Heart-Shaped Box.
    "Si je fais un film, je ne veux pas qu'il traite de la musique. Ce sera différent. Si je veux être pris au sérieux, il ne faut pas que je fasse un film lié à la musique." avait dit un jour Anton Corbijn. Manque de bol, la tentation est trop forte, et il se lancera quelques années plus tard dans la retranscription de la vie d'une des plus grandes rock-stars qui soient : Ian Curtis.
    Parce que depuis la fin des années 70, le réalisateur hollandais baigne dans la musique, sous toutes les formes qu'elles soient. Photographe mondialement reconnu, il est l'auteur de pratiquement toutes les pochettes d'album de U2 et Depeche Mode, et il photographie les plus grands : David Bowie, The Rolling Stones, Stevie Wonder, Nirvana, ou encore Arcade Fire. Il réalisa en plus bon nombre de clips pour quelques grands noms du medium (la musique, pas Madame Soleil), qui lui apportèrent amour, gloire et beauté. Ce qui fait sa renommée, c'est un traitement en noir et blanc très contrasté, doux et glacial à la fois.
    Un procédé qu'il va garder pour son premier long-métrage, Control, et qui correspond parfaitement à l'état d'esprit de Ian Curtis. Un homme lunatique, traumatisé et psychologiquement torturé, qui voulait simplement chanter, et cherchait tout sauf être une rock-star. Parce que, si l'homme deviendra le leader de Joy Division, il était l'antithèse totale d'un rockeur. Tavaillant à la Bourse du Travail, il était atteint d'épilepsie, ce qui l'obligeait non seulement à subir un traitement draconique à base de médicaments divers et variés, mais également à se coucher tôt et à ne pas boire d'alcool. Pas vraiment l'idée que l'on peut se faire d'un héros musical... Les crises d'épilepsie du chanteur en plein concert étaient d'ailleurs courantes, et font clairement partie du mythe.

Love Will Tear Us Apart.
    S'écoulant pendant une courte période de quatre ans, Control débute alors que Ian Curtis (joué par le formidable Sam Riley) a 19 ans, et vit dans un quartier paisible de Manchester. Dans sa chambre, trônent fièrement des vynils de Iggy Pop ou les Six Pistols, et sur les murs, des posters de David Bowie. En posant doucement les bases de l'histoire, Anton Corbijn se fait plaisir, et sa passion pour sa musique transpire sur la pellicule : les détails sont omniprésents, des petites images de Bowie jusqu'au bout de papier pleurant la mort de Jim Morrison. Tout est superbement traité.
    L'un des éléments primordiaux de la vie du chanteur, et par extension du film, est la rencontre avec Deborah "Debbie" Woodruff, qui deviendra très peu de temps plus tard Mme Deborah Curtis. D'ailleurs, elle écrira en 1995 le livre Touching From A Distance, qui revient sur toute la vie de son mari... Livre duquel est adapté le film. Pratiquement en même temps, Ian rejoint Bernard Albrecht, Peter Hook et Stephen Morris, pour former son premier groupe de rock.
    Au départ appelé Warsaw en hommage à la chanson Warsawa de David Bowie, il devient le fameux groupe resté dans l'histoire, Joy Division. Un nom que certains critiquèrent d'antisémite, car il fait référence aux Divisions de la Joie, un groupe de femmes polonaises utilisées par les nazis comme esclaves sexuelles. Et c'est là que tout commence. Que le petit déclic - clic - survient. Sur scène, le jeune homme de Manchester se métamorphosait, et muait en une sorte de bête glaciale et desespérée, chantant sa musique du plus profond de ses tripes.

Unknown Pleasures.
    Les scènes de concert, parsemant tout le film, sont d'ailleurs magistralement filmées par Anton Corbijn. Alors que n'importe quel autre réalisateur aurait cherché l'esbroufe et le grand spectacle pour retranscrire le débordement d'énergie du chanteur, il va lui dans le sens complètement opposé, en filmant avec une sobriété et un détachement paradoxal et prodigieux. C'est également l'occasion de se rendre compte à quel point Sam Riley, l'acteur interprétant Ian Curtis, est une veritable merveille et reproduit à la perfection toute la folie perverse du chanteur de Joy Division, avec ces fameuses gesticulations et mouvements de paupières fous. Il est véritablement Ian Curtis, à un tel point que cela en est destabilisant. Et pas seulement sur scène : petit à petit, l'acteur nous fait rentrer de plus en plus dans le tourbillon qui emportait le chanteur, avec un talent rarement vu.
    Plus qu'un tourbillon, c'est un cyclone qu'avait créé la rock-star : tiraillé entre sa nouvelle gloire, sa vie de famille et son amour pour une autre femme, tous les éléments gravitaient constamment autour de lui, rendant sa vie impossible. Tout était si simple, avant... Cet état neurasthénique (si si, regardez dans le dico), Anton Corbijn arrive à nous le faire ressentir avec une justesse folle, non seulement avec un noir et blanc très mélancolique, mais également avec une mise en scène très classique, à la limite du documentaire.
    Certains considèreront cela comme un défaut, mais force est de constater (ouais, c'est le paragraphe des phrases surpourries, faudra vous y faire) que cela ne fait qu'ajouter un sentiment de dépression, de calme tristesse, bouleversante et envoûtante. En tout cas, tout le monde s'accorde à dire que la photographie est bien évidemment splendide, connaissant les antécédents du réal' : certains plans et vues de caméra empruntent beaucoup plus à la photo qu'au cinéma, pour un résultat qui tient du génie.
    Ajoutez à cela une BO évidemment somptueuse avec du Joy Division, David Bowie, Sex Pistols, Velvet Underground, ou encore des morceaux spécialement composés par New Order (le nouveau groupe des membres de Joy Division) et vous avez tous les éléments d'un petit bijou. Anton Corbijn et son héros Sam Riley offrent donc un film qui va hanter les mémoires (la mienne, en tout cas) pendant encore très longtemps, forgeant dans le fer une éprouvante narration de la vie de ce poête maudit qui se voyait progressivement perdre tout contrôle.



Argh, ce noir et blanc est sublime !