"You sir ! What about a shave ?"
    Ces derniers temps, on avait l'impression que Tim Burton s'était assagi, et commençait à se reposer. Il faut l'avouer, le Burton gothique et dérangé des débuts n'était pas franchement d'actualité : La Planète des Singes était perfectible (au mieux), Big Fish s'occupait lui aux rapports père-fils et à une triste introspection, et Charlie et la Chocolaterie était certes bon mais trop aseptisé.
    Un peu plus tard, Les Noces Funèbres inaugurèrent un retour du Californien à ses premières amours, mais bon, c'était du numérique quoi. Mais heureusement, le Tim Burton que l'on aime, celui qui dépeint des univers trash et freaky avec une ironie criminelle, revient en force avec l'énorme Sweeney Todd : The Demon Barber of Fleet Street.
    Comme il sait si bien le faire, le réalisateur s'amuse à méler l'humour et l'ignoble, tout cela baignant dans un grotesque qui ne lâche pas le film durant ses 2 heures bien remplies. Ce n'est pas le papa Burton que l'on a ici, mais le gamin un peu fou, qui nous conte des situations atroces avec le sourire aux lèvres et les yeux qui brillent. Et nous, on admire.

"The Worst Pies in London."
    Le scénario est très simple : Benjamin Barker est accusé d'un crime qu'il n'a jamais commis, et reste emprisonné pendant 15 ans. A sa libération, le monsieur est donc carrément sur les nerfs, et décide de tuer non seulement ceux responsables de sa condamnation, mais aussi tous ceux qu'il va croiser. Sweeney Todd, le Diabolique Barbier de Fleet Street, est né. Il sera aidé dans sa tache par Mrs. Lovett, cuisinière en manque d'argent qui doit confectionner des tourtes avec seulement de la pâte depuis des années. Parce que la viande coûte cher. Mais justement, le duo fera coup double : Sweeney tranchera la gorge des visiteurs de son salon de coiffure, et Mrs. Lovett utilisera leur chair comme garniture. Have a little priest !
    Pour incarner les deux héros de l'histoire, Tim Burton est allé à l'évidence même : Johnny Depp avec qui il collabore pour la sixième fois, et Helena Bonham Carter (Les Noces Funèbres, Charlie et la Chocolaterie) qui n'est autre que sa femme. Ils forment tous un triptyque absolument éblouissant, Depp et Carter cavalant, dansant, chantant avec un naturel déconcertant dans leurs costumes tellement superbes, devant la caméra d'un Tim Burton qui les connait par coeur.
    L'univers mis en place est également pour beaucoup dans cette synergie, le baroque sanguinolant étant plus présent que jamais. Les rues sont sales, la nuit est omniprésente, la poussière envahit le monde, et tout est tellement gris... Oui, du grand, du très grand univers, créé par un Burton vraiment inspiré et mis en forme par un Dante Ferreti qui n'a pas volé sa nomination à l'Oscar de la meilleure direction artistique. De toutes façons, quand on s'appelle Dante, on part forcément gagnant dans la vie.

Ce refrain qui te plait.
    Ce Sweeney Todd nous permet en plus de constater que, si Johnny Depp et Helena Bonham Carter sont doués pour jouer la comédie, ils savent en plus très bien chanter. Parce que oui, ça chante. Ca chante beaucoup, même. En effet, si vous avez fait un peu attention à ce que vous êtes en train de lire, vous savez que ce film est l'adaptation d'une comédie musicale de Broadway. Burton a respecté cela jusqu'au bout, et le résultat tient finalement beaucoup plus d'un opéra filmé que d'un simple film : les chansons et les musiques, signées Stephen Sondheim (le créateur de la pièce originale), sont omniprésentes.
    Et le résultat est divin, pour peu que ne l'on soit pas réfractaire à l'idée que les personnages chantent beaucoup plus qu'ils ne parlent. Un opéra baroque, bizarre et inquiétant, volontairement grandiloquent et tonitruant par moment... On pourrait croire que l'intrigue en soit décousue, mais finalement tout s'emboîte si bien que l'on ne peut qu'être captivé par cette histoire macabre. (Au passage, respect à l'équipe qui s'est chargée des sous-titres pour le cinéma, ils sont allés jusqu'à respecter les rimes.)
    En clair, Sweeney Todd est une étape majeure dans la filmographie de Tim Burton, celle d'un homme qui est plongé dans son univers, sans que cela soit redondant avec ses oeuvres passées. En chantant l'histoire de ce barbier meurtrier et son amie cuisinière de chair humaine, le réalisateur ne fait certes qu'adapter un succès déjà bien installé, mais il le fait en s'appropriant tellement ce monde qu'on le croirait fait pour lui. Et surtout, on se rend compte qu'il peut faire absolument ce qu'il veut, sans que quiconque puisse lui dire quoi faire. Ouaip, c'est définitivement l'un de mes Burton préférés, à coté d'Ed Wood et Sleepy Hollow.