Pandemoniumfromamerica
Par Anansi le dimanche 18 mai 2008, 18:37 - Canard sur canapé - Lien permanent

Au cinéma, si vous avez un acteur surdoué et excellent réalisateur pour le diriger comme il doit l'être, vous avez peu de chances d'obtenir un navet. Le réalisateur canadien David Cronenberg et l'acteur américain Viggo Mortensen nous le montrent très bien, en formant sans doute le plus grand duo en activité au cinoche. Petit retour sur une collaboration qui ne compte pour l'instant que deux films à son actif, mais qui devrait s'étoffer dans les années qui viennent, s'il y a une justice sur cette Terre.
Histoire d'une belle rencontre,
chabadabada.
Il est de ces duos cinématographiques qui peuvent vous
emmener là où personne d’autre n’oserait s’aventurer. Des sortes de terrains
inconnus, vers lesquels ils nous poussent. Il y en a eu beaucoup, des couples
de ce genre. L’un des plus célèbres : Scorsese et De
Niro. Bobby D s’amusera à huit reprises devant la caméra de Martin
Scorsese, de Taxi Driver en 1976 jusqu’à Casino en 1999. Une
fidélité indéfectible, contre vents et marées. Ils firent tout ensemble, ces
bonhommes : Les Affranchis, Raging Bull… A eux deux, ils écrivirent
les plus belles pages du cinéma ricain. Little Italy était tout proche.
Aujourd’hui, un nouveau duo mémorable est en passe d’être
formé, liant David Cronenberg et Viggo
Mortensen. Le premier est un réalisateur connu pour offrir des films
surannés et déjantés (La Mouche, Le Festin Nu,
ExistenZ). Le deuxième a explosé à la face du monde lors de son rôle
d’Aragorn pour la trilogie du Seigneur des Anneaux malgré une
filmographie déjà plus qu'imposante. Sa stature imposante, sa gueule de cinéma,
son jeu drapé tout en nuance, son perfectionnisme et son manque total
d’auto-satisfaction, nous faisaient admettre qu’une énorme carrière l’attendait
encore, s’il pouvait choisir les bons cinéastes pour la faire éclore.
A croire qu’il les a trouvé. Nous sommes lors d’une fête
donnée en l’honneur du Seigneur des Anneaux, justement. Viggo
Mortensen est présent. David Cronenberg aussi. Il est en train bosser sur le
script de son prochain film, A History Of Violence. Une histoire de
d’un homme tranquille, rangé et aimé de sa femme et de son enfant, qui se fait
accoster par des hommes louches lui affirmant qu’il est une dangereuse machine
à tuer. Cronenberg veut Mortensen pour ce rôle. Personne d’autre. L’autre
accepte, évidemment. Et c’est là que tout a commencé.
La première pierre d'un bel
édifice.
Plus que jamais avant, Viggo Mortensen captive la caméra,
devant un réalisateur qui sait instantanément le mettre en valeur. D’abord
parce que la mise en scène est époustouflante. Toujours calme et posée, la
caméra se pose doucereusement sur l’action, sans esbroufe. Cronenberg ne joue
plus les trublions amusés. Maintenant, il raconte une histoire. Une
Histoire De Violence. Histoire atroce que celle de cet homme qui,
subitement devenu un héros local après avoir tué deux hommes venus braquer son
café, se rend compte qu’il n’est peut-être pas celui qu’il pense être. Et
l’autre, avec son œil crevé, l’appelant par un prénom qu’il ne connaît pas, lui
demande de partir avec lui.
Le héros ne sait plus qui il est, sa femme doute de lui, son
fils ne veut plus lui parler. Déchiré, lacéré de toutes parts entre ce qu’il
sait et ce qu’il croit savoir, il va alors progressivement se lancer dans une
quête initiatique et psychologique. Est-il le Docteur Jekyll, ou Mister Hyde ?
Virevoltant entre pure paranoïa et calme serein plus dévastateur que n’importe
quel cri, Viggo Mortensen est au sommet de son art. Parce qu’il arrive à
retranscrire le doute avec une véracité incroyable : son personnage ne comprend
pas, est régulièrement dans le flou. Et Cronenberg d’être soulagé : Mortensen
est bien l’homme de la situation ; peu d’acteurs auraient pu jouer aussi bien
que lui ce rôle.
C’est pourquoi le cinéaste va encore faire appel à lui pour
Eastern Promises (Les Promesses de l’Ombre), qui sortira en
2007. Là encore, la performance est ahurissante. Baignant dans le monde crade
de la mafia russe de Londres, le film raconte l’histoire de Anna Ivanovna
(Naomi Watts), infirmière londonienne d’origine russe, qui
trouve un carnet dans les vêtements d’une femme qu’elle vient d’aider à
accoucher. La femme, elle, est morte dans l’opération. Mais ce carnet contient
des informations confidentielles. Du genre que la mafia ne veut pas voir
arriver aux oreilles des flics. C’est pourquoi Semyon, le parrain local, charge
son fils Kyrill (Vincent Cassel) et son partenaire et
chauffeur Nikolai de le récupérer.
On en voudrait tous les jours, des films comme
ça.
Le chauffeur, c’est Viggo. Encore plus que dans A History
Of Violence, l’acteur crève littéralement l’écran. Droit comme un I dans
son costume taillé sur mesure, sa simple présence transpire la classe, et fait
taire tout le monde. Comme si Don Vito Corleone était présent, et voulait
s’adresser à la populace. On se tait, et on attend. Et chaque fois qu’il ouvre
la bouche, avec cette voix grave et posée à laquelle vient se mêler ce soupçon
d’accent russe (impeccable travail vocal), on ne peut qu’être d’accord, parce
qu’il doit sûrement avoir raison et qu’on ne veut surtout pas prendre le risque
de le contredire. Drapé d’une forme de modestie conférant à son personnage
encore plus de charisme, Mortensen acquiert par ce rôle un statut
supplémentaire, qui le fait entrer définitivement dans le cercle fermé des
grands acteurs.
Ce personnage complexe, torturé et parlant peu, constitue un
contraste saisissant avec celui de Vincent Cassel (très bon, pour le coup),
fils pourri-gâté qui ne pense qu’à reprendre le business de son père, et se
faire de l’argent pour les drogues et les prostituées. Et Cronenberg, en
excellent directeur d’acteur, filme tout ça avec une virtuosité décapante, et
réalise un polar léché doublé d’une fresque humaniste bien sentie. Gardant une
nouvelle fois le détachement et le sérieux qu’il a acquis avec l’age, il arrive
à nous faire plonger avec une force destructrice dans la mafia russe, avec ces
gangsters aux tatouages biographiques. Encore une fois, la synergie entre
Cronenberg et son nouvel acteur fétiche est épatante, et donne au film son
statut si particulier.
Désormais, seul l’avenir nous dira si la collaboration des
deux hommes sera durable dans le temps. Après tout, les informations concernant
les prochains films du réalisateur sont très minces, et leurs castings le sont
tout autant… Mais espérons que cela ne s’arrêtera pas là, les deux hommes ayant
déjà créé quelque chose de fantastique en l’espace de seulement deux films. Et
pendant que Scorsese s’amourache de Leonardo Di Caprio (trois collaborations),
Viggo Mortensen montre lui définitivement qu’il fait partie des meilleurs
acteurs actuels, et que son amitié avec David Cronenberg est l’une des plus
belles choses qui soient arrivées au cinéma depuis longtemps. Pourvu que ça
dure.
P.S. : le titre de cet article, aussi étrange puisse-t-il paraître, est celui de l'un des livres de Mortensen (qui est, dois-je le rappeler, autant acteur que écrivain, poète, peintre, photographe, et jazzman). Donc, ce n'est pas ma faute, c'est la sienne.


Commentaires
J'ai vu a history of violence à plusieurs reprises et il m'avait vraiment marqué, alternant psychologie pas à deux balles et violence justement (beh oui c'est dans le titre !). Même si le rythme est assez lent, on se laisse porter par l'histoire et on s'attache à ce gentil Tom Stall. Normalement ce soir je matte Eastern Promises. Sinon jte conseille Death Sentence avec Kevin Bacon, en gros ça traite de la loi du Talion mais c'est vraiment très bien fait et jouer avec justesse mon Canard
Effectivement, j'avais entendu parler de ce Death Sentence au moment de sa sortie... Les critique n'annoncaient pas quelque chose d'énorme, mais il faudra que j'y prête plus d'attention c'est vrai, et Kevin Bacon a l'air d'y être plutôt bon, pour du lard.
(Et j'ai même pas honte.)