Black Snake Moan, de Craig Brewer
Par Anansi le mercredi 19 décembre 2007, 11:56 - Canard sur canapé - Lien permanent

Un vieux bluesman tente de guérir les pulsions d'une nymphomane un rien psychopathe... A sa sortie au ciné en mai dernier, Black Snake Moan n'était pas passé inaperçu. Entre ceux qui criaient au génie, et ceux qui n'y voyaient qu'un grand portenawak racoleur, le film avait fait couler beaucoup d'encre. Le voilà qui sort en DVD, l'occasion pour moi de vous parler de cette merveille de film indépendant.
Riiiiide the snaaaaaake...
La claque.
Le coup de poing dans le bide.
Le nirvana.
Imaginez : nous sommes au Etats-Unis, down south.
Everything is hotter. Vision parallèle de deux individus que tout
oppose. D'un coté, une jeune fille a l'air névrosé et à l'allure provoc,
considérée comme le déchet de la ville, parce qu'elle se trimbale une maladie
encore incomprise : la nymphomanie. De l'autre coté, un vieux bluesman noir
pieux qui tente de se remettre de sa séparation avec sa femme. Un soir, la
première est abandonnée sur la route, inconsciente et au visage sanglant, et
sera récupérée par le brave homme le lendemain. Il la soigne, et finira par la
séquestrer et l'attacher à une chaîne en fer pour la guérir de ses
pulsions.
Et c'est le vrai début du film. Une oeuvre complétement
sidérante, qui cache derrière son aspect dérangeant et impoli une véritable
leçon sur la rédemption, sous toutes les formes qu'elles soient. Une réelle
invitation à l'introspection, menée par un duo de personnages apparemment
différents mais qui ont pourtant beaucoup de choses en commun : le manque de
goût pour une vie qu'ils n'ont pas su mener comme ils l'auraient voulu.
Que ce soit Christina Ricci (Sleepy
Hollow, Monster) en lolita qui aurait bouffé Ian Curtis au petit dej', ou
Samuel L. Jackson (que l'on n'avait pas vu aussi bon depuis
Pulp Fiction) en homme cynique qui perd de plus en plus goût à la vie,
le couple d'acteur principal est simplement prodigieux, livrant une incroyable
prestation, rarement vue dans aucun autre film. Ces deux héros sont dirigés par
un Craig Brewer qui s'amuse comme un gosse à déranger toute la
mécanique qu'il met lui-même en place, ne se contentant pas de défiler
tranquillement son script, préférant créer constamment des scènes
inattendues.

Ain't but
one kind of blues. On savait de quoi le monsieur était capable
avec son excellent Hustle & Flow, mais il se surpasse avec
Black Snake Moan, et donne naissance à l'un des meilleurs films de ces
dernières années. D'ailleurs, là où Hustle & Flow racontait la
montée du héros dans le rap free-style après sa rencontre avec son ami
ingénieur du son, Black Snake Moan est lui imprégné du sceau du blues,
le vrai, le beau.
Il est donc temps que je vous parle de ce qui fait vraiment
de ce film est une perle, sans quoi il ne serait "que" très bon : la musique.
Oh maman ! Véritablement construit comme un morceau de blues, le film entier ne
vit que par les pulsations de la musique, qui la guide, la pousse. Je vous le
dis d'emblée, la bande originale est ce qu'on a écouté de mieux depuis...
Euh... Pulp Fiction, sûrement. Plusieurs scènes ne sont que musique,
les personnages oubliant toute leur vie pour être tout entiers dévoués aux
sons, guidés par les magnifiques hullulements d'une Gibson ES335 pourpre,
chatouillée par Lazarus, ce vieil homme qui n'avait plus joué depuis des
lustres.
Quand Samuel L. Jackson - qui a appris à
jouer de la guitare pendant des heures alors qu'il jouait ses précédents films,
et chante vraiment dans le film - branche sa guitare à son ampli Peavey, et
commence sa Complainte du Serpent Noir, alors que le tonnerre gronde dehors et
que Christina Ricci l'admire, c'est à ce moment
précis que le très bon film devient beaucoup plus. Une scène mythique. Pour
tout vous dire, je suis encore en train d'écouter la BO (que je suis allé
acheter ce matin dès que je me suis levé, après avoir loué le film hier soir)
alors que j'écris cet article, et c'est juste jouissif.

300 MPH
Outpoor Blues. Le blues constitue donc le point d'inertie de
tout le récit, les personnages tentant de l'utiliser pour fuir une condition
difficile. Alors qu'on aurait pu s'attendre à une oeuvre sur la domination
entre la belle détraquée à la sexualité maladive et le vieil homme cherchant à
l'exorciser, Brewer détourne encore une fois les codes pour
emmener ces protagonistes tournoyer ensemble autour du cyclone, le blues. Dans
un sens, le film aurait pu être très proche de Hard Candy, avec son
opposition constante dominant-dominé, avec cette fois l'érotisme provoc en
prime. Mais en y intégrant une dimension humaine et un romantisme névrosé, le
réalisateur l'éloigne complètement de tout ce qui se fait actuellement.
Par beaucoup d'aspects, Black Snake Moan se
rapproche pas mal de tous les films vintage : photographie typée 70's,
affiches sales et déchirées, générique jaune criard intégré directement
dans le film, bande-son hallucinante, héroïne ultra-sexy, violence... Autant
d'éléments qui donnent une âme au film, comme on le retrouve avec peu de
réalisateurs, Quentin Tarantino en tête. Ce film n'aurait
d'ailleurs pas fait tâche dans Grindhouse, l'esprit étant relativement
proche, même s'il n'a pas les délires de Death Proof - pour rester
avec Tarantino - sur le traitement de l'image (ce qu'il
compense par un vrai scénario, lui).
Black Snake Moan fait donc partie de ces rares
films à posséder une véritable aura, de ces oeuvres cultes, à des
années-lumières de la production actuelle. Avec son air de film de genre
impudique, Craig Brewer livre une fable moderne sur
l'aliénation, à grands coups de personnages tous autant détraqués les uns que
les autres menés par un couple d'acteurs prodigieux, et un bon paquet de scènes
cultes. Et surtout, surtout, c'est la musique qui fait battre le coeur des
héros, et elle seule devrait vous convaincre de voir le film.


