Histoires de familles.
   We Own The Night. Le motto de la New York Police Department. Une sorte d'affirmation péremptoire, comme pour rappeler à tout le monde que les patrons, c'est eux. La nuit leur appartient. Et ils la gardent jalousement. Et ça, ça constitue le point de départ du film de James Gray, qui va mettre en opposition les deux mondes chers aux films de gangsters : la police d'un coté, les mafieux de l'autre. Et la drogue au milieu. Mais ici, les liens sont encore plus resserrés que l'on pourrait croire.
    Parce que Bobby Green, qui possède l'un des bars branchés de la ville, où les femmes et la drogue passent de main en main, a un Capitaine comme frère. Et un Chef de la Police comme père. Evidemment, hors de question que l'affaire s'ébruite. Les caïds de la mafia ne sont pas vraiment choucards avec les rats. Mais ce n'est pour autant que Bobby va aider les flics ; au contraire, lorsque son frère et son père lui demande son aide pour coincer un dealer de la mafia russe qui officie dans son bar, Bobby refuse illico. Les affaires des uns et des autres ne le regardent pas. Et tout partira de là : la descente des flics dans son bar, les arrestations.
    Ainsi, pour son troisième film après Little Odessa et The Yard, James Gray nous a servi un film de gangster racé, dans la plus pure tradition débutée par Coppola ou Scorsese. Sans jouer la carte de la classieuse sobriété comme Ridley Scott avec son American Gangster (qui est sorti en même temps au cinéma et qui est extraordinaire), le réalisateur dresse le portrait de personnages écorchés vifs évoluant dans un monde où la débauche côtoie la cruauté, où les flingues dansent avec les prostituées.

The New Kids on the Block.
   Le personnage central est évidemment Bobby Green, qui va jouer tout au long du film avec une ambivalence particulière. Il est en fait l'espèce de chaînon manquant entre les policiers et la mafia, et sa position pas forcément très confortable va devoir lui faire choisir très vite un clan. Cet homme tiraillé est incroyablement interprété par un Joaquin Phoenix qui a décidément la classe ultime ; il arrive à jouer avec une précision stupéfiante cet homme je-m'en-foutiste, que seules la fête et les femmes intéresse, mais qui va devoir prendre ses responsabilités s'il veut pouvoir survivre selon les nouvelles règles du jeu.
    Oui, Joaquin Phoenix est bien la pièce maîtresse de We Own The Night, et il fait une bonne partie de la qualité du film ; il n'y aurait pas beaucoup d'acteurs pouvant l'égaler dans sa prestation. Mais Mark Wahlberg, qui joue Joseph Gruzinski, le frère Capitaine, s'en sort lui aussi très bien. Ce bon vieux Marky Mark est décidément très à l'aise avec les films de mafieux (remember son petit mais jouissif rôle dans The Departed de Scorsese), et il est ici excellent dans son rôle de flic incorruptible. Une sorte de ranger guidé par le Droit Chemin Avec Majuscule, mais conscient qu'il faut parfois passer par des chemins escarpés pour coincer les bandits.
    Mais finalement, le personnage central du film, c'est bien la ville de New-York. Et James Gray la filme de façon spectaculaire, sans pour autant verser dans le paysagisme à deux balles. Non, ici, le réalisateur privilégie les ruelles sombres éclairées par les lueurs orangées des néons, les quartiers animés où ce sont les bars à strip-tease qui font la loi... Tout est obscur. Pas forcément malsain ni glauque, mais il y a toujours cette sensation de promiscuité dérangeante.

Conclusion : peut mieux faire. Ou pas.
   Et cela est énormément accentué par le fait que les scènes majeures se déroulent durant la nuit. Non seulement pour faire raccord avec le titre du film (ah ben attendez, c'est un malin le James), mais surtout parce que les mafieux opèrent en secret, quand le reste du monde est endormi. Ainsi, que ce soit lors de cette très bonne scène de la visite du cache, ou lors de la course-poursuite (climax du film), tout se passe pendant l'obscurité ou carrément la pluie battante, renforçant le spectaculaire des scènes.
    En fait le seul gros problème c’est que certaines scènes sont excellentes, mais aucune n’est véritablement exceptionnelle. Il m’a un peu manqué cette flamme, cette âme que possèdent seulement les films uniques, qui me font dire à un moment précis que je me souviendrai toujours de cette séquence (la dernière fois étant lors de There Will Be Blood). Mais à cheval donné on ne regarde pas les dents, et qui va à la chasse perd sa place, et la tête alouette : ça reste quand même plus qu’agréable à voir.
    We Own The Night est donc un très bon polar, pas forcément très original mais opéré avec beaucoup de minutie. Mené en plus avec un casting de haute voltige, James Gray a réussi à dépeindre une galerie de personnages tous charismatiques, Bobby Green en tête. Mais le film ne restera pas dans l’Histoire pour autant : là où American Gangster parvenait à sublimer un genre en y insufflant une vision noire et personnelle, We Own The Night parait au contraire plus « cliché », moins inspiré. Reste un film de gangster spectaculaire, et c’est déjà pas mal.