Explorations, portes.
    Bon, on va pas se mentir, je perds toute notion de subjectivité lorsque j'en viens à parler de Neil Gaiman. Il faut dire que l'homme ne cesse de faire des miracles, de triturer son univers, de nous emmener là où on n'aurait jamais pensé. Le plus bel exemple en date, Coraline. Un livre pour enfants, le présente-t-il. Je veux bien. Le résultat ? Il s'agit de son livre le plus glauque, le moins souriant, le plus noir, le plus horrifique. Vous êtes prévenus. Pourtant, et c'est là le plus beau, il s'agit bel et bien d'un livre pour enfants. Je vais tenter de vous expliquer tout ça.
    Commençons par le commencement. Coraline est une petite fille de 13 ans, tout ce qu'il y a de plus normale. Comprenez qu'elle s'ennuie la plupart du temps, si elle n'a pas l'opportunité de se promener où bon lui semble pour découvrir le monde. Et ses désirs d'explorations l'amèneront vers une curieuse porte, qui ne mène sur rien d'autre qu'un mur de brique. Qui n'en est pas un, évidemment. Derrière cette porte, Coraline s'engouffre dans un autre monde, exacte réplique de sa propre maison. Deux voix l'appellent, celles de ses parents. Mais ce ne sont pas ses parents. Êtres dégingandés, "l'autre mère" et "l'autre père" de Coraline se distinguent par une particularité physique : leurs yeux ont été arrachés, pour mettre à leur place des boutons de vêtements. Et ils ne veulent pas que la petite fille parte.
    Voilà pour les bases du scénario... Une intrigue carrément classique, puisqu'elle ne fait que reprendre les grandes lignes posées par Alice au Pays des Merveilles ou encore Les Chroniques de Narnia. Ce qui n'est d'ailleurs pas étonnant, l'auteur ayant grandit à la lecture de ces oeuvres, parmi d'autres. (D'ailleurs, ceux qui ont lu le recueil de nouvelle Fragile Things se rappellent de The Problem of Susan, ou Gaiman revient sur... le problème de Susan, à la fin des Chroniques de Narnia.)


"Hello Coraline, I heard you were here. It is time for the rats to have their dinner. But you can come up with me, if you like, and watch them feed."



Collision d'influences.
   Mais c'est là où l'auteur montre tout son génie : plutôt que de se servir d'un scénario bateau et se laisser porter par l'intrigue, il s'approprie tout un pan de la littérature. Il innove, étonne, met sa propre pierre à l'édifice en cassant les règles, pour pouvoir rendre hommage à un type de littérature tout en allant beaucoup plus loin.
    En deux mots, il ne prend pas son lecteur pour un idiot, et c'est non seulement agréable mais rare. D'autant plus que, je vous l'ai déjà dit, Coraline étant prévu dès le départ pour être un conte pour enfant, il était facile de se laisser avoir par... la facilité, justement. Et d'accoucher d'un truc bateau, plan-plan. Et là où (à mon grand regret) Terry Pratchett s'est complètement foirer avec son cycle de Tiphaine Patraque, Gaiman émerveille. La petite héroïne fera donc face à de nombreux évènements lors de son périple dans ce monde parallèle... Un monde freaky, en perpétuelle évolution, d'un sinistre à la frontière de l'univers créé par Lewis Carroll, mais avec l'horreur à la place de l'absurde.
    Tout cela étant porté par une galerie de personnages originaux, et véritablement malsains. En effet, les habitants de la maison ne sont pas ces petites bêtes étranges mais drôles habituellement desservies dans les livres pour enfants. Ici, et sans vouloir vous dire quoi que ce soit, tout est glauque et sinistre, presque gothique. C'est bien simple, depuis les comics Sandman je n'avais jamais vu l'auteur aussi avide de créer toute une galerie d'horreur.


"Names, names, names," said another voice, all faraway and lost. "The names are the first things to go, after the breath has gone, and the beating of the heart. We keep our memories longer than our names."



En gros : lisez-le.
    Finalement, je me dis que les seuls éléments permettant de qualifier Coraline comme un livre pour enfants, par rapport aux autres œuvres de l'auteur, c'est qu'il n'y a aucune grossièreté et aucune scène de sexe, et c'est assez rare chez l'auteur pour être signalé. Egalement, le dénouement de l'intrigue est carrément prévisible, mais ce n'est finalement pas le plus important. Non, ce qui compte c'est tout ce qui a lieu avant ce dénouement, ce voyage de Coraline où rien n'est ce qu'il parait.
    Etrange que j'utilise le mot "voyage", puisque tout a lieu dans cette maison et son jardin... Mais après tout, il y a comme un goût de voyage initiatique dans l'aventure de cette petite fille, qu'on prend tant plaisir à suivre. Parce qu'elle n'est ni une cruche (Lucy), ni une gosse insupportable (Tiphaine Patraque, donc). Simplement une petite fille, que Gaiman dépeint avec une véracité très rare.
    Pour son premier livre pour enfants, l'auteur anglais nous sert donc un livre à des années-lumières de ce qu'on n'aurait pu attendre. Le résultat est ainsi rempli de d'horreurs, pas forcément tristes mais dérangeantes. Neil Gaiman a dit qu'il a écrit le livre qu'il aurait adoré lire quand il était enfant... Mais qu'il était un enfant bizarre. Je le comprends. Coraline est en tout cas un bouquin merveilleux, passionnant, intriguant, et impressionnant. Pas étonnant qu'il soit étudié à l'école et qu'il ait reçu des trouzaines de prix (12 en tout et pour tout, dont une présence parmi les "100 livres les plus importants de tous les temps"). En plus, il est illustré par Dave McKean (le dessinateur des couvertures de Sandman), fait à peine plus de 160 pages donc même les fainéants peuvent le lire, et coûte moins de 5€ en VO sur Amazon. Qu'est-ce que vous voulez de plus ?