On appelle ça le choc post-traumatique.
    Pourtant, j'avais été prévenu. Je veux dire, ce ne sont pas les critiques dithyrambiques qui manquent. Entre les nuées d'applaudissements pour Daniel Day Lewis, et les constellations de palmes un peu partout dans le monde, j'avais de quoi me blinder. Pouvoir prendre la chose avec recul. Redouter la déception, même. Mais rien n'y a fait. Le choc There Will Be Blood est bel et bien présent, et avec une force démoniaque. Le genre de trucs bouleversant, qui m'a retourné le coeur et l'esprit, comme si tout un média s'alliait pour crier à l'unisson : "tiens, prends-toi ça dans ta face !"
    Dès la première seconde, on se dit qu'il y a quelque chose de bizarre dans l'air, que ce n'est pas pareil. Une nappe musicale se fait entendre, tout d'abord douce, puis de plus en plus forte, jusqu'à un climax à la limite de l'assourdissant, tandis que le réalisateur ne nous montre que des collines... Tellement simple. Tellement paradoxal. Tellement... Beau.
    Très vite, le héros nous est présenté : il s'agit de Daniel Plainview, simple mineur. Que l'on retrouve un poil plus tard en magnat du pétrole. Lorsqu'il entend parler d'une petite bourgade californienne, sous laquelle coulerait un océan de pétrole, il n'hésite pas et y part aussitôt, en compagnie de son fils H.W. Plainview. Ce sera un maelström de sentiments qui l'attendra, avec l'amour, l'espoir, la richesse, la perte, l'ambition, la violence. Et la foi. Parce que le très jeune prêtre des lieux, Eli Sunday, est beaucoup plus étrange qu'il n'en a l'air.

Illusions bénies, maudit pétrole.
    J'aimerais pouvoir vous en dire plus sur le scénario, mais je ne peux pas. Oh, ce n'est pas que je ne veux pas vous spoiler. C'est simplement que There Will Be Blood ne peut pas se résumer en quelques phrases. Vous avez déjà essayer d'écrire la beauté ? Si l'on voulait expliquer avec le plus de précision possible le scénario de ce film, il faudrait pouvoir mettre du lyrisme en flacon. Que l'on laisserait décanter, pour n'en retirer que la phase totalement pure. C'est une quête initiatique d'une violence absolue, qui emprunte autant aux westerns qu'aux grandes fresques historiques et aux polars noirs. Le pétrole en plus. Cet or noir, que tout le monde veut. Pétrole !
    Bien évidemment, pour porter tout ça, les acteurs se doivent d'être au-delà de l'exceptionnel. Et quand on regarde Daniel Day Lewis, l'évidence nous fracasse le crâne à coups de pioche : ça ne pouvait être que lui. Je ne vais pas m'étaler pendant des heures sur la performance de l'acteur irlandais, parce que vous avez déjà du en entendre parler encore et encore, donc je vais accumuler les adjectifs en vrac, dans un petit sac d'admiration : habité, prodigieux, terrifiant, exceptionnel, magique, somptueux, bouleversant. Et bien plus encore.
    Mais il n'est pas tout seul, puisque le jeune Paul Dano, qui joue le prêtre Eli Sunday, est lui aussi un monstre de talent. Les scènes de paroisse sont parmi les plus poignantes du film (dont LA scène), l'acteur jouant avec merveille cet être habité par Dieu. Et puis, son personnage est tellement passionnant que l'on ne peut qu'applaudir. Toujours au chapitre des acteurs, notons aussi la présence courte mais notable de Ciaràn Hinds, le Jules César de la série télé Rome... Cela relève du détail, d'accord, mais ça me fait plaisir, à moi.

Une page se tourne.
    Mais There Will Be Blood, c'est aussi et surtout l'oeuvre d'un homme unique, un réalisateur rare. Au sens propre (seulement 5 films en 11 ans de carrière) comme au figuré. Paul Thomas Anderson. Et le réalisateur de Magnolia s'est plongé corps et âmes dans ce projet de fresque historico-pétrolière, puisqu'il l'a aussi écrit de bout en bout (en adaptant le livre Oil ! d'Upton Sinclair), et l'a produit. Et il le fait avec un génie qui surpasse tout ce qui peut s'imaginer. There Will Be Blood possède ce cachet particulier, cette âme si inhabituelle, qui fait de lui un classique instantané. Une oeuvre de l'Histoire. A la sortie de la salle du cinéma VO de quartier, la première chose que je me suis dite, c'est que l'on parlera encore de ce film dans 50 (100 ?) ans, avec toujours la même passion.
    Et si j'en viens à cette conclusion élogieuse, la musique y est pour beaucoup. Parce que la bande originale est simplement hypnotique, envoûtante. Ce n'est pas le genre de musique spectaculaire, ou entêtante, dont on va acheter le CD après le film. Non, ici, la musique EST le film, elle ne peut pas se concevoir si l'on y enlève les images. Ces violons distordus, ces cuivres excentriques, stupéfiants de force et de rage, parfois en paradoxe total avec l'image, sont magiques. Mais personne n'a le droit de les arracher au film. Tout cela forme un ensemble divinement cohérent, parce qu'inattendu (regarder le trailer qui suit pour avoir un aperçu).
    Enfin bref, je pourrais encore écrire pendant des pages et des pages sur ce que There Will Be Blood m'a fait vivre. Je pourrais dire que la scène finale est l'une des plus fortes que j'ai vu dans ma petite vie. Je pourrais palabrer sur ces immenses espaces de nature américaine, que l'on n'avait pas vu si beaux depuis Il était une fois dans l'Ouest. Je pourrais expliquer pourquoi There Will Be Blood est l'une des plus belles choses qui soient arrivées au cinéma ces vingt dernières années, et pour encore longtemps. Mais je me contenterai d'affirmer que je suis simplement heureux d'avoir pu le voir au cinéma. J'y étais.