Stupeur et tremblements : Cloverfield, de Matt Reeves
Par Anansi le dimanche 17 février 2008, 19:32 - Pellicule aviaire - Lien permanent

Précédé d'une immense promo sur internet comme sait les faire le producteur J.J Abrams, Cloverfield est arrivé le 6 février dernier. Et alors que je n'en attendais absolument rien, le film de Matt Reeves est une très bonne surprise. Dans son genre, il s'impose comme un excellent film, croisement improbable entre Godzilla et le Projet Blair Witch... Si, si.
Vers l'infini et au-delà.
La fête bat son plein. La musique s'emballe ("Womaaaaan,
you know you, Woman, You gotta be, Woman, I've got to feeling alone"), les
boissons s'accumulent. Rob va bientôt partir au Japon, vous comprenez. Alors
faut marquer le coup. Tous ses amis sont là. Même son frère. Et aussi Ed, qui
se trimbalent dans toute la salle avec sa caméra, pour immortaliser le moment.
Histoire que Rob garde des souvenirs.
Tremblement de terre. La musique s'arrête. La lumière se
coupe. Des gens crient. Parce qu'ils ont entendu quelque chose. "C'est vivant",
qu'il disent. Des immeubles s'écroulent, quand ils ne sont pas la proie des
flammes. Dans un déluge de crépitements, la tête de la statue de la liberté
s'effondre au beau milieu de la rue. Vous y êtes ? Nous y sommes. On
survit.
Cette première bande-annonce de Cloverfield, les
américains l'ont vu au cinéma, en ouverture de Transformers. A
l'époque, alors que personne n'avait entendu quoi que ce soit à propos du film,
ils découvrirent cette étrange vidéo tournée en caméra amateur de ce qui a
l'air d'être un film catastrophe. Aucun générique, aucun titre, seulement le
nom du producteur à la fin : J.J. Abrams.
Et là, le créateur de Alias et Lost vient
de créer l'un des plus grands buzz de toute l'histoire du cinéma. Aussitôt, des
vidéos se trimbalent sur internet, les gros fans s'amusent à les décortiquer,
allant jusqu'à tenter de
déterminer la taille du monstre ravageant Manhattan. Oui, exactement comme
Lost. Parce que Abrams a eu l'air d'avoir compris quelque chose, avec
le temps : s'il est un réalisateur pitoyable (Mission Impossible III,
les gens), il est en revanche un producteur surdoué, sachant brosser les geeks
dans le sens du poil, à base de sites internet obscurs et vidéos énigmatiques.
Banco, la machine est lancée.
Ou comment innover, sans avoir
d'argent.
Mais pour tout vous avouer, cette avalanche de promos sur
internet m'avait passablement saoulé. En fait, j'envisageais d'un mauvais œil
le fait que tout le battage autour d'un film se résume à se demander la tronche
du monstre. Personnellement, je m'en tamponnais le coquillard, mais faut croire
qu'il y en a que ça occupe. Enfin bref, Cloverfield, c'était le genre
de films que je détestais avant même de l'avoir vu (et il
faut croire que je n'étais pas le seul).
Néanmoins, comme me l'avait sagement conseillé Rom il n'y a pas si longtemps, "bouarf,
on s'en fout, ça empêche pas le film de pouvoir être bon. Allez, j'te laisse,
faut que j'aille jouer à Guitar Hero". Et puis, après avoir vu le film, il faut
admettre que le bougre avait raison : Cloverfield est incroyable. Sans
être non plus le film de l'année ni un chef-d'oeuvre intemporel, il est sans
aucun doute le meilleur film catastrophe jamais sorti.
D'abord, parce que derrière J.J Abrams, il y a cette homme
dont personne ne parle : Matt Reeves. D'ailleurs, à sa place
je serai bien énervé, parce que c'est quand même le réalisateur du film, le
monsieur. Et il a fait un travail extraordinaire, en filmant tout le film en
caméra amateur : les zooms, les coupures, les tremblements, le point de vue qui
virevolte, tombe, tandis que tout explose autour... Avec un budget rachitique
(30 millions de dollars, quand le dernier Astérix est à 70 millions
d'euros), Matt Reeves fait un boulot spectaculaire, et reste dans son trip de
la première à la dernière seconde (bon sang, cette fin !).
Plus immersif, tu te noies.
Le résultat est évidemment incroyablement réaliste, et c'est
d'ailleurs sur cet aspect-là que Cloverfield se distingue de tous les
autres. La caméra est un personnage de l'histoire, au sens propre du mot : on
se sent investis, au cœur de l'action, le souffle coupé. Bon, faut pas non plus
pousser mémé dans les orties et dire qu'elle est tombée toute seule : ça ne
fait peur à aucun moment, et la tension n'est pas non plus extraordinaire (les
frères Coen arrivent à en insuffler beaucoup plus dans
leur
chasse à l'homme), mais c'est suffisamment réaliste et spectaculaire pour
être impressionnant.
Au-delà de l'aspect purement formel, l'autre intérêt de
cette caméra amateur est qu'elle nous fait ressentir que les héros du film ne
sont que des habitants lambda, sans aucune différence par rapport aux autres.
De ce fait, plusieurs mystères planent autour de l'intrigue, et c'est génial,
parce qu'incroyablement pertinent : quand un gros monstre se radine et veut se
faire de l'humain au souper, vous n'essayez pas de savoir pourquoi elle est là,
ni d'où elle vient. Vous voulez juste vous enfuir.
Par plusieurs aspects, Cloverfield est donc une
excellente surprise. Partant d'un scénario aussi développé et intelligent
qu'une anémone de mer (un monstre attaque la ville. Point.), le réalisateur
nous offre un "film-survie", superbement filmé, qui préfère nous immerger au
coeur de l'action plutôt que de chercher des raisons improbables aux
évènements. Oui, quoi que puisse dire ou faire cet abruti de J.J Abrams, c'est
bien Matt Reeves qu'il faut féliciter. Bravo, gars.

