We Own The Night, de James Gray
Par Anansi le jeudi 10 avril 2008, 10:56 - Canard sur canapé - Lien permanent

Hué et lynché lors de sa diffusion au Festival de Cannes 2007, We Own The Night a pourtant marqué les esprits lors de sa sortie au cinéma au mois de novembre, jusqu'à être considéré comme l'un des meilleurs films de 2007... Finalement la justice triomphe, c'est beau la vie.
Histoires de familles.
We Own The Night. Le motto de la New York Police
Department. Une sorte d'affirmation péremptoire, comme pour rappeler à tout le
monde que les patrons, c'est eux. La nuit leur appartient. Et ils la gardent
jalousement. Et ça, ça constitue le point de départ du film de James
Gray, qui va mettre en opposition les deux mondes chers aux films de
gangsters : la police d'un coté, les mafieux de l'autre. Et la drogue au
milieu. Mais ici, les liens sont encore plus resserrés que l'on pourrait
croire.
Parce que Bobby Green, qui possède l'un des bars branchés de
la ville, où les femmes et la drogue passent de main en main, a un Capitaine
comme frère. Et un Chef de la Police comme père. Evidemment, hors de question
que l'affaire s'ébruite. Les caïds de la mafia ne sont pas vraiment choucards
avec les rats. Mais ce n'est pour autant que Bobby va aider les flics ; au
contraire, lorsque son frère et son père lui demande son aide pour coincer un
dealer de la mafia russe qui officie dans son bar, Bobby refuse illico. Les
affaires des uns et des autres ne le regardent pas. Et tout partira de là : la
descente des flics dans son bar, les arrestations.
Ainsi, pour son troisième film après Little Odessa
et The Yard, James Gray nous a servi un film de
gangster racé, dans la plus pure tradition débutée par Coppola
ou Scorsese. Sans jouer la carte de la classieuse sobriété
comme Ridley Scott avec son American Gangster (qui
est sorti en même temps au cinéma et qui est extraordinaire), le réalisateur
dresse le portrait de personnages écorchés vifs évoluant dans un monde où la
débauche côtoie la cruauté, où les flingues dansent avec les prostituées.
The New Kids on the Block.
Le personnage central est évidemment Bobby Green, qui va
jouer tout au long du film avec une ambivalence particulière. Il est en fait
l'espèce de chaînon manquant entre les policiers et la mafia, et sa position
pas forcément très confortable va devoir lui faire choisir très vite un clan.
Cet homme tiraillé est incroyablement interprété par un Joaquin
Phoenix qui a décidément la classe ultime ; il arrive à jouer avec une
précision stupéfiante cet homme je-m'en-foutiste, que seules la fête et les
femmes intéresse, mais qui va devoir prendre ses responsabilités s'il veut
pouvoir survivre selon les nouvelles règles du jeu.
Oui, Joaquin Phoenix est bien la pièce maîtresse de We
Own The Night, et il fait une bonne partie de la qualité du film ; il n'y
aurait pas beaucoup d'acteurs pouvant l'égaler dans sa prestation. Mais
Mark Wahlberg, qui joue Joseph Gruzinski, le frère Capitaine,
s'en sort lui aussi très bien. Ce bon vieux Marky Mark est décidément très à
l'aise avec les films de mafieux (remember son petit mais jouissif rôle dans
The Departed de Scorsese), et il est ici excellent
dans son rôle de flic incorruptible. Une sorte de ranger guidé par le Droit
Chemin Avec Majuscule, mais conscient qu'il faut parfois passer par des chemins
escarpés pour coincer les bandits.
Mais finalement, le personnage central du film, c'est bien
la ville de New-York. Et James Gray la filme de façon
spectaculaire, sans pour autant verser dans le paysagisme à deux balles. Non,
ici, le réalisateur privilégie les ruelles sombres éclairées par les lueurs
orangées des néons, les quartiers animés où ce sont les bars à strip-tease qui
font la loi... Tout est obscur. Pas forcément malsain ni glauque, mais il y a
toujours cette sensation de promiscuité dérangeante.
Conclusion : peut mieux faire. Ou
pas.
Et cela est énormément accentué par le fait que les scènes
majeures se déroulent durant la nuit. Non seulement pour faire raccord avec le
titre du film (ah ben attendez, c'est un malin le James), mais surtout parce
que les mafieux opèrent en secret, quand le reste du monde est endormi. Ainsi,
que ce soit lors de cette très bonne scène de la visite du cache, ou lors de la
course-poursuite (climax du film), tout se passe pendant l'obscurité ou
carrément la pluie battante, renforçant le spectaculaire des scènes.
En fait le seul gros problème c’est que certaines scènes
sont excellentes, mais aucune n’est véritablement exceptionnelle. Il m’a un peu
manqué cette flamme, cette âme que possèdent seulement les films uniques, qui
me font dire à un moment précis que je me souviendrai toujours de cette
séquence (la dernière fois étant lors de There Will Be Blood). Mais à
cheval donné on ne regarde pas les dents, et qui va à la chasse perd sa place,
et la tête alouette : ça reste quand même plus qu’agréable à voir.
We Own The Night est donc un très bon polar, pas
forcément très original mais opéré avec beaucoup de minutie. Mené en plus avec
un casting de haute voltige, James Gray a réussi à dépeindre
une galerie de personnages tous charismatiques, Bobby Green en tête. Mais le
film ne restera pas dans l’Histoire pour autant : là où American
Gangster parvenait à sublimer un genre en y insufflant une vision noire et
personnelle, We Own The Night parait au contraire plus « cliché »,
moins inspiré. Reste un film de gangster spectaculaire, et c’est déjà pas
mal.

