La naissance de Giant Jack.
    Nous sommes à Edimbourg, le 16 avril 1874. Le jour le plus froid du monde. Vient de naître Jack, petit homme au cœur gelé. Pour le sauver, l'étrange Docteur Madeleine ("sage-femme dite folle par tous les habitants de la ville, plutôt jolie pour une vieille dame. L'étincelle dans son regard est intacte, mais elle a comme un faux contact dans le sourire.") lui greffe une horloge à coucou sous le cœur. Tous les matins, Jack devra remonter son cœur. Et il ne devra surtout pas tomber amoureux, sous peine de briser sa mécanique.
    Voilà le point de départ de La Mécanique du Coeur, le titre du nouveau livre de Mathias Malzieu et de l'album l'accompagnant. Au départ, le CD ne devait même pas être un album de Dionysos au sens strict du terme ; simplement la bande originale du livre par Mathias Malzieu. Il faut dire, cela fait longtemps que ça trottait dans la tête du bonhomme : Monsters In Love (sorti en 2005) était déjà en grande partie inspiré par son livre, Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi.
    Pourtant, La Mécanique du Cœur est bel et bien un album de Dionysos, qui sont d'ailleurs accompagnés par une flopée d'artistes qui viennent interpréter plusieurs personnages que Jack croisera durant son histoire. C'est ainsi Emily Loizeau qui se place dans la peau du Docteur Madeleine, tout d'abord pour Le Jour Le Plus Froid Du Monde, la première chanson de l'album. Un morceau qui met immédiatement dans l'ambiance, avec un univers très développé et pesant. L'album commence ainsi avec des bruits de coucou un poil stressant, que rejoignent les tintements aigus d'une boîte à musique... Pas de doute, c'est du Dionysos.

Horloges et déraillements.
    Cet univers développé avec soin, aidé par une réalisation intriquée et hypra-rigoureuse, c'est ce qui a toujours fait la force du groupe, et qui se retrouve plus que jamais avec ce dernier album. En effet, alors que cette avalanche de duos tout au long des chansons me faisait redouter un manque de cohésion dans l'ensemble (je veux dire, Alain Bashung dans un album des Dio, y'a de quoi se poser des questions), la personnalité de Dionysos est plus présente que jamais.
    On retrouve donc au fil des 18 chansons toutes les influences que Mathias et ses compères revendiquent : un goût prononcé pour l'imagerie et les mondes de Tim Burton (forcément), les westerns-spaghettis et Ennio Morricone (L'école de Joe paraît tout droit sortie d'un film de Sergio Leone), ou encore le hip-hop, avec La Berceuse Hip-Hop du Docteur Madeleine. Le groupe s'autorise même une extraordinaire reprise de Oh When The Saints en duo avec Arthur H... Une version rock fiévreux, qui avait été immonde lorsque le groupe l'avait joué à Taratata, mais qui est ici d'un percutant stupéfiant, rappelant Lips Story In A Chocolate River, le meilleur morceau de Monsters In Love.
    Ainsi, malgré l'avalanche d'artistes en featuring, l'album garde toute la personnalité de Dionysos. Malgré tout, je me demande si toutes ces participations étaient nécessaires... L'épilogue lu par Eric Cantona est sympathique, Emily Loizeau est très bonne, tout comme Olivia Ruiz qui est très présente (normal), mais Jean Rochefort et Alain Bashung ne sont là que pour quelques phrases... Et ils sont clairement dispensables. Pourtant, paradoxalement, les deux chansons où ils apparaissent, L'Homme Sans Trucage et La Panique Mécanique, sont peut-être mes préférées de l'album... Comme quoi.

I was the King of the Ghost Train.
    Par contre, Grand Corps Malade, présent sur deux chansons et qui joue Joe, l'ennemi du héros, est excellent. (Si on m'avait dit que j'allais écrire ça un jour...) Non seulement sa voix grave et son ton monocorde s'accordent très bien à son rôle, mais en plus les arrangements de Dionysos l'accompagnent avec une classe extraterrestre. Et ça montre qu'avec un peu de talent derrière, tout peut devenir beau.
    Finalement, l'un des seuls regrets de La Mécanique du Coeur est que Babet n'y a pas participé, plongée qu'elle était dans son (sublime) album solo... Elle chante tout de même dans Cunnilingus mon amour !, morceau au titre bien élégant, mais j'aurai préféré qu'elle ne soit pas accompagnée de Rossy De Palma... Et puis, c'est peut-être mon coeur qui parle, mais les violons ne sonnent pas pareil lorsqu'ils ne sont pas frottés par Babet. Nan mais oh. Heureusement, le groupe sera bel et bien au complet pour la tournée, qui vient de commencer (12 juin, Théâtre de la Mer de Sète, miam miam).
    La Mécanique du Coeur est donc, contrairement à ce à quoi je m'attendais, un excellent album. Sans chanson exceptionnelle mais sans grand défaut non plus, son plus grand tour de force est d'avoir su méler les influences diverses et d'élargir l'horizon du groupe, tout en gardant son identité et sa cohérence. Et puis, les Dio savent réaliser des albums comme personne en France, avec des éléments complexes qui viennent s'imbriquer les uns aux autres, pour donner un résultat envoutant et entêtant. Et Mathias Malzieu est un grand malade.