Les Affranchis, Raging Bull… A eux deux, ils écrivirent les plus belles pages du cinéma ricain. Little Italy était tout proche.
    Aujourd’hui, un nouveau duo mémorable est en passe d’être formé, liant David Cronenberg et Viggo Mortensen. Le premier est un réalisateur connu pour offrir des films surannés et déjantés (La Mouche, Le Festin Nu, ExistenZ). Le deuxième a explosé à la face du monde lors de son rôle d’Aragorn pour la trilogie du Seigneur des Anneaux malgré une filmographie déjà plus qu'imposante. Sa stature imposante, sa gueule de cinéma, son jeu drapé tout en nuance, son perfectionnisme et son manque total d’auto-satisfaction, nous faisaient admettre qu’une énorme carrière l’attendait encore, s’il pouvait choisir les bons cinéastes pour la faire éclore.
    A croire qu’il les a trouvé. Nous sommes lors d’une fête donnée en l’honneur du Seigneur des Anneaux, justement. Viggo Mortensen est présent. David Cronenberg aussi. Il est en train bosser sur le script de son prochain film, A History Of Violence. Une histoire de d’un homme tranquille, rangé et aimé de sa femme et de son enfant, qui se fait accoster par des hommes louches lui affirmant qu’il est une dangereuse machine à tuer. Cronenberg veut Mortensen pour ce rôle. Personne d’autre. L’autre accepte, évidemment. Et c’est là que tout a commencé.

La première pierre d'un bel édifice.
   Plus que jamais avant, Viggo Mortensen captive la caméra, devant un réalisateur qui sait instantanément le mettre en valeur. D’abord parce que la mise en scène est époustouflante. Toujours calme et posée, la caméra se pose doucereusement sur l’action, sans esbroufe. Cronenberg ne joue plus les trublions amusés. Maintenant, il raconte une histoire. Une Histoire De Violence. Histoire atroce que celle de cet homme qui, subitement devenu un héros local après avoir tué deux hommes venus braquer son café, se rend compte qu’il n’est peut-être pas celui qu’il pense être. Et l’autre, avec son œil crevé, l’appelant par un prénom qu’il ne connaît pas, lui demande de partir avec lui.
    Le héros ne sait plus qui il est, sa femme doute de lui, son fils ne veut plus lui parler. Déchiré, lacéré de toutes parts entre ce qu’il sait et ce qu’il croit savoir, il va alors progressivement se lancer dans une quête initiatique et psychologique. Est-il le Docteur Jekyll, ou Mister Hyde ? Virevoltant entre pure paranoïa et calme serein plus dévastateur que n’importe quel cri, Viggo Mortensen est au sommet de son art. Parce qu’il arrive à retranscrire le doute avec une véracité incroyable : son personnage ne comprend pas, est régulièrement dans le flou. Et Cronenberg d’être soulagé : Mortensen est bien l’homme de la situation ; peu d’acteurs auraient pu jouer aussi bien que lui ce rôle.
    C’est pourquoi le cinéaste va encore faire appel à lui pour Eastern Promises (Les Promesses de l’Ombre), qui sortira en 2007. Là encore, la performance est ahurissante. Baignant dans le monde crade de la mafia russe de Londres, le film raconte l’histoire de Anna Ivanovna (Naomi Watts), infirmière londonienne d’origine russe, qui trouve un carnet dans les vêtements d’une femme qu’elle vient d’aider à accoucher. La femme, elle, est morte dans l’opération. Mais ce carnet contient des informations confidentielles. Du genre que la mafia ne veut pas voir arriver aux oreilles des flics. C’est pourquoi Semyon, le parrain local, charge son fils Kyrill (Vincent Cassel) et son partenaire et chauffeur Nikolai de le récupérer.

On en voudrait tous les jours, des films comme ça.
   Le chauffeur, c’est Viggo. Encore plus que dans A History Of Violence, l’acteur crève littéralement l’écran. Droit comme un I dans son costume taillé sur mesure, sa simple présence transpire la classe, et fait taire tout le monde. Comme si Don Vito Corleone était présent, et voulait s’adresser à la populace. On se tait, et on attend. Et chaque fois qu’il ouvre la bouche, avec cette voix grave et posée à laquelle vient se mêler ce soupçon d’accent russe (impeccable travail vocal), on ne peut qu’être d’accord, parce qu’il doit sûrement avoir raison et qu’on ne veut surtout pas prendre le risque de le contredire. Drapé d’une forme de modestie conférant à son personnage encore plus de charisme, Mortensen acquiert par ce rôle un statut supplémentaire, qui le fait entrer définitivement dans le cercle fermé des grands acteurs.
    Ce personnage complexe, torturé et parlant peu, constitue un contraste saisissant avec celui de Vincent Cassel (très bon, pour le coup), fils pourri-gâté qui ne pense qu’à reprendre le business de son père, et se faire de l’argent pour les drogues et les prostituées. Et Cronenberg, en excellent directeur d’acteur, filme tout ça avec une virtuosité décapante, et réalise un polar léché doublé d’une fresque humaniste bien sentie. Gardant une nouvelle fois le détachement et le sérieux qu’il a acquis avec l’age, il arrive à nous faire plonger avec une force destructrice dans la mafia russe, avec ces gangsters aux tatouages biographiques. Encore une fois, la synergie entre Cronenberg et son nouvel acteur fétiche est épatante, et donne au film son statut si particulier.
    Désormais, seul l’avenir nous dira si la collaboration des deux hommes sera durable dans le temps. Après tout, les informations concernant les prochains films du réalisateur sont très minces, et leurs castings le sont tout autant… Mais espérons que cela ne s’arrêtera pas là, les deux hommes ayant déjà créé quelque chose de fantastique en l’espace de seulement deux films. Et pendant que Scorsese s’amourache de Leonardo Di Caprio (trois collaborations), Viggo Mortensen montre lui définitivement qu’il fait partie des meilleurs acteurs actuels, et que son amitié avec David Cronenberg est l’une des plus belles choses qui soient arrivées au cinéma depuis longtemps. Pourvu que ça dure.


P.S. : le titre de cet article, aussi étrange puisse-t-il paraître, est celui de l'un des livres de Mortensen (qui est, dois-je le rappeler, autant acteur que écrivain, poète, peintre, photographe, et jazzman). Donc, ce n'est pas ma faute, c'est la sienne.