Une oeuvre dépassant largement le stade du jeu vidéo.
   Tous les médias en parlent. Les spécialistes, les généralistes, les journalistes, les chroniqueurs, et même ta tante. Libé en fait sa une. LCI y accorde un sondage sur internet qui a pété les records de participation. Le Grand Journal de Canal annonce la sortie du jeu avec une misérable désinformation. On s’offusque, on s’impatiente, on l’appelle « le Messie », on l’appelle « le Diable ». Grand Theft Auto IV. La fameuse source des débats les plus futiles du XXIème siècle. Ou simplement le témoin d’une déconnexion totale d’une société pour une forme d’art qu’elle ne reconnaît pas.
    Mais cette polémique joue aussi en faveur du jeu, et c’est sans surprise que GTA IV se voit immédiatement propulsé aux sommets des ventes, écrasant tout sur son passage. 2.1 Millions d’exemplaires vendus en une semaine, aux seuls Etats-Unis. En Angleterre, 609 000 jeux en une journée. Est-ce que c’est mérité ? Oh que oui. Parce que Grand Theft Auto IV est un jeu aussi parfait qu’un jeu vidéo puisse l’être, dans l'acceptation artistique du terme. Gavés aux films de gangsters et à toute une pop culture qu’ils ont ingurgité jusqu’à l’explosion, les créateurs Ecossais ont créé un véritable film interactif, où le joueur serait le héros de sa propre réalisation.
    L’histoire nous place donc dans la peau de Niko Bellic, immigré serbe venu aux Etats-Unis pour retrouver son cousin Roman. Nous voilà arrivés à Liberty City, lieu intégral de l’aventure… Et là, c’est la claque. Liberty City, réplique exacte de New-York, est juste la plus belle ville que l’on ait jamais vu dans un jeu vidéo. La plus détaillé. La plus fouillé. La plus vivante. Les studios de Rockstar North ont créé une mégapole d’une taille hallucinante, où chaque millimètre carré a été l’objet d’une attention toute maternelle. Rien, mais vraiment rien, n’a été laissé au hasard.



Un héros charismatique dans un univers crédible : ça change des moustachus.
   Imaginez : vous êtes Niko Bellic. Vous découvrez Liberty City. La pluie battante a déjà trempé votre survêtement dégueulasse. Le métro ronronne non loin, couvrant à peine le brouhaha d’une population effervescente. Les buildings ont eu l’air de pousser d’eux-mêmes, dans cette cité tentaculaire. Ils recouvrent chaque parcelle que n’occupent pas les quelques parcs, derniers remparts d’une nature qui n’a ici plus domination. Même l’eau a été surpassée par l’homme : de gigantesques ponts la surplombent, gérant tant bien que mal le flot ininterrompu de véhicules.
    Vous y êtes, sur ce pont. Vous roulez à bord de votre Merco, le pied au plancher. Parce que le casse a raté. Les flics vous poursuivent. Ils klaxonnent derrière vous, veulent vous encercler. Les hélicoptères font vrombir leurs hélices. Et vous, comme si l’Eden était à l’autre bout de ce pont, vous tracez votre route. Sous la pluie battante, vous ne voyez rien, mais vous roulez tout de même. A la radio, un talk show discute du grave problème de la prostitution dans la ville. Vous changez de station, histoire de trouver du réconfort dans de la bonne musique. Libery Rock Station, et Queen se fait entendre, Freddie demandant du poulet frit. Les flics vous poursuivent toujours, vous bousculant, cherchant à vous arrêter, ou vous faire tomber du pont s'il le faut.
    Et là, croyez-moi, vous êtes conscient que les scènes de ce calibre ne se retrouvent nulle part ailleurs dans les jeux vidéos. Pour y trouver un équivalent, c’est vers le cinéma qu’il faut se tourner. Francis Ford Coppola et son Parrain, Scorsese et ses Affranchis, ses Infiltrés et son Casino, David Chase et ses Sopranos, Cronenberg et ses Eastern Promises. Autant de références qui sont obligées de venir à l’esprit de n’importe qui touche à GTA IV. Et après tout, l’esprit cinématographique est on ne peut plus revendiqué par les auteurs ; vous connaissez beaucoup de jeux vidéos possédant un générique ? Le jeu possède également de nombreuses scènes de dialogues, visant non seulement à établir une galerie de personnages très diversifiés (beaucoup rappelant les seconds rôles magnifiques des films de Cronenberg), mais aussi à développer le héros énigmatique, Niko Bellic. Un homme très complexe, renfermé sur lui-même, peu confiant, traumatisé par les guerres, et stigmatisé jusqu’à la moelle… Allez, je l’ose : le héros le plus charismatique de tous les temps pour un jeu vidéo, tout simplement.



"Je veux le monde, Chico. Et tout ce qui va avec".
   Ce serbe étrange est également le réceptacle d'une critique au vitriol de toute la société de consommation, et du rêve américain en particulier. Et tandis qu'il était venu dans la terre des opportunités pour se faire un peu d'argent et prospérer, il va bientôt se voir devenir un simple pion de la pègre. Une descente aux Enfers orchestrée par l'Oncle Sam, gavant sa populace aux hamburgers surdimensionnés et aux publicités omniprésentes et omnipotentes...
    Malgré tout, tout au long de l'aventure, le joueur pourra développer le personnage de Niko Bellic, par le biais de très nombreux éléments. Le fameux téléphone portable qui est primordial (c’est par celui-ci qu’on peut établir des contacts avec la pègre, acquérir des missions…), mais aussi toutes les activités offertes au joueur ; aller jouer au bowling, au billard, aux fléchettes, voir un spectacle de strip-tease, de cabaret… Ou tout simplement (et c’est là où je prends un pied immense), se balader dans cette ville immense, sans aucun autre but que s’offrir un trip complètement hypnotique. Faire partie d’un univers magistralement développé, et se forger un moment de pure contemplation.
    GTA IV, c’est de l’art. Pas un art visuel comme peuvent l’être Bioshock ou Okami, ni dans le design comme Final Fantasy XII, mais un art brut de décoffrage, qui n’offre son Valhalla qu’à ceux suffisamment mûrs pour la supporter. Il ne fait pas dans la dentelle, ne prend pas le joueur pour un gamin, et ne joue pas les consensus. En gros, il s’inscrit fièrement dans la directe lignée des plus grands films ou des intemporelles séries de Showtime et HBO. Ainsi, étant données toutes les qualités de ce GTA IV, il est d’autant plus triste de le voir pointé du doigt par tous les médias, qui ne se contentent que de marteler qu’il s’agit d’un jeu violent.
    Oui, il est effectivement violent, sexuel et amoral. Mais rien de ce qu’il s’y passe n’a pas déjà été vu au cinéma. Donc, tout comme on va faire voir Bienvenue chez les Ch’tis à un enfant au lieu de Orange Mécanique ou A History Of Violence, il faut dire aux parents de mieux éduquer leurs enfants, et de leur interdire ce jeu vidéo. Tout simplement. L’éducation. Et qu’on laisse aux adultes le plaisir de jouer à Grand Theft Auto IV, et de se prendre pour un mafieux russe au charisme éblouissant, dans une ville gigantesque aux possibilités inouïes.



P.S. : pour lire l'article surpuissant d'un ami qui ne l'est pas moins, dirigez-vous ici !