Vers l'infini et au-delà.
    La fête bat son plein. La musique s'emballe ("Womaaaaan, you know you, Woman, You gotta be, Woman, I've got to feeling alone"), les boissons s'accumulent. Rob va bientôt partir au Japon, vous comprenez. Alors faut marquer le coup. Tous ses amis sont là. Même son frère. Et aussi Ed, qui se trimbalent dans toute la salle avec sa caméra, pour immortaliser le moment. Histoire que Rob garde des souvenirs.
    Tremblement de terre. La musique s'arrête. La lumière se coupe. Des gens crient. Parce qu'ils ont entendu quelque chose. "C'est vivant", qu'il disent. Des immeubles s'écroulent, quand ils ne sont pas la proie des flammes. Dans un déluge de crépitements, la tête de la statue de la liberté s'effondre au beau milieu de la rue. Vous y êtes ? Nous y sommes. On survit.
    Cette première bande-annonce de Cloverfield, les américains l'ont vu au cinéma, en ouverture de Transformers. A l'époque, alors que personne n'avait entendu quoi que ce soit à propos du film, ils découvrirent cette étrange vidéo tournée en caméra amateur de ce qui a l'air d'être un film catastrophe. Aucun générique, aucun titre, seulement le nom du producteur à la fin : J.J. Abrams.
    Et là, le créateur de Alias et Lost vient de créer l'un des plus grands buzz de toute l'histoire du cinéma. Aussitôt, des vidéos se trimbalent sur internet, les gros fans s'amusent à les décortiquer, allant jusqu'à tenter de déterminer la taille du monstre ravageant Manhattan. Oui, exactement comme Lost. Parce que Abrams a eu l'air d'avoir compris quelque chose, avec le temps : s'il est un réalisateur pitoyable (Mission Impossible III, les gens), il est en revanche un producteur surdoué, sachant brosser les geeks dans le sens du poil, à base de sites internet obscurs et vidéos énigmatiques. Banco, la machine est lancée.

Ou comment innover, sans avoir d'argent.
    Mais pour tout vous avouer, cette avalanche de promos sur internet m'avait passablement saoulé. En fait, j'envisageais d'un mauvais œil le fait que tout le battage autour d'un film se résume à se demander la tronche du monstre. Personnellement, je m'en tamponnais le coquillard, mais faut croire qu'il y en a que ça occupe. Enfin bref, Cloverfield, c'était le genre de films que je détestais avant même de l'avoir vu (et il faut croire que je n'étais pas le seul).
    Néanmoins, comme me l'avait sagement conseillé Rom il n'y a pas si longtemps, "bouarf, on s'en fout, ça empêche pas le film de pouvoir être bon. Allez, j'te laisse, faut que j'aille jouer à Guitar Hero". Et puis, après avoir vu le film, il faut admettre que le bougre avait raison : Cloverfield est incroyable. Sans être non plus le film de l'année ni un chef-d'oeuvre intemporel, il est sans aucun doute le meilleur film catastrophe jamais sorti.
    D'abord, parce que derrière J.J Abrams, il y a cette homme dont personne ne parle : Matt Reeves. D'ailleurs, à sa place je serai bien énervé, parce que c'est quand même le réalisateur du film, le monsieur. Et il a fait un travail extraordinaire, en filmant tout le film en caméra amateur : les zooms, les coupures, les tremblements, le point de vue qui virevolte, tombe, tandis que tout explose autour... Avec un budget rachitique (30 millions de dollars, quand le dernier Astérix est à 70 millions d'euros), Matt Reeves fait un boulot spectaculaire, et reste dans son trip de la première à la dernière seconde (bon sang, cette fin !).

Plus immersif, tu te noies.
    Le résultat est évidemment incroyablement réaliste, et c'est d'ailleurs sur cet aspect-là que Cloverfield se distingue de tous les autres. La caméra est un personnage de l'histoire, au sens propre du mot : on se sent investis, au cœur de l'action, le souffle coupé. Bon, faut pas non plus pousser mémé dans les orties et dire qu'elle est tombée toute seule : ça ne fait peur à aucun moment, et la tension n'est pas non plus extraordinaire (les frères Coen arrivent à en insuffler beaucoup plus dans leur chasse à l'homme), mais c'est suffisamment réaliste et spectaculaire pour être impressionnant.
    Au-delà de l'aspect purement formel, l'autre intérêt de cette caméra amateur est qu'elle nous fait ressentir que les héros du film ne sont que des habitants lambda, sans aucune différence par rapport aux autres. De ce fait, plusieurs mystères planent autour de l'intrigue, et c'est génial, parce qu'incroyablement pertinent : quand un gros monstre se radine et veut se faire de l'humain au souper, vous n'essayez pas de savoir pourquoi elle est là, ni d'où elle vient. Vous voulez juste vous enfuir.
    Par plusieurs aspects, Cloverfield est donc une excellente surprise. Partant d'un scénario aussi développé et intelligent qu'une anémone de mer (un monstre attaque la ville. Point.), le réalisateur nous offre un "film-survie", superbement filmé, qui préfère nous immerger au coeur de l'action plutôt que de chercher des raisons improbables aux évènements. Oui, quoi que puisse dire ou faire cet abruti de J.J Abrams, c'est bien Matt Reeves qu'il faut féliciter. Bravo, gars.