Spirou, le Journal d'un Ingénu, d'Emile Bravo
Par Anansi le mercredi 30 avril 2008, 18:29 - Littérature et BD - Lien permanent

La meilleure chose que les belges nous ont donné, après les frites et le second degré, c'est sans doute Spirou. Un petit bonhomme vieux de 70 ans cette année, mais qui m'a toujours plu, depuis ma plus tendre enfance. Pour fêter cet anniversaire, Dupuis édite un one-shot très particulier, écrit et dessiné par Emile Bravo, et revenant sur l'adolescence inconnue du héros... Une jeunesse tourmentée par les prémices de la seconde guerre mondiale. Hé ouais.
Un héros toujours d'actualité malgré les
années.
J’ai toujours adoré Spirou. Pourtant, les BD belges ou
franco-belges ne sont franchement pas ma tasse de thé ; je veux dire, comment
peut-on être fan de Tintin ? Alors que ces deux séries sont nés à peu près en
même temps (Tintin en 1929, Spirou en 1938), Spirou a
pourtant toujours eu une âme plus jeune, une dynamique beaucoup plus agréable
que les trépidantes aventures d’un blond à houpette et son clébard. Et ça, on
le doit surtout à ces auteurs. Parce que contrairement à pratiquement toutes
les autres grandes séries, Spirou et Fantasio n’appartient pas à un
auteur, mais à une maison d’édition (Dupuis, en l’occurrence).
Ainsi, même si les premiers tomes sont les œuvres de
Rob-Vel, c’est l’extraordinaire Franquin qui
fera prospérer le personnage à un point incroyable, avec son dessin si
caractéristique et son talent pour créer des personnages mémorables (le Comte
de Champignac ! Le Marsupilami ! Gaston Lagaffe !). Un bon goût comique
évident, que vont reprendre au début des années 80 Tome et
Janry, qui suivirent Franquin avec une qualité évidente et qui
n’a pas baissé en une vingtaine d’années. L’auteur et le dessinateur vont au
fur et à mesure des épisodes faire croître la mythologie de la série, avec des
scénarios poussés qui vont chercher dans les biotechnologies, les virus, ou
encore la mafia avec le fameux Don Vito Cortizone et notamment cet album culte
Spirou et Fantasio à New-York… Où les deux héros doivent s’allier
contre la mafia… ET LES CHINOIS ! (si nous n'avez pas saisi la référence,
regardez le SAV des Emissions d'Omar et Fred)
Par contre, ces derniers temps, ce n’était franchement pas
ça ; en fait, depuis que Tome et Janry ont laissé la place à d’autres auteurs à
la fin des années 90, la qualité s’est méchamment dégradée, personne n’étant en
mesure de retrouver la qualité des tomes du duo ou de Franquin. Ainsi, à
l’heure des 70 ans de Spirou et Fantasio, il faut impérativement se
tourner vers le passé pour trouver le bon temps de leurs aventures.
Une image mariant à merveille vieillesse et
jeunesse.
Et c’est justement le désir de se tourner vers le passé qui a
poussé l’auteur et dessinateur Emile Bravo à prendre les rênes
de ce dernier tome de Spirou et Fantasio. Un one-shot qui arbore une
aura particulière, puisqu’il revient sur toute la jeunesse des héros, et qui
entend bien répondre à beaucoup de questions : Qui était Spirou dans son
adolescence ? Pourquoi garde-t-il ce costume rouge de groom ? Comment a-t-il
connu Fantasio ? Et Spip ? D’où le titre : Spirou, le Journal d’un
Ingénu. Parce qu’en ce temps-là, Spirou était groom au Moustic Hotel,
alors que la seconde guerre mondiale était sur le point d’éclater…
Emile Bravo fait donc un véritable voyage dans le temps, qui
se répercute d’abord sur les dessins ; ici, finis les personnages aux gros nez
de Franquin, finis les méchants rigolos de Tome et Janry. Le trait est
volontairement vieillot, comme si les dessins dataient véritablement de 1940.
Mais là où Emile Bravo est très fort, c’est qu’il a réussi à allier ses dessins
« old-school » à une dynamique bien contemporaine. Cela donne un résultat
hybride vraiment splendide, qui constitue beaucoup plus un hommage éclairé
qu’une simple bande dessinée ringarde, façon Tintin.
Et ce choix d’offrir un dessin sobre et clair, c’est avant
tout pour mieux servir le propos ; il ne faut pas oublier que nous sommes aux
prémices de la seconde guerre mondiale. La couverture du
tome résume d’ailleurs tout ça très bien : Spirou et Spip, seuls sur fond
ocre, avec des croix gammées d’un coté et des marteaux et des faucilles de
l’autre. Boom badabim. Ainsi, si les plus jeunes prendront plaisir à suivre une
aventure sympathique, ce sont surtout les adultes qui s’y retrouveront, pour
apprécier le trait de l’auteur et son propos.
Des situations drôles, pour un fond qui l'est
beaucoup moins.
Spirou se voir ainsi jouer un rôle dans le début de cette
guerre, sans même le vouloir. Parce qu’il s’avère que les Secrétaires Généraux
de l’Allemagne et de la Pologne ont choisi son hôtel pour discuter de leurs
affaires, à l’abri des journalistes et des espions. Les Allemands menacent
d’envahir la Pologne, qui se ne laisse pas faire, fière de son alliance avec la
France et les Anglais… Et ces foutus bolcheviques, que vont-ils faire ?
S’allier aux Allemands, ou protéger la Pologne ? Une situation tendue,
qu’aurait bien voulu éviter le groom si un journaliste arrogant et prétentieux
nommé Fantasio n’avait pas voulu à tout prix s’infiltrer dans l’hôtel pour
avoir le scoop de l’année.
Parallèlement, Emile Bravo dépeint l’adolescence de Spirou
avec une justesse rare, racontant tous les éléments qui s’y retrouvent : le
besoin de s’affirmer, le rapport aux autres, les ébats amoureux, les
déceptions, les amitiés, l’impertinence, le sentiment de liberté. Dans ce cas
précis, la liberté est toute relative, Spirou étant une pupille de la nation et
devant travailler pour pouvoir subvenir un minimum à ses besoins. En bref, il
ajoute des strates supplémentaires au personnage, et insère un véritable voyage
initiatique derrière l’aspect comique.
Spirou, Le Journal d’Un Ingénu est donc une excellente
œuvre, site de rencontre entre deux époques. A l’aide de sublimes dessins
naviguant entre les années 50 et les années 2000, Emile Bravo nous raconte les
débuts d’un héros fêtant aujourd’hui ses 70 ans avec une belle virtuosité,
s’amusant à faire s’entrechoquer une époque grave et dramatique et des
personnages drôles et légers… Jusqu’à une fin en guise d’hommage et
d’invitation, peut-être une peu trop facile mais qui conclue avec fraîcheur un
bien beau roman graphique.

