Des débuts peu rat-ssurants (désolé).
     La naissance de Ratatouille a été sacrément douloureuse. Au départ, le projet est de Jan Pinkawa, dont les seuls faits d'armes étaient la réalisation de Geri's Games, un court-métrage (de Pixar, évidemment) oscarisé. Pendant trois ans, l'homme se consacre à Ratatouille, et développe les personnages, l'histoire et les décors. Le résultat sera éffarant, avec une dizaine de personnages principaux, et une intrigue floue, au mieux.
    Pour mener à bien le projet qui commence à trainer et coûter de plus en plus d'argent, le studio appelle alors à la rescousse l'une de ses plus fines fleurs, Brad Bird. L'homme s'est fait un nom en réalisant plusieurs épisodes des Simpsons, avant de rejoindre Pixar pour créer et diriger Les Indestructibles. "Bloody Bradley Bird" prit donc totalement les reines du film et, en dix-huit mois, en changea complètement la structure, jusqu'à aboutir à la version finale. Cette histoire d'un rat à l'odorat surdéveloppé, qui va tout faire pour réaliser son rêve : devenir chef dans le plus grand restaurant parisien...
    Et c'est là que le génie du studio brille de mille éclat. En partant d'une aventure farfelue, Brad Bird et son équipe créent un monde complexe, et profitent de leur hypothèse pour brasser des thèmes beaucoup plus vastes, dans la grande tradition des dessins animés appelés à rester dans l'Histoire. C'est donc ici la confrontation des rats et des humains qui va être mis en avant, avec ce petit élément qui va gripper l'engrenage : la collaboration entre un humain - Linguini - et un rat - Rémi le Petit Chef. Parce que Linguini est propulsé chef sans le vouloir, et il va lui falloir l'aide de son rongeur-cuistot s'il veut s'en sortir...

Un ensemble rat-goûtant (aïe).
     Techniquement, le studio atteint encore une fois des sommets statosphériques. Le genre de trucs en orbite. Tout, tout est non seulement superbement détaillé mais aussi dessiné avec une grâce folle. Ici, les graphistes n'ont pas voulu chercher le photoréalisme comme pour le Wall·E à venir (et qui se réalisait en même temps que Ratatouille, d'ailleurs, un film représentant un chantier de cinq à six ans), mais ont préféré un dessin à la limite du caricatural. Les humains ont des grosses têtes, et des corps longs et filiformes, comme élastiques... Tandis que les rats sont superbement dépeints, avec des bouilles à croquer et surtout des poils d'un réalisme total.
    Mais, là où les personnages conservent un aspect volontairement simpliste et déformé, cela est complètement contrebalancé par les décors, d'une beauté à tomber par terre. Les plans panoramiques d'un Paris embelli sont juste splendides, avec ces lumières, ces bâtiments, cette Seine reflétant les lueurs du soir, cette Tour Eiffel illuminé... Eblouissant. D'autres plans, où le héros à quatre pattes se baladent dans les rues pavées du bord de la Seine, sont - je l'ose - du jamais vu. (Et puis, ça fait de la pub gratos pour la ville, c'est Delanoë qui doit être content, le coquin.)
    Tout cela est mis en valeur par la mise en scène, super dynamique. Les quelques scènes de poursuite sont un modèle, avec des gros plans entrecoupés de grand angle, et une sensation de vitesse étonnante. Enfin bref, je ne vous apprends rien, la réputation de Pixar en matière d'image de synthèse n'étant plus à faire... Mais quand même, ce studio me stupéfie à chaque film. Et dites-vous que je ne vous ai pas parlé de l'animation, pourtant sans reproche elle aussi.

Un conte rat-vissant (je le referai plus).
     Cette débauche d'effets visuels, suffisament maîtrisée pour savoir se faire oublier quand il le faut, donne un effet enchanteur au film, et joue pour beaucoup dans cette sensation de bien-être que l'on ressent après la projection du film. Du début, avec la Marseillaise en fond sonore, jusqu'à la dernière seconde et ce Fin en écriture ancienne, on suit la belle aventure de Linguini et Rémi avec un plaisir qui ne décroît jamais.
    De plus, la belle histoire peut également devenir sérieuse lorsque Rémi se pose des questions quant à la cohabitation des rats et des humains, Pixar nous renvoyant au traitement des exclus de la société avec tact et pertinence. Mais là où le studio est à remercier, c'est que l'on ne verse à aucun moment dans le mélodramatique à deux balles comme cela arrive trop souvent avec les autres dessins animés ou films en images de synthèse. Cette morale fédératrice dégoulinante, servie par un héros pleurant, censée expliquer le thème du film... Chez Pixar, et en particulier Ratatouille, les auteurs nous laissent nous forger nous-mêmes nos opinions, et se contentent de nous raconter leur fable sans nous forcer la main.
    Bref, en un mot comme en cent, Ratatouille est magique. Non content de nous amener sur un plateau d'or une histoire originale et aussi bien ficelée qu'un rôti, Brad Bird et toute son équipe nous émerveillent les sens. Les détails des décors et de la nourriture comme la psychologie des personnages, tout est l'objet d'une attention particulière, et aucun élément ne vient rompre l'excellence générale. Une histoire heureuse et bienfaîtrice, pour l'un des meilleurs Pixar à ce jour. Et vive la France, bordel.