Des Horizons Rouge Sang, de Scott Lynch
Par Anansi le samedi 1 mars 2008, 12:23 - Littérature et BD - Lien permanent

Après un premier tome qui avait plus ou moins surpris tout le monde, Scott Lynch continue de raconter l'histoire de ses Salauds Gentilshommes, avec toujours cette même qualité qui l'a propulsé au sommet. La classe.
A.S : pour les personnes qui n'ont pas encore lu Les Mensonges de Locke Lamora (à peu près tout le monde, donc), ne vous inquiétez pas, cet article ne contient aucun spoilers.
Un univers crédible à en
crever.
Deux ans se sont écoulés depuis la magistrale fin des
Mensonges de Locke Lamora. Cette fois, les Salauds Gentilshommes ne
sont plus seulement des voleurs invétérés, des menteurs maladifs et des
arnaqueurs, ils sont aussi pirates. Et pour cause : après la vénitienne Camorr
(peut-être la ville la plus passionnante et richement détaillée dans la
littérature Fantasy depuis la Minas Tirith de Tolkien), les
voici lancés à Tal Verrar, cité-état immense, constituée de plusieurs îles
encerclées par d'énormes récifs en verre (la carte, desssinée par
l'auteur, est là).
Tal Verrar la belle. Tal Verrar la puissante. Tal Verrar la
cruelle, où les nobles se doivent d'afficher leurs richesses, et où les pauvres
sont entassés dans des quartiers où ils ne peuvent pas sortir. Le joyau de la
cité ? L'Aiguille du pêché, au sommet des Marches Dorées. Une immense
salle de jeu pour les riches qui ne peuvent même plus compter leurs Solaris.
Elle comporte huit étages, de plus en plus difficiles d'accès car il faut
attirer les faveurs du maître des lieux pour gravir les échelons. Requin,
s'appelle-t-il. Et il garde au sommet de la tour son coffre-fort, rempli d'une
fortune au-delà de toute considération. Un coffre-fort que les Salauds
Gentilshommes vont chercher par tous les moyens à vider.
Au-delà de la rayonnante Tal Verrar, Locke Lamora et les
Salauds Gentilshommes navigueront sur toute la Mer de Cuivre, lieu
majeur de l'intrigue. Un océan immense, de Port Prodigue à Salon Corbeau,
petite cité encore plus cruelle que Tal Verrar, où les fortunés jouent aux
dames grandeur nature avec des pauvres en guise de pions. Evidemment, pour
chaque pion pris, l'homme en question sera torturé. La guerre de
divertissement. Et le public applaudit.
Une intrigue multiple mais pas
fragmentée.
Enfin bref, pour résumer, Scott Lynch s'est une nouvelle
fois surpassé, pour offrir un scénario passionnant du début à la fin. Et
dites-vous que ce que je viens de vous expliquer ne concerne qu'une petite
partie du livre... Et c'est d'ailleurs là l'une des forces de l'auteur :
contrairement à beaucoup d'autre (feu Robert Jordan en tête),
il arrive à maintenir une incroyable tension tout au long de son récit, car il
ne laisse ses héros se reposer que très peu de temps. Les rebondissements sont
constants, sans pour autant donner l'impression de s'accumuler sans raison :
tout est distillé avec une fluidité chimique, Lynch agissant comme une araignée
pour tisser ses évènements au fur et à mesure.
Il faut dire, les héros auront encore une fois fort à faire
dans ce deuxième tome, car ils vont très vite se retrouver confrontés à de
nombreux ennemis, qu'ils vont devoir manipuler avec soin pour éviter que tout
ne s'écroule : non seulement leur plan pour soutirer le maximum d'argent à tout
le monde, mais également leur vie. En outre, un autre élément qui joue pour
beaucoup dans l'intérêt du livre, ce sont bien évidemment les flash-back, qui
faisaient déjà une grande partie de l'originalité des Mensonges de Locke
Lamora. Mais, tandis que pour ce premier tome les retours en arrière
permettaient de connaître la jeunesse de Locke Lamora, ils servent ici un rôle
différent.
En effet, comme je vous l'ai dit dans la première phrase de
cette article, ce deuxième tome se déroule deux ans après les événements des
Mensonges. Ainsi, l'auteur fait des allers-et-retour constants
(essentiellement dans la première partie du livre, en fait) entre l'intrigue
actuelle, et ce qu'il s'est passé durant ces deux ans. Et il le fait avec une
telle rigueur et une facilité que le résultat est stupéfiant : arriver à
développer quasiment deux intrigues parallèles sans jamais lâcher le lecteur en
route, pour les voir s'entrecroiser et finalement se lier, c'est juste
énorme.
Arnaque et double-jeu.
Les dialogues sont eux aussi pas piqués des hannetons comme
on dit chez nous, et ont gardé ce coté witty qui fait plaisir à lire.
Oui, les Salauds Gentilshommes n'ont clairement pas leur langue dans leur
poche, non seulement parce qu'elle sert mieux quand elle est dans la bouche,
mais aussi parce que le dialogue est l'arme la plus forte de ces voleurs. Comme
ils aiment à le répéter, ils peuvent mettre plusieurs années à mettre au point
un plan infaillible pour voler un homme, mais tout cela peut tomber en miette
si le pigeon en question n'a pas une totale confiance en eux.
Les héros jouent donc sur plusieurs plans, parlant avec
naturel lorsqu'ils sont eux-mêmes (je n'ai pas lu la version anglaise,
mais le nombre de "fuck" par pages doit sûrement avoisiner les 40), mais se
comportant en véritable gentilshommes (justement) lorsqu'ils parlent à des
nobles de la haute société. Ces séquences de dialogues sont véritablement
mythiques, car le lecteur voit se mettre en place sous ses yeux le plan des
voleurs au fil de la discussion, un plan dont l'auteur ne nous avait révélé que
quelques détails...
Des Horizons Rouge Sang, ce tome 2 du cycle des
Salauds Gentilshommes, est donc une pure merveille. Tout aussi barré,
passionnant et intriguant que le premier tome, la plume de Scott Lynch se fait
encore plus précise et rigoureuse, pour un résultat surpassant Les
Mensonges de Locke Lamora. Et quand on sait toutes les qualités de ce
dernier (lauréat des prix John W. Campbell et William L. Crawford, finaliste au
prix Locus), ce n'était pas une mince affaire. Maintenant, ne reste plus qu'à
attendre A Republic of Thieves, décalé au 28 octobre 2008, pour lire
la suite de ce qui est en train de devenir le cycle Fantasy majeur de ses
dernières années.

