Hommage et déformations. "Mon cher Orphée, quand tu liras ces quelques lignes, je ne serai probablement plus de ce monde. N'y vois pourtant pas les derniers atermoiements d'une vieillard apeuré ou une quelconque demande d'absolution. Je ne mérite ni pitié, ni pardon. Mille fois tu m'as interrogé sur mon passé, mille fois la honte a scellé mes lèvres. Mais en ces heures sombres, je trouve enfin le courage de te léguer ces terribles souvenirs."
    Voilà les premières lignes du premier tome d'un tout nouveau cycle de BD que l'on doit à Xavier Dorison et Mathieu Lauffray, Long John Silver. Ce nom, beaucoup de monde le connait déjà, puisque, comme le dit la quatrième de couverture, il s'agit de "la figure de proue de L'île au Trésor de R.L Stevenson". Bon, moi je n'en avais aucune idée puisque je ne l'ai jamais lu (alors qu'il trône tout de même fièrement dans ma bibliothèque, l'air de rien), mais je ne le dis pas trop.
    Alors, oui, le thème de la piraterie n'est plus très original ces temps-ci, et est même carrément dans le vent (punaise, mon humour chaloupé est carrément surpuissant), mais finalement ce premier tome partage beaucoup plus de points communs avec le Peter Pan de Loisel, qu'avec Pirates des Caraïbes. En premier lieu, c'est l'approche qui est la même : se "servir" d'un conte enfantin mondialement adulé, pour construire une histoire parallèle fictive, beaucoup plus sombre et torturée que l'oeuvre originale.



    Des personnages charismatiques... Ici, Xavier Dorison et Mathieu Lauffray imaginent donc ce qu'il pourrait advenir au grand John Long Silver, le dernier pirate, la légende vivante... Plutôt qu'être une suite à L'ile au Trésor, l'ouvrage est plus un "humble hommage à cet immense chef-d'oeuvre qui ne cesse de nous émerveiller depuis tant d'années", et ça ce sont les auteurs qui le disent. Et effectivement, le bouquin respire vraiment la passion, et la sincérité de vouloir faire honneur à l'oeuvre originale.
    Le pirate n'est pourtant pas le héros de ce premier tome... Hé oui, ce n'est pas pour rien qu'il s'intitule Lady Vivian Hastings, bande de nazes. Délaissée par son mari parti découvrir le Nouveau Monde et la mythique cité de Guyanacapac, Lady Vivian est restée seule à Bristol, dans le sublime manoir familial. Séduisante et manipulatrice, elle passe de courtisans en courtisans, en oubliant de préciser que sa fortune a pratiquement entièrement disparue.
    Mais tout va changer le jour où elle apprend que son mari lui demande de la rejoindre en Amérique du Sud, car il a découvert Guyanacapac, et tout l'or qu'elle contient... Et je m'arrête là pour le scénario, vraiment passionant et s'inscrivant totalement dans la lignée des grandes aventures de pirates. Ainsi, ce premier tome servant d'introduction nous présente tous les personnages (et il y en a un paquet), allant de cette fameuse Lady Vivian au loyal docteur Livesey, en passant bien sûr par le génial John Silver et sa troupe de pirates, qui n'apparaissent que plus tard dans l'aventure, pour mieux marquer leur arrivée.



    ... Et un sublime dessin. Pour ce premier tome, l'accent est donc beaucoup plus mis sur les personnages et l'ambiance, que sur la grande aventure de pirates avec combats maritimes et tout le tintouin... Les auteurs se focalisent sur les états d'ames, nous permettant de rentrer directement dans les esprits de ces personnages tous torturés, et évoluant dans un univers qui l'est au moins autant.
    A ce propos, l'ambiance morbide et malsaine est très bien rendue grace aux dessins de Lauffray, proprement prodigieux. C'est simple, je n'avais rien vu d'aussi beau et classe depuis le Peter Pan de Loisel (on y revient), même si le dessinateur de Long John Silver a un peu plus de mal avec les expressions des personnages. Par contre, le trait est toujours brut et faussement imprécis, servant superbement bien l'ambiance au couperet, tout cela se faisant avec l'aide des couleurs ne s'éloignant jamais du rouge ou du bleu, les deux couleurs majeures. Rien que la couverture est sublime et, pour tout vous dire, c'est la raison pour laquelle j'ai remarqué cette BD à la FNAC.
    En bref, la première pensée qui vient après avoir lu les 55 pages de ce premier tome, c'est que le temps va paraître carrément long avant l'arrivée de Neptune, le tome deux (sur quatre). Servie par des dessins magistraux, cette première incursion dans le monde réinventée de Long John Silver est beaucoup plus que réussie, parce qu'elle a le mérite de poser tranquillement les bases de cette quadrilogie, en préférant les personnages, l'ambiance et le scénario aux scènes d'action pure. Donc, bravo messieurs Dorison et Lauffray, vous avez méchamment bien bossé.