Un univers crédible à en crever.
    Deux ans se sont écoulés depuis la magistrale fin des Mensonges de Locke Lamora. Cette fois, les Salauds Gentilshommes ne sont plus seulement des voleurs invétérés, des menteurs maladifs et des arnaqueurs, ils sont aussi pirates. Et pour cause : après la vénitienne Camorr (peut-être la ville la plus passionnante et richement détaillée dans la littérature Fantasy depuis la Minas Tirith de Tolkien), les voici lancés à Tal Verrar, cité-état immense, constituée de plusieurs îles encerclées par d'énormes récifs en verre (la carte, desssinée par l'auteur, est là).
    Tal Verrar la belle. Tal Verrar la puissante. Tal Verrar la cruelle, où les nobles se doivent d'afficher leurs richesses, et où les pauvres sont entassés dans des quartiers où ils ne peuvent pas sortir. Le joyau de la cité ? L'Aiguille du pêché, au sommet des Marches Dorées. Une immense salle de jeu pour les riches qui ne peuvent même plus compter leurs Solaris. Elle comporte huit étages, de plus en plus difficiles d'accès car il faut attirer les faveurs du maître des lieux pour gravir les échelons. Requin, s'appelle-t-il. Et il garde au sommet de la tour son coffre-fort, rempli d'une fortune au-delà de toute considération. Un coffre-fort que les Salauds Gentilshommes vont chercher par tous les moyens à vider.
    Au-delà de la rayonnante Tal Verrar, Locke Lamora et les Salauds Gentilshommes navigueront sur toute la Mer de Cuivre, lieu majeur de l'intrigue. Un océan immense, de Port Prodigue à Salon Corbeau, petite cité encore plus cruelle que Tal Verrar, où les fortunés jouent aux dames grandeur nature avec des pauvres en guise de pions. Evidemment, pour chaque pion pris, l'homme en question sera torturé. La guerre de divertissement. Et le public applaudit.

Une intrigue multiple mais pas fragmentée.
    Enfin bref, pour résumer, Scott Lynch s'est une nouvelle fois surpassé, pour offrir un scénario passionnant du début à la fin. Et dites-vous que ce que je viens de vous expliquer ne concerne qu'une petite partie du livre... Et c'est d'ailleurs là l'une des forces de l'auteur : contrairement à beaucoup d'autre (feu Robert Jordan en tête), il arrive à maintenir une incroyable tension tout au long de son récit, car il ne laisse ses héros se reposer que très peu de temps. Les rebondissements sont constants, sans pour autant donner l'impression de s'accumuler sans raison : tout est distillé avec une fluidité chimique, Lynch agissant comme une araignée pour tisser ses évènements au fur et à mesure.
    Il faut dire, les héros auront encore une fois fort à faire dans ce deuxième tome, car ils vont très vite se retrouver confrontés à de nombreux ennemis, qu'ils vont devoir manipuler avec soin pour éviter que tout ne s'écroule : non seulement leur plan pour soutirer le maximum d'argent à tout le monde, mais également leur vie. En outre, un autre élément qui joue pour beaucoup dans l'intérêt du livre, ce sont bien évidemment les flash-back, qui faisaient déjà une grande partie de l'originalité des Mensonges de Locke Lamora. Mais, tandis que pour ce premier tome les retours en arrière permettaient de connaître la jeunesse de Locke Lamora, ils servent ici un rôle différent.
    En effet, comme je vous l'ai dit dans la première phrase de cette article, ce deuxième tome se déroule deux ans après les événements des Mensonges. Ainsi, l'auteur fait des allers-et-retour constants (essentiellement dans la première partie du livre, en fait) entre l'intrigue actuelle, et ce qu'il s'est passé durant ces deux ans. Et il le fait avec une telle rigueur et une facilité que le résultat est stupéfiant : arriver à développer quasiment deux intrigues parallèles sans jamais lâcher le lecteur en route, pour les voir s'entrecroiser et finalement se lier, c'est juste énorme.

Arnaque et double-jeu.
    Les dialogues sont eux aussi pas piqués des hannetons comme on dit chez nous, et ont gardé ce coté witty qui fait plaisir à lire. Oui, les Salauds Gentilshommes n'ont clairement pas leur langue dans leur poche, non seulement parce qu'elle sert mieux quand elle est dans la bouche, mais aussi parce que le dialogue est l'arme la plus forte de ces voleurs. Comme ils aiment à le répéter, ils peuvent mettre plusieurs années à mettre au point un plan infaillible pour voler un homme, mais tout cela peut tomber en miette si le pigeon en question n'a pas une totale confiance en eux.
    Les héros jouent donc sur plusieurs plans, parlant avec naturel lorsqu'ils sont eux-mêmes (je n'ai pas lu la version anglaise, mais le nombre de "fuck" par pages doit sûrement avoisiner les 40), mais se comportant en véritable gentilshommes (justement) lorsqu'ils parlent à des nobles de la haute société. Ces séquences de dialogues sont véritablement mythiques, car le lecteur voit se mettre en place sous ses yeux le plan des voleurs au fil de la discussion, un plan dont l'auteur ne nous avait révélé que quelques détails...
    Des Horizons Rouge Sang, ce tome 2 du cycle des Salauds Gentilshommes, est donc une pure merveille. Tout aussi barré, passionnant et intriguant que le premier tome, la plume de Scott Lynch se fait encore plus précise et rigoureuse, pour un résultat surpassant Les Mensonges de Locke Lamora. Et quand on sait toutes les qualités de ce dernier (lauréat des prix John W. Campbell et William L. Crawford, finaliste au prix Locus), ce n'était pas une mince affaire. Maintenant, ne reste plus qu'à attendre A Republic of Thieves, décalé au 28 octobre 2008, pour lire la suite de ce qui est en train de devenir le cycle Fantasy majeur de ses dernières années.