Alice in Freakyland : Coraline, de Neil Gaiman
Par Anansi le dimanche 23 mars 2008, 10:18 - Littérature et BD - Lien permanent

Ouais, ça faisait trop longtemps que je ne vous avais pas parlé de Neil Gaiman. Aujourd'hui, j'ai envie de revenir sur Coraline, sorti en 2003 mais que je viens à peine de lire. Ou comment une conte peut être beaucoup plus qu'une énième fade resucée d'Alice au Pays des Merveilles.
Explorations, portes.
Bon, on va pas se mentir, je perds toute notion de
subjectivité lorsque j'en viens à parler de Neil Gaiman. Il faut dire que
l'homme ne cesse de faire des miracles, de triturer son univers, de nous
emmener là où on n'aurait jamais pensé. Le plus bel exemple en date,
Coraline. Un livre pour enfants, le présente-t-il. Je veux bien. Le
résultat ? Il s'agit de son livre le plus glauque, le moins souriant, le plus
noir, le plus horrifique. Vous êtes prévenus. Pourtant, et c'est là le plus
beau, il s'agit bel et bien d'un livre pour enfants. Je vais tenter de vous
expliquer tout ça.
Commençons par le commencement. Coraline est une petite
fille de 13 ans, tout ce qu'il y a de plus normale. Comprenez qu'elle s'ennuie
la plupart du temps, si elle n'a pas l'opportunité de se promener où bon lui
semble pour découvrir le monde. Et ses désirs d'explorations l'amèneront vers
une curieuse porte, qui ne mène sur rien d'autre qu'un mur de brique. Qui n'en
est pas un, évidemment. Derrière cette porte, Coraline s'engouffre dans un
autre monde, exacte réplique de sa propre maison. Deux voix l'appellent, celles
de ses parents. Mais ce ne sont pas ses parents. Êtres dégingandés, "l'autre
mère" et "l'autre père" de Coraline se distinguent par une particularité
physique : leurs yeux ont été arrachés, pour mettre à leur place des boutons de
vêtements. Et ils ne veulent pas que la petite fille parte.
Voilà pour les bases du scénario... Une intrigue carrément
classique, puisqu'elle ne fait que reprendre les grandes lignes posées par
Alice au Pays des Merveilles ou encore Les Chroniques de
Narnia. Ce qui n'est d'ailleurs pas étonnant, l'auteur ayant grandit à la
lecture de ces oeuvres, parmi d'autres. (D'ailleurs, ceux qui ont lu le recueil
de nouvelle Fragile Things se rappellent de The Problem of
Susan, ou Gaiman revient sur... le problème de Susan, à la fin des
Chroniques de Narnia.)
"Hello Coraline, I heard you were here. It is time for the rats to have their dinner. But you can come up with me, if you like, and watch them feed."
Collision d'influences.
Mais c'est là où l'auteur montre tout son génie : plutôt que
de se servir d'un scénario bateau et se laisser porter par l'intrigue, il
s'approprie tout un pan de la littérature. Il innove, étonne, met sa propre
pierre à l'édifice en cassant les règles, pour pouvoir rendre hommage à un type
de littérature tout en allant beaucoup plus loin.
En deux mots, il ne prend pas son lecteur pour un idiot, et
c'est non seulement agréable mais rare. D'autant plus que, je vous l'ai déjà
dit, Coraline étant prévu dès le départ pour être un conte pour enfant, il
était facile de se laisser avoir par... la facilité, justement. Et d'accoucher
d'un truc bateau, plan-plan. Et là où (à mon grand regret) Terry
Pratchett s'est complètement foirer avec son cycle de Tiphaine
Patraque, Gaiman émerveille. La petite héroïne fera donc face à de nombreux
évènements lors de son périple dans ce monde parallèle... Un monde freaky, en
perpétuelle évolution, d'un sinistre à la frontière de l'univers créé par
Lewis Carroll, mais avec l'horreur à la place de
l'absurde.
Tout cela étant porté par une galerie de personnages
originaux, et véritablement malsains. En effet, les habitants de la maison ne
sont pas ces petites bêtes étranges mais drôles habituellement desservies dans
les livres pour enfants. Ici, et sans vouloir vous dire quoi que ce soit, tout
est glauque et sinistre, presque gothique. C'est bien simple, depuis les comics
Sandman je n'avais jamais vu l'auteur aussi avide de créer toute une
galerie d'horreur.
"Names, names, names," said another voice, all faraway and lost. "The names are the first things to go, after the breath has gone, and the beating of the heart. We keep our memories longer than our names."
En gros : lisez-le.
Finalement, je me dis que les seuls éléments permettant de
qualifier Coraline comme un livre pour enfants, par rapport aux autres
œuvres de l'auteur, c'est qu'il n'y a aucune grossièreté et aucune scène de
sexe, et c'est assez rare chez l'auteur pour être signalé. Egalement, le
dénouement de l'intrigue est carrément prévisible, mais ce n'est finalement pas
le plus important. Non, ce qui compte c'est tout ce qui a lieu avant
ce dénouement, ce voyage de Coraline où rien n'est ce qu'il parait.
Etrange que j'utilise le mot "voyage", puisque tout a lieu
dans cette maison et son jardin... Mais après tout, il y a comme un goût de
voyage initiatique dans l'aventure de cette petite fille, qu'on prend tant
plaisir à suivre. Parce qu'elle n'est ni une cruche (Lucy), ni une gosse
insupportable (Tiphaine Patraque, donc). Simplement une petite fille, que
Gaiman dépeint avec une véracité très rare.
Pour son premier livre pour enfants, l'auteur anglais nous
sert donc un livre à des années-lumières de ce qu'on n'aurait pu attendre. Le
résultat est ainsi rempli de d'horreurs, pas forcément tristes mais
dérangeantes. Neil Gaiman a dit qu'il a écrit le livre qu'il aurait adoré lire
quand il était enfant... Mais qu'il était un enfant bizarre. Je le comprends.
Coraline est en tout cas un bouquin merveilleux, passionnant, intriguant, et
impressionnant. Pas étonnant qu'il soit étudié à l'école et qu'il ait reçu des
trouzaines de prix (12 en tout et pour tout, dont une présence parmi les "100
livres les plus importants de tous les temps"). En plus, il est illustré par
Dave McKean (le dessinateur des couvertures de
Sandman), fait à peine plus de 160 pages donc même les fainéants
peuvent le lire, et coûte moins de 5€
en VO sur Amazon. Qu'est-ce que vous voulez de plus ?

